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Années 30 - Partie 2 7. Les trente-neuf marches (The thirty-nine steps) - 1935 10. Jeune et innocent (Young and innocent) - 1937
7. LES TRENTE-NEUF MARCHES (THE THIRTY-NINE STEPS)
En 1934, sur le tournage de "L'homme qui en savait trop", Sir Alfred décide d'adapter un roman de John Buchan (1875-1940) intitulé "Greenmantle", la suite des "Trente-neuf marches", dans lequel le héros, Richard Hannay, accomplit une mission pendant la première guerre mondiale. Mais finalement, il commence par le premier volet,en se disant qu'il tournera la suite après. Malheureusement, cela ne sera jamais le cas. Toute sa vie, Hitch voulut adapter "Greenmantle" mais une fois aux Etats-Unis, les producteurs ne voulurent pas entendre parler du comédien britannique Robert Donat. D'autre part, les héritiers de Buchan mort en 1940 firent monter les prix de façon prohibitive.
Pour des raisons pratiques (Un tournage en Grande Bretagne), Hitch choisit "Les 39 marches", "Greenmantle" se déroulant en Allemagne et en Turquie. Hitch développa une intrigue sentimentale avec le personnage de Pamela. De plus, dans le livre, il s'agit de véritables marches d'un escalier menant à la mer dans un repaire d'espions, dans le film, c'est le nom d'une organisation criminelle, comme le SPECTRE par exemple.
Sir Alfred ajouta la séquence de la ferme isolée où Hannay est hebergé par un homme dur et méchant et sa jeune épouse, ce segment fut écrit par le scénariste John Russell Taylor. Monsieur Memory est aussi une invention du film, Charles Bennett s'inspirant d'un personnage de music-hall, Datas.
Pour l'équipe technique, Hitch prit comme chef opérateur Bernard Knowles (Curt Courant n'ayant pas suivi des indications sur "L'homme qui en savait trop"). Derek N Twist fut son nouveau monteur, Hugh Stewart l'ayant quitté.
Madeleine Carroll est la première "blonde" de Sir Alfred. Il l'appelait "la pute de Birmingham" mais en ne s'offensant pas, l'actrice obtient l'estime du maître et son personnage fut davantage développé qu'au départ. Hitchcock eut une colère mémorable lorsque Robert Donat et la femme du fermier Peggy Ashcroft eurent une crise de fou rire. Il écrasa de son poing l'ampoule d'une lampe de studio, faisant peur à toute l'équipe. Et coupant le fou rire.
Le film est haletant d'un bout à l'autre, et bénéficie de décors insolites : si la scène du meurtre d'Annabelle n'est pas crédible, on se rappelera la scène du train sur le viaduc de Forth rail bridge , le torrent, les landes désertes de l'Ecosse. En fait, tout était tourné à Londres au Lime Grove studios où furent...amenés 62 moutons qui broutèrent le décor ! On passera sur l'invraisemblance du script qui pousse Hannay à se rendre en Ecosse chez le professeur Jordan. Poursuivi par la police qui ne l'a pas cru après la tentative de meurtre de Jordan qui loge une balle dans un missel providentiel - celui du fermier que son épouse a donné au héros au prix d'une bonne raclée, Hannay se réfugie dans une fanfaire (rappelant la fuite de 007/Connery dans la parade musicale du carnaval de "Opération Tonnerre"), puis se fait passer pour un politicien. Robert Donat fait alors un formidable numéro d'acteur. Il démontre ici qu'un politicien qui sort du principe de la langue de bois pour jouer les populistes se gagne à coup sûr les faveurs du public. Cette prestation rappelle la vente aux enchères de "La mort aux trousses" où Cary Grant surenchérit de façon idiote pour se faire embarquer par la police. Ici, Hannay est arrêté bien contre son gré.
Des moutons empêchant les policiers d'avancer sur la route, on menotte Hannay à Pamela. Hannay s'enfuit avec elle. S'ensuivent les scènes de Donat et Carroll à l'hôtel où ils se sont réfugiés. Principe du "buddy movie": deux personnes les plus éloignées possible socialement vont finir par fraterniser.
Au fond, Sir Alfred avait tout compris avant tout le monde : rien ne sert d'être fidèle à un roman (la version 1978 des "39 marches" est là pour nous le prouver), il faut un Mac Guffin dont tout le monde se fiche mais qui sert de base à la course des héros (Ici des renseignements appris par coeur au ministère de la guerre par Mr Memory pour les espions nazis), un héros charismatique, mais qui ne se prenne pas trop au sérieux (Ce n'est pas pour rien que Hitch déplorera de ne plus pouvoir utiliser Richard Donat pendant sa période Selznick), une jolie fille (Madeleine Carroll est la première blonde d'une longue lignée qui s'achèvera avec Tippi Hedren), faire fi de trop de vraisemblance (Le départ pour l'Ecosse de Hannay, se substituant à l'espionne poignardée, est hautement improbable - qui, dans sa situation, aurait agi ainsi ?). Il fallait aussi une bonne musique mais cela ne sera jamais le cas pour Hitch pendant sa période anglaise, "les 39 marches" a une musique ringarde à souhait rappelant le cinéma d'autrefois. 8. QUATRE DE L'ESPIONNAGE
Après le succès des « 39 marches », Hitchcock et son scénariste Charles Bennett décident de faire un autre film d’espionnage en se basant sur un recueil de nouvelles de Somerset Maugham : « Ashenden or The British Agent ». Gaumont détenait les droits du livre ainsi que de la pièce de Campbell Dickson qui en avait été tirée.
Pour l’espion allemand, Marvin, l’acteur américain Robert Young est retenu. Peter Lorre sera le général mexicain. La toxicomanie de l’acteur s’était aggravée et il posera de nombreux problèmes sur le plateau. Lili Palmer est engagée pour son premier vrai rôle après quatre apparitions au cinéma, et s’appellera dans le film « Lili ».
Robert Donat n’étant pas libre, c’est John Gieguld qui décroche le rôle principal. Acteur shakespearien, il n’a pas une haute opinion du cinéma, et l’attitude de Lorre (qui fait des farces sur le tournage quand il ne s’absente pas pour se droguer) le décontenance. Gieguld est nerveux et hostile envers Hitch qui lui demande d’oublier son expérience du théâtre. Retenu par la pièce « Roméo et Juliette » où Laurence Olivier le remplacera, Gieguld provoque un retard de tournage qui commencera en novembre.
Le public, sous le charme des « 39 marches » sera cependant déçu par ce film à petit budget, malgré quelques séquences mémorables comme le déraillement final du train.
A l’arrivée à l’hôtel Excelsior à Bâle, Brodi/Ashenden apprend que « Madame Ashenden » l’attend dans sa suite. Il y surprend « sa femme » avec Robert Marvin, l’espion, en situation délicate et ambigue. Elle est en serviette de bain après sa douche et dit à Brodie qu’elle est un agent de R. Si Richard Donat avait le look de l’emploi pour un héros, ce n’est pas le cas de John Gieguld, au visage angulaire et osseux, qui n’a rien du bel homme ni de l’agent secret séducteur. Il évoque plutôt Peter Cushing.On se demande si Ian Fleming n’avait pas vu « Quatre de l’espionnage » avant de s’atteler à créer son James Bond. Le général rappelle Kerim Bey, en plus loufoque. La fausse mort du capitaine Edgar Brodie évoque « On ne vit que deux fois » (Mais il est vrai plus le film qui ne doit rien à Fleming que le livre). La scène du train pour Constantinople « Bons baisers de Russie », tout comme la tricoteuse de ce roman, Rosa Klebb, ici Mme Capvor, espionne allemande.
Lorre est excellent dans les scènes comiques, là où un autre acteur aurait pu être pathétique. Madeleine Carroll est également excellente. Tous deux compensent l’absence totale d’humour de Gieguld décidément bien coincé. Le tournage en Suisse en décors naturels apporte beaucoup d’esthétique et de crédibilité à ce film.
Au casino, l’assassin de l’église est repéré par son bouton de veste perdu et que Brodie mise sur la table comme un jeton. Il s’agit de Capvor (Percy Marmont). Lorre, à des lieues du Abbott de « L’homme qui en savait trop » poursuit ses numéros comiques au casino avec subtilité. Il détend l’atmosphère et révèle le grand acteur qu’il est.
La séquence suivante est celle de la chocolaterie qui dissimule un centre d’espions allemands. Passons sur quelques invraisemblances comme la facilité avec laquelle le général se faufile dans les moindres recoins de l’usine, sans que personne ne lui demande quoi que ce soit. L’aviation anglaise attaque le train qui conduit des soldats allemands en Turquie et le fait dérailler. Le pacifisme d’Elsa qui refuse que l’on tue froidement l’espion allemand dévoilé, à savoir Robert Marvin qui tuera à cause de cela le général (qui meurt sur une dernière note comique) est une idée fixe d'Hitchcock qui la réutilisera dans "Une femme disparaît" où le pacifiste est le premier à être tué.
Après « Quatre de l’espionnage », le scénariste Charles Bennett et Alfred Hitchcock s’attaquèrent au roman de Joseph Conrad « The secret agent ».
Sir Alfred avant même de commencer le tournage fit filmer la procession annuelle du Lord Maire qu’il intégrera ensuite dans l’histoire. Le film égrène les jours comme un compte à rebours en les annonçant à l'image, procédé qui sera souvent repris par la suite (On pense à "Sans mobile apparent" de Philippe Labro).
Ted (John Loder), le policier amoureux de Sylvia Verloc (Sylvia Sydney), est aussi une idée d’Hitchcock. Ted fut écrit pour Robert Donat. Cet amour devient évident lorsque, simple maraîcher, il invite Sylvia et son frère Stevie dans un grand restaurant. Dans le livre, le saboteur Verloc est un simple commerçant, ici, il est propriétaire d’une salle de cinéma, « Bijou cinéma ».
Trois scénaristes travaillèrent sur la copie du script de Bennett : Helen Simpson, Ian Hay, Ted Emmett. Ted Emmett est en fait le pseudonyme de … Alma Reville. Pourtant, le beau mécanisme s’enraya lorsque Hitch fut en contact avec Sylvia Sydney. Elle se comporta comme John Gieguld dans « Quatre de l’espionnage », refusa de l’écouter, et très vite leur relation tourna au désastre.
En voyant le talent éclatant de l'actrice à l'image, on ne peut que donner tort au maître. Il s'est privé ainsi d'une fabuleuse comédienne pour la suite de sa carrière.
Son visage si beau mais si désespéré hantera longtemps le spectateur. Il devient absolument impossible d'imaginer le film sans elle, alors que l'on fait "sans" Robert Donat.
« Agent secret » est considéré comme un chef d’œuvre par les cinéphiles. Mais les anglais ont toujours détesté ce film.
Sylvia Sydney attire un capital sympathie énorme et charme le spectateur. Le petit Desmond Tester, que le maître appelait « Testicule » (ce qui mettait hors d’elle Sylvia Sydney, peu réceptive à l’humour britannique du bonhomme), est parfait en Stevie.
Dans le roman de Joseph Conrad, les méchants sont des anarchistes. En 1936, Hitch les transforme en vagues espions allemands. Mais le réalisateur ne donne pas d’autres précisions sur la nature des terroristes. « Agent secret » précède une trilogie de très bons films qui vont conclure la carrière anglaise d’Hitchcock : « Jeune et innocent », « Une femme disparaît » et « La Taverne de la Jamaïque ».
Malgré Sylvia Sydney, il manque ce "petit quelque chose" qui fait d'un film un chef d'oeuvre. L'atmosphère de paranoïa des premières images n'est pas maintenue tout au long du film. La médiocrité de Loder affadit quelque peu le film. Matthew Boulton en superintendant Talbot est excellent, mais "le professeur" aurait mérité d'être interprété par un comédien moins falot. On passe très près quand même des quatre melons. Malgré tout le respect et le talent éclatant de Bergman, Sylvia Sydney, par son visage expressif à la fois grave et beau, aurait été une Alicia Huberman tout à fait admirable dans "Les Enchaînés". Mais on ne refait pas l'histoire et l'on regrette de toute façon déjà que Bergman n'ait pas davantage joué dans les films du maître. 10. JEUNE ET INNOCENT
Après le mauvais accueil (fort injuste) réservé à « Agent secret », Hitchcock préparait l’adaptation de « A shilling for candles », roman paru en 1936 et signé Josephine Tey (alias Elizabeth Mackintosh).
Hitch eut l’idée de ne garder que certains éléments du roman, pour en faire une comédie sentimentale.
Pour le rôle du faux coupable, Robert Tinsdale, Hitch fait un choix assez discutable : le trop décontracté Derrick de Marney. Ce comédien ne se prend pas au sérieux, et nous communique sa bonne humeur et son dynamisme au détriment de ce qu’il reste de sérieux dans l’intrigue. Il avait surtout une expérience de théâtre. Il semble ne pas croire à son personnage d’homme en fuite accusé à tort. Nova Pilbeam (Betty dans « L’homme qui en savait trop ») qui avait 18 ans et était devenue une ravissante jeune femme est choisie pour jouer Erica, la fille du policier..Elle sera pressentie pour « Une femme disparaît » mais Margaret Lockwood lui sera préférée. Elle a aujourd’hui 93 ans (premier mari , Pen Tennysonn assistant réalisateur dans « Jeune et innocent », mort à la guerre en 1941, second mari est mort en 1972, elle a eu une fille en 1952). Nova a abandonné le cinéma en 1948).
Il est vrai que le couple fonctionne à l’écran dès les premières scènes. Dommage que le maître se soit comporté de façon caustique avec De Marney qui se plaignit à la presse. Il n’arrêtait pas de le mettre en boîte. Hitch était surtout furieux que le tournage soit interrompu (on passe du studio Lime Grove pour aller à Pinewood). Charles Bennett qui a commencé le script, part en Amérique, engagé par David O’Selznick. Plusieurs scénaristes seront crédités au générique, mais c’est en fait le maître qui modifiera l’histoire à son gré durant le tournage. Nova tomba amoureuse de Pen Tennyson, l’assistant réalisateur, et ils se marièrent en 1939. Avec la suite tragique évoquée plus haut.
C’est le comédien George Curzon (1898-1976) qui interprète l’assassin sans nom (à moins qu’il ne porte le nom de son épouse, Clay ?), qui a tué Christine par jalousie. George Curzon est aussi le nom d’un chef d’état britannique (1859-1925) et tandis que l’acteur a sombré dans l’oubli, son homonyme célèbre l’a occulté dans les mémoires.
Dans le film, lors des séquences en voiture, on voit un chien. Tant Hitchcock que Nova Pilbeam s’en entichèrent, et le maître (qui au fond n’était un gros ours pas méchant) rajoutera des séquences pour que l’animal reste davantage sur le tournage. Par contre, le jeu de Derrick de Marney est vite limité. Sans atteindre la médiocrité de John Loder dans « Agent secret », De Marney est trop sûr de lui, et cela gâche en partie le suspense. Son regard ironique, ses airs roublards, qui contrastent avec la pureté de Nova Pilbeam, nous font nous interroger sur le choix du maître.
Pour s’innocenter, Robert doit trouver un pardessus que lui a volé un clochard qui contient la ceinture qui aurait étranglé Christine Clay. Dans le roman, Robert est accusé à cause d’un bouton de l’imperméable retrouvé sur le corps et non une ceinture.
A la 48e minute, le film bascule dans la noirceur et la réalité lorsque la tante Margaret dénonce Erica.
Le film, qui nous a surtout amusés, aborde un registre plus sombre, et Derrick de Marnay, décevant au début, trouve enfin le ton juste. Dommage que nous en soyons à 1h09 sur les 1h12 que compte le métrage. Nous abordons la scène finale du Grand Hotel, dont des allumettes ont été découvertes dans le pardessus de Robert. Le vagabond raconte que l’homme qui lui a donné le vêtement cligne des yeux. Avec le dénouement heureux et la fin inespérée, Sir Alfred se désintéresse totalement de l’intrigue policière. Ce qui compte, au-delà des improbables aveux du tueur, c’est la réconciliation père fille. Burgoyne (ou Durwen) serre la main à son futur gendre de façon un peu crispée.
Mention très bien à Nova Pilbeam, passable à de Marnay qui aurait pu adopter un jeu plus subtil plus tôt (on ressent ici le manque de direction de l’acteur dû sans doute aux mauvaises relations avec le metteur en scène). 11. UNE FEMME DISPARAÎT
Après « Jeune et innocent », Hitchcock décide d’aller en Amérique tenter sa chance.
Tiré du roman « The wheel spins », d’Ethel Lina White, l’adaptation était déjà finalisée par deux scénaristes, Sidney Gilliat et Frank Launder. Habituellement, le maître engageait de nombreux scénaristes, mais il n’eut pas cette opportunité ici.
Pour éviter de désigner l’Allemagne nazie comme adversaire, les scénaristes avaient inventé un pays imaginaire, le Bandrieka. Mais aucun ne spectateur ne sera dupe. Les uniformes, les armes, les voitures, notamment lors de l'attaque du train, ou encore le patronyme du méchant (Hartz) ne laissent aucun doute. Pour montrer la sauvagerie d’Hitler, on montre un britannique, l’avocat Eric Todhunter (Cecil Parker) qui ne se sent pas concerné par l’histoire et agite un drapeau blanc : il est froidement abattu. Cela renforce l’aspect politique du script. Les pacifistes, mais Eric est plus un lâche qu’autre chose, y passeront comme ceux qui luttent. Alors autant essayer de sauver sa vie et de se battre.May Whitty est l’autre héroïne du film, une femme agent secret qui préfigure la Miss Marple de Margaret Rutherford. Elle interprète la femme qui disparaît dans le train, Miss Froy.
On peut considérer que son jeu, pas très convaincant au début en railleur, s'améliore nettement vers le milieu et la fin du film. Hitch commence le film par un travelling sur le train sous la neige. Le tournage avait lieu au studio Lime Grove, pour des raisons d’économie, et l’on y favorisait les films se déroulant dans des trains et autres véhicules. A la différence des « 39 marches » ou de « Jeune et innocent », le film met du temps à démarrer.
Mais ce défaut est imputable à Hitch et non aux deux scénaristes, car il a un peu inutilement surchargé les 20 premières minutes de comédie. Le prologue dans l’auberge sert à une longue scène d’exposition des personnages : les deux joueurs de cricket, le couple adultère (un avocat et sa maîtresse), le psychiatre, le prestidigitateur. Le premier meurtre, celui d’un musicien, auquel Miss Froy jette une pièce du haut de sa chambre, nous prépare au climat de mystère et de terreur qui va régner dans l’intrigue.
Le tournage se déroula dans la tension et les difficultés. Redgrave ne comprenait pas les tactiques d’Hitchcock, et surtout le timing : « Au théâtre, disait-il, on a trois semaines pour répéter ». « Ici, répondit Sir Alfred, vous avez trois minutes ».
A la 31e minute, Iris (Margaret Lockwood) s’endort. A la 32e, Miss Froy a disparu et le cauchemar commence. Comme Iris a reçu un gros pot de terre sur la tête à la gare (une tentative d’assassinat ratée contre Miss Froy), on la fait vite passer pour folle. Par égoïsme, afin que le train ne soit pas arrêté et qu’ils ne ratent par leur match de cricket à Bâle, les deux joueurs Caldicott (Nauton Wayne) et Charters (Basil Radford – oncle Basile dans « Jeune et innocent ») ne témoigneront pas. Malheureusement, Linden est sous employée. Son temps d’image est limité. Dommage. Margaret/Linden Travers accepte de témoigner. Puis, pour sauver sa vie, se rétracte. Hitch filme les visages des protagonistes menaçants en gros plan, Hartz, la baronne Athena, ce sont des nazis, mais ils auraient pu quelques années plus tard être des soviétiques.
Le film perd quelque intensité lors de la bagarre avec Doppo le magicien. Puis la religieuse aux talons hauts.
L’attaque du train à 1h30 est un moment d’anthologie. Le train a été détourné de sa voie. C’est le moment que choisit Miss Froy pour dévoiler le MacGuffin du film, un air codé. Le moment d’émotion est le départ de la gouvernante agent du Foreign Office. Notons que la maquette du train, lorsqu’il passe la frontière, est un peu trop évidente. 12. LA TAVERNE DE LA JAMAÏQUE
Tout d’abord, il existe plusieurs adaptations de la nouvelle de Daphné du Maurier en dehors de celle d’Hitchcock. Citons surtout la version télévisée de 1983 avec Patrick Mc Goohan et Jane Seymour, réalisée par Lawrence Gordon Clark, excellente, qu’Antenne 2 diffusa dans les années 80.
Pour ce film, le spectacle eut lieu autant dans les coulisses qu’à l’écran. C’est sans doute le film d’Hitchcock sur lequel on peut citer le plus d’anecdotes « qui ne sont pas du cinéma ». Pour la seule et unique fois de sa carrière, Hitch eut un mort à déplorer sur ce dangereux tournage, celui du comédien Edwin Greenwood. Sidney Gilliat, l’un des scénaristes, mit carrément en cause le maître. Il fallait renvoyer ce pauvre homme chez lui. Greenwood mourut d’une pneumonie, et selon Gilliat, si le maître ne s’était pas entêté à poursuivre le tournage avec l’acteur, le drame aurait été évité. Ensuite, il y a des choses assez croustillantes au sujet de Laughton. Il cabotinait, était impossible à diriger, et un jour, il finit par se mettre à pleurer après s’être assis dans un coin. Il n’arrivait pas à trouver le ton juste pour une scène. Hitch s’approcha de lui et le comédien lui dit : « Quels bébés nous faisons tous les deux, n’est-ce pas ? ». Certains assurent avoir entendu le maître murmurer « Parlez pour vous ».
Charles Laughton engagea une inconnue venue d’Irlande, Maureen O’Hara sur ses capacités euh… Il parait qu’il ne faut pas coucher pour réussir dans le métier et que c’est une légende, mais pas avec Charles Laughton. La jeune rousse de 18 ans ensorcela l’ogre qui devint son « pygmalion ». Sitôt le tournage terminé, O’Hara et Laughton embarquèrent sur le Queen Mary direction l’Amérique. Lorsque Hitch se hasarda à demander à Laughton ce qu’il trouvait à Maureen O’Hara pour l’avoir engagée dans le premier rôle, alors qu’elle n’avait aucune expérience et que c’était sa première apparition à l’écran, le bougre répondit : « Sa chevelure rousse et ses yeux ». Très curieusement, Hitch lui proposa le rôle de la seconde Mrs de Winter, qui sera finalement tenu par Joan Fontaine. Ce n’est pas tout. Laughton devint insupportable sur le plateau. Il fit changer le script par JB. Priestley pour qu’il ait davantage de scènes, au détriment de toute l’histoire. En effet, son personnage, le chef de la bande, doit rester bien caché et éloigné de l’auberge de la Jamaïque, repaire de pirates qui attirent les bateaux sur les côtes de Cornouailles, massacrent les équipages et dérobent les marchandises. Il en est ainsi dans le roman. Mais Laughton veut que Sir Pengallan apparaisse à l’auberge ! (Pour qu’on le voit davantage à l’écran).
Un autre jour, le pauvre Sir Alfred qui s’est engagé, si l’on ose dire, dans une belle galère, a du mal à obtenir la prise qu’il veut avec le comédien. Lorsqu’ils y parviennent, Laughton demande à parler à Hitch et lui déclare : « Je suis arrivé à faire cette scène, mon inspiration étant de penser à moi quand j’avais dix ans et que j’avais fait pipi dans ma culotte ». S’il n’avait pas eu son contrat américain avec Selznick, Hitch jure qu’il se serait sauvé. Laughton se fera massacrer par la critique à la sortie du film. Le plus étonnant est que le maître ait à nouveau fait appel à lui après cette expérience pour « Le Procès Paradine ».Le film commence par l’arrivée de Mary Yelland dont les parents sont morts, et qui n’a que sa tante au monde. Elle tient l’auberge de la Jamaïque. Les gens du pays en ont aussi peur que le château de Dracula chez Bram Stoker. Au point que le cocher qui amène Mary ne veut pas s’arrêter et conduit la voyageuse chez le magistrat du comté, Sir Humphrey Pengallan.
Le film est truculent, violent, bouillonnant. La culpabilité de Sir Humphrey comme chef des pirates est révélée dès la 26e minute. Il vient demander des comptes à Joss. Et lui dire qu’il apprécie beaucoup sa nièce… Laquelle nièce comprend qu’elle est tombée chez des truands. L’un des voleurs a voulu revendre de la marchandise pour son compte et les autres le pendent. Mary assiste à l’exécution. Elle intervient à temps pour couper la corde et faire se sauver l’homme. Patience (Mary Ney) la tante, lui dit de se sauver.
Maureen O’Hara n’est absolument pas dans le personnage, qui aurait mieux convenue à une Joan Fontaine, voire à Nova Pilbeam. En 1983, Jane Seymour composait une Mary Yelland impeccable même si elle n’avait plus l’âge du rôle (Elle est née en 1951). En revanche, Robert Newton compose un excellent Trehearne(le pendu), faux pirate et vrai policier. C’est un héros au physique ingrat (rare chez Hitch) et que l’on croit pendant tout le début meurtrier et voleur. Pour avoir infiltré la bande, il a bien dû participer au premier massacre que nous voyons, où les marins naufragés sont achevés à coups de poignard. Maureen fait tellement « fille de joie » qu’elle ne dépareille pas auprès de cette « gueule », censée l’épouvanter.
Dans les rôles secondaires, Horace Hodges est prodigieux en Chadwick, domestique de Sir Humphrey, perpétuellement humilié car il n’est pas de souche noble. Dans la scène où tel un tyran du moyen âge, Humphrey rançonne les paysans qui viennent un à un lui donner leur argent, Chadwick sera remis à sa place parce qu’il ne voulait pas donner son quitus à un paysan dont le fils a la jambe blessée et ne peut plus travailler. Bien qu’il les rançonne par l’impôt, Humphrey se sent des leurs.
Si l’on admet que le film est une adaptation très libre du livre de Daphné du Maurier, on trouvera du charme à ce film, mais si l’on veut une adaptation fidèle, il faut se référer à la version télévisée de 1983. Jane Seymour y est terrifiée quand Maureen tient tête.
Dès son arrivée sur le plateau, Sir Alfred détesta le coproducteur, Erich Pommer, qui avait fui le nazisme. Il tenait à superviser toutes les scènes, refusa le scénario de Joan Harrison (la future productrice de « Alfred Hitchcock présente »), pour mettre en évidence les retouches de J B Priestley. Pour s’ouvrir le marché américain, qui n’aurait jamais accepté Sir Humphrey comme un ecclésiastique, il en fit un juge. Par contre, il ne trouva rien à redire sur les scènes équivoques avec Maureen O’Hara. Sir Alfred, et cela se voit à l’écran, a pris du plaisir à filmer le début, l’arrivée de la diligence qui amène Mary à l’auberge. Hitch pour le reste, se sentit pris au piège, il déclarera plus tard : « J’étais découragé par l’absurdité de l’entreprise, mais le contrat avait été signé ».
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