saison 1 saison 3

Collection Alfred Hitchcock

Années 60


1. PSYCHOSE
(PSYCHO)

En 1959, Alfred Hitchcock est au sommet, il vient de triompher avec « Sueurs froides » et « La mort aux trousses » et prépare son prochain film, « No Bail for the judge » dans lequel il prévoie une scène de viol avec Audrey Hepburn. Le film est adapté d'un roman de Henry Cecil. Les producteurs de la Paramount mirent leur véto à cette scène, et l'annonce de la grossesse de la comédienne finit par décourager Hitchcock. L'annulation de ce film permit au maître de passer chez Universal, mais Sir Alfred y mit une condition.

Pouvoir tourner l'adaptation d'un obscur roman de Robert Bloch, « Pyschose », qui s'inspirait du cas réel d'un fermier du Wisconsin, Ed Gein, serial killer, cannibale, qui exposait les peaux et crânes de ses victimes et avait eu des rapports incestueux avec sa mère. A ce titre, « Massacre à la tronçonneuse » de Tobe Hooper, se revendiquera plus tard aussi de ce détraqué nommé Ed Gein.

Dans le roman « Psychose », Sir Alfred reconnut pour sa part un peu de « The lodger » dont il ne réussit jamais sa vie durant à faire un remake. Au départ, le roman était idéal pour en faire un épisode de « Alfred Hitchcock Présente », et d'ailleurs, il va en reprendre la scène d'un épisode « Incident de parcours » (One more mile to go) qu'il avait réalisé et dans lequel on trouve la scène du motard qui s'acharne à soupçonner Marion.

James Cavanagh, l'auteur de l'épisode « Incident de parcours » commença à travailler sur l'adaptation, mais fut très vite remplacé par Joseph Stefano, un débutant. Avant toute chose, Sir Alfred engagea Anthony Perkins, qui n'avait pas l'âge du rôle et le Norman Bates/Ed Gein du roman vieillissant devint un acteur de 27 ans, ouvertement homosexuel, et avec lequel Sir Alfred se lia immédiatement d'amitié.

Pour maintenir le suspense auprès du public, Hitchcock brouilla les pistes sur ce film qu'il tournait et dont il ne mentionnait pas qu'il s'agissait d'une histoire déjà parue en librairie. Dès le début, il se montra taquin avec la vedette féminine du film, Janet Leigh, chose qui s'était révélée pourtant désastreuse avec Kim Novak sur le plateau de « Vertigo », et décida que Norman Bates/Anthony Perkins serait la seule vedette masculine du film. Pour ce faire, il consolida la distribution avec deux stars féminines, Janet Leigh et Vera Miles, et fut mécontent qu'Universal lui imposât le comédien John Gavin qu'il appelait en privé «The Stiff » (la cloche, le balourd).

On peut reprocher un manque cruel de perception de la part du maître car ce comédien tournera juste après dans « Spartacus » et en 1971, il fut jugé tellement élégant et talentueux que les producteurs de la série James Bond l'engagèrent et lui donnèrent son salaire pour « Les diamants sont éternels » pour rien moins que le rôle de 007 alors que Gavin est américain.

Le retour d'un Sean Connery sécurisant un box office mis en déroute par George Lazenby empêcha Gavin d'endosser le smoking et il finit ambassadeur des Etats-Unis au Mexique après avoir joué dans « Pour l'amour du risque ». Il a aussi succédé à Frederick Stafford (Voir « L'étau ») dans le rôle de OSS 117.

« Psychose » est un film qui fascine comme une plante vénéneuse. On se souvient du gros plan sur l'œil de Marion morte dans la douche, tenant encore dans sa main le rideau déchiré.

Mais beaucoup de choses ne sont qu'illusions dans le film. Ainsi, Anthony Perkins était en vacances et on dut recourir à une femme, Margo Epper, pour le remplacer en tueur travesti ! Le film suggère plus qu'il ne montre à la façon de « Rosemary's Baby » de Polanski.

Tout commence et finit en noir et blanc, à Phoenix, Arizona. Un couple illlégitime dans un hôtel (Marion Crane et Sam Loomis) parlent de leur avenir sombre. Le premier plan du film est terrifiant surtout pour qui connaît le film et le regarde plusieurs fois. De la ville de Phoenix, Hitchcock arrache la moiteur et la fait partager au spectateur.


John Gavin et Janet Leigh se souvinrent plus tard que la scène avait été difficile à tourner en raison de la mauvaise haleine du réalisateur, et du fait qu'il leur soufflait la fumée de son cigare dans le visage pour les mettre mal à l'aise à souhait. 

Pour échapper à ce destin minable, et tenté par le magot montré de façon peu crédible par un riche client de son patron, Tom Cassidy (Frank Albertson), Marion va devenir voleuse. C'est la plus mauvaise scène du film avec également la fin assommante (le long monologue du psychiatre joué par Simon Oakland), car le bureau de Monsieur Lowery (Vaughn Taylor, qui jouera plus tard dans « La guerre des cerveaux » de Byron Haskin, et dans le pilote de la série « Les envahisseurs ») constitue une faiblesse dans le film. Cassidy brandit ses billets de façon arrogante et peu convaincante. Les larcins de la blonde Marnie-Tippi Hedren seront nettement mieux réalisés.

Marion est chargée de porter 40 000 dollars à la banque, l'argent de Cassidy. Mais elle s'enfuit, non sans avoir rencontré son patron traversant devant le capot de sa voiture. Sa culpabilité se lit sur son visage, tandis qu'elle se présente chez un vendeur de voiture (John Anderson) après avoir été contrôlée par un motard intrigué par sa nervosité. Ici, Hitchcock replace la scène de l'épisode « Incident de Parcours ».

Le film au terme d'un long trajet en voiture sous la pluie bascule ensuite dans un autre univers : celui d'un petit motel de campagne, le Bate's Motel, qui se trouve sur une route désaffectée. Il est vide, et le spectateur fait la connaissance de Norman Bates. Pendant un temps, le film sombre presque dans l'ennui avec cette discussion entre Marion et le jeune homme qui lui parle de sa mère et de taxidermie. A la première vision, on se demande si Hitchcock n'est pas devenu fou. Le maître du suspense semble s'enliser dans des bavardages dont on ne voit pas la fin, et qui marquent une nette rupture avec le suspense depuis le début.

Ce sont les cris de la « mère » de Norman qui font revenir « Psychose » dans le domaine du suspense. La jeune femme prend une douche, la caméra scrute le jet d'eau. Ce qui suit fait partie de l'histoire du cinéma, et des années plus tard, l'actrice Janet Leigh racontera avoir des angoisses en prenant des douches. Le montage habile suggère nudité totale et meurtre sauvage alors que le story board de cette scène fait par Saul Bass comporte 78 plans sans aucun sang ni nudité. Le sang était du chocolat, et Janet Leigh portait un maillot couleur chair.

Pour le spectateur lors de la première vision, c'est la mère de Norman qui a tué, cette sauvage vieille dame dont Marion a entendu les cris et les remarques acerbes.

La seconde partie du film commence avec l'enquête menée par la sœur de Marion, Lila (Vera Miles) et l'amant Sam Loomis. Sir Alfred fut réticent à mettre en avant les deux comédiens., malgré les protestations du scénariste Joseph Stefano qui voyait les dialogues raccourcir. Hitchcock ne s'intéressait plus qu'à une chose : la mère. Elle est aussi invisible que Rebecca dans le film de 1940 produit par Selznick, et pourtant, elle est omniprésente. L'enquête du détective Arbogast (Martin Balsam) le mène à soupçonner Norman Bates. Ce jeu du chat et de la souris se termine mal pour le policier privé : Arbogast est poignardé par la mère invisible, dans un autre story board confectionné par Saul Bass.

Hitchcock nous ramène dans l'univers fermier et champêtre de « L'ombre d'un doute ». D'où la scène avec le shérif Chambers et sa femme. « Psychose », à la différence des films « Slashers » qui lui ont succédé vingt ou trente ans après, prend le temps de faire des pauses et de conter le récit.

Pour faire tourner « Maman » dans son fauteuil, des accessoiristes furent requis pour faire tourner le fauteuil en accord avec la lumière, mais Sir Alfred n'était pas content et fit refaire la scène de nombreuse fois. Le squelette de Mme Bates fut bien le comédien le plus difficile à diriger.

Jusqu'au bout, Hitch nous fait croire que la mère est vivante. Il faut attendre la révélation finale de la scène où Lila-Vera Miles évente le secret au risque de sa vie. Sam Loomis sera là pour in extremis retenir le bras du travesti Norman Bates qui s'effondre un peu trop facilement.

Si des erreurs ont été soulignées par de nombreux critiques comme le discours du psy, la dernière scène montrant Anthony Perkins entendant des voix nous glace le sang, son regard n'exprime plus qu'une sorte de louchement morbide. Pourquoi nous montrer ensuite la voiture de Marion sortir de l'étang ?

Film de transition entre le départ de Paramount et l'arrivée à Universal, produit par Shamley Production.,(Shamley était le nom de la maison de campagne anglaise des époux Hitchcock et avait servi à produire la série « Alfred Hitchcock présente »)., film à petit budget qui rapporta gros, « Psychose » permit à Sir Alfred d'arrivée à son apogée, où il restera encore en 1963 avec « Les oiseaux ».

Les remakes, prequelles et suites seront ridicules. Un téléfilm sans Perkins en 1987, « Bate's Motel », pilote d'une série qui ne verra jamais le jour est dont la vedette est la maison de Norman. Dans ce téléfilm, Norman est mort. Mais on l'aperçoit, joué par un inconnu, Kurt Paul. En 1983, Richard Franklin avait mis en scène « Psychose 2 » avec le retour de Vera Miles et une invraisemblable histoire de fausse mère de Norman. 

Vampirisé par le rôle, Anthony Perkins interprète et réalise « Psychose 3 » en 1986 avec une fin ouverte, permettant à Norman de recommencer ses crimes comme en 1960. C'est ensuite en 1990 le téléfilm préquel « Psyschose 4 » réalisé par Mick Garris. En 1998, Gus Van Sant réalise un remake inutile avec Vince Vaughn, un copié collé ni fait ni à faire.

Hitchcock n'aura pas vu les saccages de son œuvre. Il reste son film, la fabuleuse musique de Bernard Herrmann en forme de scie (le maître au départ ne voulait pas de musique mais changea d'avis). « Psychose » marquera à jamais Anthony Perkins, l'homme de tous les tourments, mort du sida en 1992, tandis que comme si le film portait malheur, sa veuve (sœur de l'actrice Marisa Berenson) sera dans l'un des avions du 11 septembre 2001.

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2. LES OISEAUX
(BIRDS)

En 1960, fort du triomphe de « Pyschose », son plus gros succès commercial jamais obtenu, Hitch cherchait un nouveau projet. Il voulait tourner à nouveau avec James Stewart et plancha avec le scénariste Ernest Lehman sur « Blind man ». Il s'agissait de l'histoire d'un pianiste devenu aveugle à la suite d'une agression. Maria Callas devait apparaître dans une séquence du film. Mais Stewart avait d'autres engagements et n'était pas libre.

Après avoir parlé de plusieurs autres projets à la presse (adapter la pièce « Piège pour un homme seul » de Robert Thomas, « No Bail for the judge » déjà envisagé avant « Psychose » avec Audrey Hepburn et Laurence Harvey, et une histoire sur la guerre froide signée Paul Stanton « Village of the stars »), il porta son choix sur un roman de Winston Graham, « Marnie ».

Hitch repris son scénariste de « Psychose » Joseph Stefano et contacta la princesse Grace de Monaco qui donna son accord de principe mais dont l'agenda était rempli jusqu'à 1962. Si le maître voulait bien attendre 1963, elle tournerait « Marnie ».

Impatient, le maître songea qu'il avait le temps de tourner un autre film avant et pensa adapter un roman de SF de Fredric Brown, « The mind thing ». Mais en apprenant qu'à Capatola, en Californie, des milliers d'oiseaux des mers s'étaient abattus sur la ville causant de sérieux dommages, il se rappela la nouvelle de Daphné du Maurier « Les oiseaux ».

Hitch a confié à Truffaut ne pas aimer cet auteur, il avait tourné « La taverne de la Jamaïque » en 1939 à la demande de Charles Laughton (étant au chômage) et « Rebecca » son premier film américain ne signifiait pas qu'il aimait l'auteur.

Stefano indisponible, le maître demanda au scénariste et écrivain James Kennaway de faire l'adaptation.

Mais ce dernier voulait faire un film où l'on ne verrait jamais les oiseaux. Déçu, Sir Alfred s'orienta vers Wendell Hayes, auteur pour Otto Preminger. Le spécialiste de SF Ray Bradbury (« Chroniques martiennes ») entra dans la danse. Ironie du sort, Bradbury ne put se libérer d'un engagement pour la série « Alfred Hitchcock présente ». Aussi, Sir Alfred finalisa son choix sur le romancier new yorkais Evan Hunter qui avait travaillé lui aussi sur la série mais était libre.

Hitch n'avait lu qu'une fois la nouvelle et voulait de toute façon s'en écarter. L'histoire se déroulait en Cornouailles et elle fut transposée à Bodega Bay, lieu que le réalisateur avait remarqué en tournant « L'ombre d'un doute ». Précisons que cet endroit est depuis devenu « culte » pour les films d'horreur, il inspira John Carpenter pour « The Fog » et en 1997 le premier volet de « Souviens toi l'été dernier » s'en revendique aussi.

Bien sûr, le maître rêva un instant au couple Grace Kelly- Cary Grant pour les rôles principaux, mais la perspective de donner cinquante pour cent du film à Grant le fit reculer. Et Grace n'était pas encore libre.
Surprise : après avoir testé plusieurs actrices pour le rôle principal, soit Pamela Tiffin, Yvette Mimieux, Carol Lynley et Sandra Dee (Carol Lynley soit dit en passant aurait fait merveille), Sir Alfred est atteint avant l'heure du syndrôme Broccoli avec Lazenby en 1968. Choisir un mannequin !

Nathalie Hedren, en effet, n'était pas une actrice. C'est un mannequin, divorcée, dont la fille Melanie deviendra l'actrice Melanie Griffith. Nathalie était surnommée « Tippi ».

A cette inconnue, dont il ne sait si elle est capable de jouer, le maître, visiblement devenu fou, offre un contrat de sept ans et un salaire de 500 dollars par semaine !

Caprice d'un réalisateur vieillissant, galvanisé par un trop grand succès ? Il engage alors deux vraies comédiennes, Joanna Moore et Claire Griswold, et leur fait passer des tests.

Toujours proche de la folie, Alfred Hitchcock dont le succès est monté à la tête fait tourner un test à Tippi Hedren en la confrontant à Martin Balsam, trois jours de test pour un budget de 30 000 dollars.

Avec son scénariste Evan Hunter, le maître continue de parler des « Oiseaux » comme s'il allait être tourné par Grace Kelly et Cary Grant. On se souvient à propos de George Lazenby que Peter Hunt ne lui trouvait aucun talent, ne l'aimait pas, mais pensait « tout arranger au montage ».

Les héros Mélanie Daniels et Mitch Brenner sont censés se rencontrer devant une cage d'oiseau. Toute la scène d'introduction du film est imaginée par Evan Hunter et le maître. Hitch a alors l'idée saugrenue de motiver l'attaque des oiseaux par un… complot soviétique ! Hunter lui explique que cela n'est pas crédible et le maître le laisse travailler au script.

Cette fois, pas de musique dans le film. Hitch engage Bernard Herrmann pour qu'il enregistre une bande sonore uniquement composée de sons d'oiseau. Ne sacralisons pas le maître, il n'était pas doué pour reconnaître la valeur d'un bon compositeur. Il a eu la chance immense d'avoir six fois l'immense, le grand Dimitri Tiomkin, quatre le non moins génial Franz Maxman, et il avait réussi à avoir Miklos Rözsa pour un film pour se fâcher avec lui. Rözsa outre ses compositions pour les films était un auteur de musique classique qui composa 45 numéros d'opus. Que penser d'un réalisateur qui préfère un obscur tâcheron de la télé anglaise à Henry Mancini ?

Alors, récapitulons : un film sans musique, un mannequin inconnu en guise de vedette, il fallait vraiment qu'Universal fasse confiance au réalisateur de « Psychose » pour lui donner un budget qu'il n'avait jamais atteint : 3 millions 300 000 dollars.

L'entreprise démarrait mal avec une expérience malheureuse d'oiseaux mécaniques. Sir Alfred décide alors d'utiliser des volatiles réels mêlés aux acteurs par surimpression. Ray Berwick, le scénariste de « Lassie chien fidèle », est alors chargé de dresser des oiseaux.

Jamais un projet ne pouvait démarrer aussi mal : pour « remplacer » Cary Grant et au lieu de soutenir l'inexistante Tippi par une star, Hitchcock engage l'australien Rod Taylor qu'il avait vu dans le nanar « La machine à explorer le temps ».

Il faut quand même rappeler un peu aux jeunes générations qui à l'époque tournait à Hollywood, une courte liste sera édifiante : Tony Curtis, Yul Brynner, Charlton Heston, Kirk Douglas, Stephen Boyd, David Niven. Gregory Peck. Aussi proposer un contrat en or à un mannequin au lieu d'investir dans la distribution ressemble à une erreur monumentale. Rod Taylor a toujours été un acteur de série B.

Le choix de Suzanne Pleshette s'avère meilleur, il s'agit d'une comédienne reconnue, professionnelle. Par l'un de ses meilleurs amis, Hume Cronyn, le fameux Lewis Filler homme aux cent visages qui défie de façon sympathique Mc Garrett/Jack Lord dans plusieurs épisodes de « Hawaii Police d'état », Sir Alfred obtint que l'épouse de son meilleur ami, Jessica Tandy, actrice de théâtre rare à l'écran participe au film.

Avec « Les oiseaux » et malgré ses rêves de Kelly et Grant, Hitchcock nous propose un film basé sur des effets spéciaux.

Evan Hunter estimant son travail terminé, il quitta le plateau. Sir Alfred fit appel à un écrivain, V S Pritchett, pour peaufiner le scénario. Pritchett eut surtout de l'importance pour rédiger la fin de l'histoire. Inutile de dire que pendant ce temps là, voyant son travail entièrement remodelé, Evan Hunter n'appréciait pas du tout. Il évoqua rageusement des libertés scandaleuses faites à partir de son script.

Hitchcock comprend alors qu'il entre dans l'âge d'or de sa créativité, qu'il ne peut pas faire moins bien que « Psychose », et qu'il est condamné à la fuite en avant.

Fort heureusement, les performances techniques de Sir Alfred font oublier l'inexistence de Tippi Hedren. Cette dernière va d'ailleurs très vite être malmenée par Hitchcock, blessée. Le dresseur Ray Berwick raconta que plusieurs membres de l'équipe de tournage se sont retrouvés à l'hôpital. L'une des mouettes attaqua Hedren à l'œil.

Cary Grant vint sur le tournage (caches toi vite Rod Taylor !) et déclara à Tippi Hedren qu'elle était vraiment brave. Il tournait alors « Un soupçon de vison » pour Universal sur un plateau voisin.

Pendant les derniers jours de tournage, Sir Alfred renonça à tourner la fin écrite par Evan Hunter qui prévoyait une ultime attaque des oiseaux tandis que les fuyards partent en voiture. Et curieusement, alors qu'Hitch signait le meilleur et plus effrayant film de toute sa carrière, gagnant pour l'éternité le titre de maître du suspense, il ne pensait qu'à annoncer à la presse, bien trop hâtivement, le retour à l'écran de la princesse de Monaco Grace Kelly dans son prochain film, « Marnie ».


Hitchcock dépasse ici en horreur « Psychose », avec la découverte du voisin trouvé mort les yeux crevés (directement prise dans la nouvelle de Daphné du Maurier), la mort de l'institutrice jouée par Suzanne Pleshette qui joue l'ex de Mitch Brenner pendant l'attaque des écoliers, les oiseaux qui tentent de rentrer par la cheminée où se confinent des survivants, la première attaque de mouette de Mélanie Daniels, sans parler du plan où cette dernière assise sur un banc ne voit pas une nuée d'oiseaux derrière elle. Sir Alfred fait un gros plan sur Hedren et laisse le spectateur « gamberger » quelques secondes avant d'ouvrir sa caméra sur la bande d'oiseaux rassemblée.

En regardant le film, on est étonné de l'aisance de Tippi Hedren qui sans aucune expérience est tout à fait convaincante. Le premier face à face avec Rod Taylor tourne plutôt à son avantage. Taylor se cantonne à ce qu'il fait d'habitude dans ses séries B. On a un pincement au cœur comme tous les amoureux de Grace Kelly qui auraient rêvé de la voir en Marnie et connaissent la suite de l'histoire. Celle que certains critiques ont qualifié « la blonde de trop » tire son épingle du jeu. C'est la bonne surprise du film.

Suzanne Pleshette (Annie Hayward) et Jessica Tandy (La mère de Mitch) apportent leur professionalisme. La regrettée Suzanne, qui nous a quitté en 2008, fut deux fois la vedette invitée des envahisseurs, mais aussi l'héroïne de films comme le méconnu « Mardi c'est donc la Belgique » de 1969 et a une solide carrière télé construite par des rôles dans « Le Fugitif », « Columbo ».

Jessica Tandy sera la Miss Daisy de « Miss Daisy et son chauffeur », et l'on vue aussi dans « Cocoon » ou le polar « La mort aux enchères » avec Roy Scheider et Meryl Streep.

Dès le début à San Francisco, les oiseaux (de mauvaise augure) apparaissent dans le ciel et Mélanie les regarde. La première attaque blessant Mélanie, la mouette s'écrasant chez l'institutrice Annie Hayward nous laissent suivre le récit sans trop nous émouvoir. Mais à partir des deux attaques suivantes, celle des enfants dans le jardin, et la première attaque dans l'appartement nous font complètement oublier les protagonistes. Sir Alfred distille en nous un sentiment irrationnel de peur.

Le spectateur est pris au tripes (C'est peut être l'explication de l'absence d'une star dans le film) car les oiseaux, êtres familiers, que nous cotoyons tous les jours, n'ont rien des monstres de la planète Mars ou de « La chose d'un autre monde ». Le spectateur entre de plein pied dans le film se sentant partie prenante et agressé. Lorsque Jessica Tandy découvre le cadavre de l'homme aux yeux crevés, nous basculons dans le film d'horreur.

C'est le moment où le maître choisit de développer la romance entre Mitch et Mélanie, dont nous n'avons que faire. La panique étreint le spectateur de 1963 qui n'est pas blasé par tous les « Massacre à la tronçonneuse », « Halloween » et « Saw » à venir, et qui découvre que sans en avoir l'air, la momie de la maman Bates n'était qu'un épouvantail face à la terreur que maîtrise ici Hitchcock.

En 1977, le magazine « Première » disait à propos du Bond « L'espion qui m'aimait » : « Il sera difficile d'aller plus loin ». L'histoire lui donnera raison puisque les films suivants se sont égarés dans des turpitudes d'effets spéciaux et de voyages dans l'incroyable. Après « Les oiseaux », Alfred Hitchcock ne pouvait pas faire mieux, il ne pouvait nous faire davantage peur. C'est son meilleur film, son apogée, mais aussi le début de la descente.

On a beaucoup de mal à s'intéresser aux dialogues entre Jessica Tandy et Tippi Hedren car on sait que les oiseaux sont là et prêts à attaquer de nouveau. Le coup de génie de Sir Alfred est de nous effrayer avec quelque chose de quotidien mais aussi de bien difficile à maîtriser.

Le crescendo de l'horreur monte d'un cran avec Hedren assise sur le banc de l'école écoutant les enfants chanter et ne constatant qu'au dernier moment que les volatiles se sont agglutinés derrière elle.

Le regard incrédule que jette Tippi Hedren devant les oiseaux rappelle David Vincent voyant atterrir la soucoupe des envahisseurs. Le cauchemar a bel et bien déjà commencé. La simulation pour les enfants d'un exercice d'incendie précède encore une scène d'horreur.

En s'attaquant à l'enfance, les oiseaux deviennent le symbole du mal absolu. « Les oiseaux n'ont attaqué que lorsque les enfants sont sortis de l'école » téléphone Mélanie à son père.

Mme Bundy, l'ornithologue, rappelle un peu le pacifiste de « Une femme disparaît ». L'attaque suivante avec l'incendie (copié par Carpenter dans « The Fog ») parachève de nous plonger en plein film d'horreur, voir en film de guerre. 

Lorsque le couple Mitch – Mélanie avant de découvrir le corps d'Annie passe devant des rangs d'oiseaux, on peut évoquer toutes les terreurs auxquelles les hommes ont été confrontés dans leur histoire. Les oiseaux ne font pas de quartier, comme des nazis, ils sont un danger permanent pour l'espèce humaine, comme des prédateurs.

On dit que la peur finit par tuer la peur lorsqu'elle est trop forte. Hitchcock ici reste toujours sur le fil en nous empêchant de basculer dans l'attitude blasée que l'on prend devant « La nuit des morts vivants ». A chaque fois, le maître relâche nos nerfs en ménageant des pauses pour mieux nous préparer de nouvelles attaques d'oiseaux.

Dans la scène suivante, lorsque les oiseaux se font entendre et que la famille est réunie dans la maison, on croit entendre leurs cris comme des bruits de bombes.

Plus le film et la terreur progressent, moins Tippi Hedren parvient à exister à l'écran. Son partenaire lui semble reparti dans son combat contre les molloks dans « La machine à explorer le temps », héros monolithique et sans épaisseur. Les oiseaux et tout simplement la peur deviennent les vedettes du film.

Le combat inégal entre Mélanie, une torche à la main, et les oiseaux, est peut être une scène de trop. Cela n'apporte rien par rapport aux précédentes attaques. Sur sa fin, « Les oiseaux » devient presque répétitif. Dans les dernières images, Tippi Hedren ressemble à un zombi, avec un air hébété et un gros pansement sur le crâne. La marche jusqu'à la voiture restera un grand moment Hitchcockien.

Dans l'édition collector, un second DVD raconte les trucages utilisés (lampe au sodium, procédé élaboré par les studios Disney. Le décorateur Robert Boyle et le scénariste Evan Hunter viennent témoigner.
Robert Boyle : « Hitchcock aimait voir le film entier dans sa tête, mais ensuite le tournage l'ennuyait ».

Evan Hunter raconte que le maître était ami avec Daphné du Maurier ce que dément le maître dans ses entretiens à Truffaut.

Il est précisé qu'une autre fin ne fut pas tournée mais dessinée, mais le DVD Bonus ne nous montre rien !

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3. PAS DE PRINTEMPS POUR MARNIE
(MARNIE)

Dans "30 ans de cinéma britannique" de Raymond Lefebvre et Roland Lacourbe (éditions cinéma 76), on apprécie guère Sean Connery ; "Révélé par la très contestable série des James Bond, Sean Connery fait partie de cette classe de comédiens dont la spécialisation constitue très vite un handicap. On pouvait penser que son talent valait mieux que cela. Il eut cependant l'occasion de le prouver dans "Marnie", où Alfred Hitchcock, pourtant grand directeur d'acteurs, ne parvint pas à le libérer d' un ensemble de manies et de tics sclérosants".

Et pan pour Sean.

Malgré cela, Sean Connery était pressenti en 1978 pour jouer dans le dernier film du maître « Short night », qui ne vit jamais le jour.

Après « Les oiseaux », Hitchcock avait un rendez vous important, comme nous l'avons vu dans la critique de ce dernier film : les retrouvailles avec Grace Kelly pour le rôle de Marnie. La princesse le lui avait promis, et une promesse de princesse vaut de l'or. Au début du tournage des « Oiseaux », Sir Alfred fit une bévue monumentale. Il fit un communiqué de presse le 18 mars 1962 en annonçant que le tournage de « Marnie » débuterait en août, avec Grace Kelly.

Pourtant, Hitch s'était arrangé pour faire coïncider cette annonce avec la visite du couple Rainier à Philadelphie. Rainier lu le script et approuva. Mais la population de Monaco s'insurgea et ce fut un tollé général. Sir Alfred fit alors la bévue de trop, accordant une interview au journaliste Peter Evans du Daily Express en célébrant le sex appeal de Grace. Les monégasques ne voulurent pas voir leur princesse violée. Rainier, soucieux, était en conflit avec la France car cette dernière considérait comme une violation du traité entre les deux pays le fait que des corporations françaises bénéficient d'exonération d'impôts consenties par Monaco. La MGM argua alors que Grace n'avait pas rempli ses obligations envers la compagnie avant son mariage et qu'il n'était pas question qu'elle tourne pour Universal.

Alors, Grace écrivit une lettre déchirante à Hitch pour lui dire qu'elle ne tournerait pas Marnie. Sir Alfred en fut très affecté. Il perdait la seule Marnie possible et il ajourna le projet.

Et disons le d'emblée, il aurait dû en rester là. Pour se consoler, il accorda les fameux longs entretiens à François Truffaut et tourna le dernier épisode de « Alfred Hitchcock présente : I saw the whole thing « (« J'ai tout vu »).

Quelle folie prit alors le maître de reprendre l'ébauche du scénario de « Marnie ». Grace Kelly était irremplaçable. Il envisagea Claire Grinwold qui jouait dans l'épisode TV qu'il venait de tourner . Sir Alfred s'avisa que cette actrice ressemblait à Vera Miles à laquelle il proposa le rôle. Mais il n'arriva pas à se décider.

A l'automne 1962, il fit répéter les scènes prévues pour Grace Kelly à Claire Grinwold. Il la confia à la costumière Edith Head. Mais en novembre, il était toujours incertain. Pendant ce temps là, pour « les oiseaux », Tippi Hedren était en présence constante du maître. En fait, Alfred Hitchcock était tombé amoureux de Tippi Hedren. Celle-ci exprima des doutes (justifiées hélas) sur sa capacité à tenir un tel rôle.

Le scénariste Evan Hunter ne pouvait se résoudre à écrire la scène du viol de Marnie après son mariage. Hitch augmenta Hedren et la persuada qu'elle pouvait tenir le rôle. Quelle pitié, quel gâchis.

Hunter commença à travailler sur le script, mais reçut de la part de la secrétaire d'Hitch son licenciement, par un coup de téléphone. Le 29 mai 1963, le scénariste Jay Presson Allen était engagé pour adapter le livre de Winston Graham.

On peut dire que ses hormones travaillaient Sir Alfred. Il oublia Grace Kelly pour confier le rôle à un mannequin, et n'hésita pas à demander au scénariste Allen d'interpréter un rêve qu'il faisait… sur son pénis.

Allen pour « Marnie » reprit le travail de Hunter et la courte collaboration de Joseph Stefano. Après l'été 1963, il décida d'engager Sean Connery. Hitch adorait les James Bond et aurait voulu Connery pour « Les oiseaux ». Connery, qui cherchait à changer son image de 007, accepta. Il engagea alors Diane Baker vue dans « Strait jackett ».

Le tournage commença à se passer mal lorsque Tippi Hedren se fiança à Noel Marshall. Hitch était fou et Connery se plut à détendre l'atmosphère. Connery constatait que Hitch le dirigeait très peu, lui laissant libre cours, d'où la réflexion des auteurs du livre en début de ma critique.

Après Noël 1963, Hitchcock devint léthargique, mais en janvier 1964, une violente altercation l'opposa à Tippi Hedren. Celle-ci demanda à être dégagée de son contrat. Ils ne se parlaient plus lorsque fin février 1964, Hitch fit une proposition indécente à l'actrice. Le 11 mars, le tout dernier plan fut tourné. Jamais Tippi Hedren ne pardonna au maître.

Que penser du film ? Sean Connery y fait son numéro et effectivement ne parvient pas à nous faire oublier 007. Tippi Hedren fait ce qu'elle peut, mais elle n'est qu'une jolie fille et pas une actrice. Elle fera d'ailleurs une piètre carrière. Pour les critiques, elle est « la blonde de trop ». Hitchcock si doué nous livre un film qui comporte quelques jolies scènes de suspense, comme Marnie se cachant dans les toilettes avant de voler Mark Rutland (Sean Connery). Diane Baker, bonne comédienne, ne peut sauver à elle seule le film. Le film reprend en partie des thèmes déjà abordés par Hitch dans « La maison du docteur Edwardes » mais en moins bien. La musique de Bernard Herrmann est obsédante et envahissante, au lieu de servir le film en se faisant plus discrète.

De bons comédiens sont présents : Don Stroud dans une scène de flash back (Il sera le dernier héros du maître dans l'excellent « Complot de famille »), Milton Selzer et même, en père de Sean Connery, Alan Napier, qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Murray Matheson. Cette-fois, il n'y a pas les oiseaux pour masquer le manque de talent de Tippi Hedren. On ne peut que mesurer l'étendue de notre frustration : ah, si Grace Kelly avait joué Marnie. On ne peut refaire l'histoire. Sean retourna à ses James Bond pour un temps, Hedren sombra dans l'oubli et le maître sauva du naufrage une histoire sans crimes ni véritable suspense.

Quelques plans sont savoureux car c'est tout de même Sir Alfred qui est derrière la caméra : la phobie du rouge de Marnie qui est celle du sang d'un drame vécu enfant, le vol lorsque Marnie fait tomber sa chaussure devant la femme de chambre dure d'oreille, la séance de dactylo où l'orage brise une fenêtre, celle du champ de courses, la confrontation avec Sidney Strutt (Martin Gabel) que Marnie a volé juste avant Rutland. La scène où Marnie abat son cheval blessé. Mais on est toutefois loin du suspense des « enchaînés », du climat morbide de «Vertigo » et de « Psychose ». La fin moralisante est peu convaincante avec la confrontation avec le meurtre que commit Marnie enfant et le décor en carton pâte du paquebot . Le plan où Marnie décolore ses cheveux de brun en blond est toutefois superbe.

Aujourd'hui, ce film ne pourrait plus être tourné. Le viol de Marnie est un acte inqualifiable de la part d'un macho qui joue les Freud. Sans doute que l'on aurait pas parlé du film comme cela si Grace l'avait fait. Mais l'on ne peut pas réécrire l'histoire.

A peine le tournage terminé, Hitch tenta de tourner « Mary Rose", film qui le hanta toute sa carrière et qu'il ne put mener à bout. Jay Presson Allen y espérait le retour de… Tippi Hedren. Il avait sans doute raté un épisode. Entre Hedren et Hitchcock, tout était fini à jamais.

Le film a été programmé assez souvent à la télévision française dans les années 70-80, trop peut-être par rapport à d'autres films du maître comme "L'ombre d'un doute" qui méritent quatre melons. Il faut dire que l'association Hitchcock-Sean Connery était un facteur d'audience. Pourtant, c'est un Sean Connery inexpérimenté qui y joue, et est encore loin des beaux rôles qu'il tiendra plus tard dans "Au nom de la rose" ou "L'homme qui voulut être roi".

On sait aujourd'hui que tant Hitch que Connery étaient capables de beaucoup mieux. Quant à Tippi Hedren, elle restera comme l'obsession malsaine d'un cinéaste qui avait dirigé Ingrid Bergman, Grace Kelly, Vera Miles, Kim Novak, Janet Leigh et croyait avoir "inventé" une nouvelle vedette. Sean Connery aura raté sa rencontre avec le maître, car jamais il n'égale James Stewart, Joseph Cotten ou Cary Grant, manquant de maturité. Dommage que le destin n'ait pas permis aux deux hommes de se retrouver en 1978 dans "Short night".

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4. LE RIDEAU DÉCHIRÉ
(TORN CURTAIN)

En 1965, Sir Alfred a trois projets : une comédie à l'italienne sur une famille d'escrocs tenant un hôtel, écrite par Age et Scarpelli et qu'il pensait tourner en Italie. Puis le tournage fut envisagé à New York où furent invités Agenore Incrocci et Furio Scarpelli. Ce projet , où Hitchcock voulait une héroïne « genre Sophia Loren » et qui aurait été une parodie des films du maître (il le voulait comme un film où l'on se serait moqué de lui) sembla sérieux, Sir Alfred allant jusqu'à réfléchir aux décors, l'hôtel Waldorf-Astoria. Fort heureusement, nous avons échappé sans doute au pire film du maître du suspense. 

En même temps, il rencontra Robert Bloch pour refaire une sorte de « Psychose » à partir du tueur en série John Christie, mais l'agent de Bloch réclama des sommes énormes qui mirent un terme aux discussions.

Enfin, Sir Alfred voulait tourner un film sur les fameux traîtres anglais Burgess et Mc Lean et souhaitait pas moins comme scénariste que le prestigieux Vladimir Nabokov (« Lolita »). Après quelques rencontres, Nabokov se retira du projet et Hitchcock repensa aux « Trente neuf marches » et à Richard Hannay. Il était furieux contre les « James Bond » car « Bons baisers de Russie » dans la scène où Sean Connery évite les hélicoptères du Spectre était plagié selon lui sur « La mort aux trousses » lorsque Cary Grant est poursuivi par un avion.

C'est alors qu'Hitchcock se retrouva sur le projet de « Torn Curtain » qui allait devenir « Le rideau déchiré ». Il voulait absolument Cary Grant pour le rôle principal, mais ce dernier tournait au Japon et avait décidé de prendre sa retraite quel que soit le salaire offert. Le patron d'Universal, Lew Wasserman lui imposa alors les vedettes, Paul Newman et Julie Andrews. Sir Alfred se retrouvait à l'époque de David O Selznick où il ne décidait de rien et obéissait. Il pensait, à juste titre, que Julie Andrews « Mary Poppins » n'avait rien à faire dans un thriller. Trop lisse, loin d'une Tippi Hedren sulfureuse. L'actrice demandait un salaire de 1 500 000 dollars (plus important que le coût de tout le reste du film) et voulait être libre après l'automne 1966 ayant déjà des engagements ultérieurs.

Son salaire allait lui être accordé aux dépens des moyens mis pour le tournage, et l'on fit un film en studio qui compenserait le salaire énorme de « Mary Poppins » avec un usage excessif de transparences grossières censées représenter l'Allemagne de l' Est.

A défaut de Cary Grant, Hitchcock n'avait pas de réticences contre Paul Newman, mais ce dernier invité par le maître à dîner se comporta en rustre, dédaignant les vins fins pour aller se servir lui-même une bière qu'il but à la bouteille, après avoir enlevé sa veste qu'il mit sur sa chaise. Hitchcock dès lors de désintéressa de ses deux vedettes, et il dira à François Truffaut : « Ce bétail demande des sommes astronomiques » en parlant de Newman et d'Andrews.

Sir Alfred essaya de se consoler en choisissant les rôles secondaires, dont la pittoresque comtesse jouée par Lila Kedrova.

Hitchcock joua de malchance aussi avec le scénariste Brian Moore (également écrivain) dont il rejeta les deux premières copies pour les confier à un duo de scénaristes anglais, Keith Watherhouse et Willis Hall. Il garda l'idée de Moore concernant le meurtre de l'espion Gromek, un des clous du film.

Mais le maître ne se sentait pas dans une ambiance européenne. Il ne ressentait aucune étincelle pour Julie Andrews et interdit même que l'on dise qu'elle était « belle » mais seulement « charmante ».
Le flop du film était déjà dans sa genèse. Reste l'histoire trépidante qui nous entraîne à Leipzig, à Berlin Est, avec des comédiens comme l'allemand Hansjörg Felmy, le policier de « Sur les lieux du crime » (« Tatort ») diffusé sur TF1 en 1975, David Opatoshu vu souvent dans « Hawaii police d'état », ou le fade Mort Mills habitué de « Mannix » et « Les envahisseurs ».

Felmy joue le chef de la sécurité est allemande, Gerhard, particulièrement féroce et soupçonneux, mais moins que Kromek (Wolfgang Kieling) que le savant espion Michael Armstrong (Paul Newman) va devoir tuer à petit feu pour ne pas donner l'éveil. Cette longue scène de meurtre marque les esprits, avec une fermière donnant des coups de pelle et de couteaux à un homme qu'Armstrong finit par asphyxier dans un four.

Si Sarah Sherman (Julie Andrews) ne se démarque jamais d'une scientifique de roman photos aussi crédible que la pire des James Bond girls, Denise Richards, en savant atomique dans « Le monde ne suffit pas », Paul Newman a quelques scènes intéressantes, comme celle où il dérobe le secret du professeur Lindt (Ludwig Donath), en faisant semblant de suivre des équations au tableau. Mais Newman est très loin d'égaler James Stewart ou Cary Grant en héros hitchcockien. L'autre grande scène de suspense est le faux autocar avec des est allemands anti communistes rebelles qui partent dix minutes avant sur le trajet d'un véritable autocar. On retrouve cette technique d'Hitchcock déjà présente avec le stock de bouteilles de champagne s'amenuisant pendant la réception du film « Les Enchaînés » devant une Ingrid Bergman pétrifiée, ou le gros plan de Tippi Hedren avant que l'image ne révèle les oiseaux sur le banc derrière elle. Hitchcock joue avec les nerfs du spectateur.

Newman tente de nous faire croire qu'il est un traître étant passé à l'est, ce que la passive Julie Andrews semble accepter, mais le spectateur, et surtout les espions est allemands n'imaginent pas une seconde. Même tourné en studio, cette RDA stalinienne fait frémir, où chacun dénonce chacun.

La scène de la pathétique comtesse polonaise (Lila Kedrova) tentant de passer à l'ouest grâce aux fuyards, nous montre encore plus l'enfer du rideau de fer. Une ballerine (Tamara Tourmanova), vexée d'être négligée par les photographes à sa descente d'avion au profit du professeur Armstrong (bien plus beau que celui des « Cybernautes »), tentera par deux fois de faire tuer le couple Newman-Andrews. Aucun des bourreaux des services secrets est allemands n'est tourné en ridicule (comme c'est le cas par exemple dans la série « Le Saint » dont une aventure l'entraîne aussi à Leipzig « Ultra secret » (The paper chase), sorte de « Rideau déchiré » du pauvre.

Paul Newman n'arrêtait pas de vouloir modifier ses répliques, avec sa technique de l'actor's studio, ce qui mettait le maître en fureur. Le scénariste Keith Waterhouse se rappelle la tension sur le tournage, où il fallait sans arrêt mettre Paul Newman à distance de Sir Alfred.

Un détail rappelle « Les enchaînés, le fameux « Mac Guffin », le prétexte de l'intrigue, après les bouteilles remplies d'uranium, nous avons ici la formule anti-missiles du professeur Lindt.

Le critique Donald Spoto a vu dans l'exécution de Gromek dans le four de la cuisinière une allusion à l'holocauste. Il est vrai que les militaires et espions est allemands évoquent fort les nazis.

C'était un film ni fait ni à faire vu la tension et l'atmosphère détériorée dès les prémices du projet. Moins mauvais que « Le procès Paradine » qu'Hitchcock reniait (il disait que c'était un film de David O Selznick et non de lui tant le producteur avait tout modifié au montage), « Le rideau déchiré » fut après « Pas de printemps pour Marnie » le second échec consécutif au box office, rapportant encore moins d'argent que « Marnie ».

Sur le tournage, Hitchcock pensait encore et toujours à son « Frenzy » qu'il réalisera finalement en 1972. Sans être déplaisant, « Le rideau déchiré » est d'emblée un film mineur à cause de la présence d'une Julie Andrews pleine de guimauve égarée en pleine guerre froide. C'est Paul Newman qui retient l'attention du spectateur, mais même ses admirateurs ne doivent pas citer « Torn Curtain » comme l'un de ses meilleurs films.

Sur ce film, Hitchcock ne voulut pas de la partition composée par son fidèle Bernard Herrmann. Il voulait que ce dernier fasse une musique « pop ». Les deux hommes se disputèrent et la musique fut confiée au fade John Addison, qui avait obtenu un oscar pour « Tom Jones » mais signe ici une musique de fond.

Il existe une scène mythique coupée au montage : Paul Newman se retrouvait à un moment devant le frère jumeau de Gromek, saisissant un couteau de boucher et tranchant un morceau de boudin. « Mon frère adore ça, disait il à Newman. Mais la mésentente entre Newman et Hitchcock mis fin à cette séquence clin d'œil. Newman n'arrêtait pas de demander au maître quel était la motivation se son personnage. Agacé, Sir Alfred lui répondit : « Votre motivation, Monsieur Newman, c'est votre salaire ».

Rancunier, Sir Alfred raconta qu'Il n'avait pas gardé la scène en raison du mauvais jeu de Paul Newman. Dans d'autres interviews, toutefois, il explique qu'il fallait raccourcir le film. On notera enfin une scène réussie, lorsque Lindt tente de retenir prisonnier Newman dans son université et lance après lui tous ses étudiants. Mais la plupart du temps, le film n'est que l'ombre de ce qu'il aurait pu être.

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5. L'ÉTAU
(TOPAZ)


En 1968, déçu par son expérience « tendue » avec Paul Newman sur le tournage du « Rideau déchiré », Alfred Hitchcock propose aux pontes d'Universal de tourner « Frenzy ». Mais il se trouve face à un véto total, le studio jugeant le sujet peu rentable. On lui propose au contraire de tourner « Topaz », un roman d'espionnage basé sur des faits réels (et interdit en France), écrit par Léon Uris, et qui relate la présence de traîtres à la solde de l'URSS dans l'entourage du général de Gaulle.

Très vite, Uris est consterné : Sir Alfred ne s'intéresse qu'à faire une sorte de séquelle des « Trente neuf marches » en reprenant un personnage du type Richard Hannay. Les deux hommes se fâchent, Uris accusant le maître de n'avoir que des idées vieillottes en matière d'espionnage (« Notorious » et « Les 39 marches »).

Sir Alfred engagea le scénariste Sam Taylor pour faire un « James Bond réaliste ». Il découvrit un comédien viennois, Frederick Stafford dont il voulait faire « un nouveau Cary Grant ». Il engagea la Bond girl de « On ne vit que deux fois » Karin Dor, avec l'idée de dépasser les limites de la censure en faisant tourner le couple Karin Dor-Stafford nus. Il devra attendre Barbara Leigh Hunt dans « Frenzy » pour assouvir ce souhait car Karin Dor avait subi une grave opération et ne pouvait se dévêtir, et comble de malchance pour Sir Alfred, Stafford aussi venait de subir une intervention chirurgicale peu esthétique pour un nu.

Furieux, Hitchcock voulut narguer la censure sur le terrain de la publicité en demandant à Karin Dor de se faire photographier avec un cigare aux lèvres dans une pose équivoque. Karin Dor comprenait les sous entendus grivois de Sir Alfred et refusa. S'il ne s'entendit pas avec Karin Dor, il retrouva John Forsythe, qu'il avait dirigé dans « J'ai tout vu », un épisode de « The Alfred Hitchcock hour ». La distribution était internationale avec le canadien John Vernon (Rico Parra), Roscoe Lee Brown pour le photographe noir espion, des danois, des allemands, des français (Michel Piccoli, Philippe Noiret, Michel Subor, Dany Robin, Claude Jade recommandée par Truffaut).

De plus, Hitchcock voulut changer le personnage de la sœur de Fidel Castro, Juanita, pour en faire celui du film, Juanita de Cordoba (Karin Dor), dont la mort est un des moments clefs du film en matière de mise en scène : la caméra monte lentement et elle s'arrête. Cinq techniciens hors champ tirent sur des fils pour que la robe se déploie comme une fleur qui s'ouvre.

Hitchcock se conduisait comme s'il avait en vedettes Ingrid Bergman et Cary Grant. Frederick Stafford n'est cependant pas si mauvais (beaucoup moins qu'un George Lazenby dans le vrai 007), mais il manquait d'expérience, n'ayant tourné que deux OSS 117. Il n'eût guère le temps de prouver grand-chose comme acteur, se tuant en 1979 dans un accident d'avion après avoir tourné quelques polars italiens sans envergure après l'échec de « L'étau ». En tout cas, ce n'est pas Stafford qui torpilla « L'étau » mais le metteur en scène qui ne cessa de faire réécrire le script par Sam Taylor, Herbert Coleman et Doc Ericksen, tournant parfois à partir d'un scénario incomplet.

Le film souffre d'un déséquilibre entre les scènes à Cuba et la longue fin interminable à Paris. La femme de Sir Alfred, fut hospitalisée, et paniqué, son mari laissa le tournage en plan pour confier la caméra au scénariste Herbert Coleman qui se débrouilla comme il put, avec trois fins différentes, et des comédiens qui n'étaient plus disponibles au retour sur le plateau de Sir Alfred. Ce dernier dut se justifier auprès d'Universal car le film s'avérait être un désastre planifié.

Pourtant, « L'étau » (titre choisi en France pour éviter la confusion avec « Topaze » de Marcel Pagnol) est loin d'être dépourvu de qualités. Le film s'écarte du roman (à la grande indignation des admirateurs de Léon Uris) mais si le véritable Philippe de Vosjoli transformé en personnage de fiction André Devereaux (Stafford) s'éloigne des complexités politiques du livre, le film nous propose un suspense assez passionnant dans le genre « Guerre froide ».

Le modèle du maître était de faire un film comme « L'espion qui venait du froid » de Martin Ritt (1965). On se demande pourquoi studios et cinéastes achètent des romans pour n'en garder que le titre et quelques personnages. Au final, il ne reste pas grand-chose du livre d'Uris. Mais le spectateur, lui, vient voir un film. Le tandem Stafford- Forsythe s'en sort plutôt bien, même si les traîtres français sont montrés de façon assez caricaturale.

Le film comporte trois fins que l'on peut retrouver dans le DVD : l'une dite « immorale » où le traître Michel Piccoli (amant de Dany Robin, la femme de Devereaux) prend un avion pour l'URSS, une autre où il est tué par un tireur muni d'un fusil à lunettes alors qu'il affronte en duel Stafford, et celle que nous connaissons tous : un simple coup de feu, alors que Piccoli n'était plus disponible pour le tournage.

Pour les scènes à Cuba, on se servit de vrais séquences montrant un discours de Fidel Castro, procédé pas très heureux lorsque l'on voit John Vernon et Karin Dor à ses côtés en uniformes. La scène tient du trucage aux ficelles les plus grosses. L'histoire d'amour entre Juanita et Devereaux est une volonté de Sir Alfred de faire un clin d'œil aux « Enchaînés » que déplora Uris.

Les scènes au Danemark (passage du transfuge soviétique et de sa famille) et à New York (où le photographe Roscoe Lee Brown risque sa vie pour Devereaux) sont un peu pesantes au bout de plusieurs visions, mais l'on ne se lasse pas des scènes à Cuba où Hitchcock et surtout le scénariste Sam Taylor transformèrent en personnage sympathique l'ignoble Rico Parra, un comble car on trahit ainsi complètement l'esprit du livre.

La regrettée Claude Jade semble un peu manquer d'expérience pour un thriller, ce qui contraste avec l'assurance affichée par son « mari » Michel Subor, agent secret amateur, qui sera l'année suivante la vedette de la série télévisée « Mauregard » à la TV française. La liaison entre Dany Robin (qui tournait là son dernier film, prenant une retraite anticipée avant de mourir tragiquement dans un incendie en 1995) et Michel Piccoli est plutôt crédible, mais infiniment moins glamour que celle de Stafford avec Karin Dor.

Le film plaît à la première vision, mais à la différence de « Rebecca » ou de « Psychose » supporte mal d'être revu à l'infini. Pourtant, Antenne 2 le programma à de maintes reprises dans les années 80-90, et beaucoup plus que des chefs d'œuvre du maître.

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Crédits photo : Universal Pictures.

Captures réalisées par Patrick Sansano