Le Prisonnier (1967-1968)

 


PRÉSENTATION

Le Prisonnier est une série d'espionnage-science-fiction allégorique et psychologique britannique. Constituée d'une saison et 17 épisodes de 48 minutes de 42 minutes. Elle fut créée par George Markstein et Patrick McGoohan en 1967.

Le 29 septembre 1967, débarque sur le réseau anglais ITV une série OVNI appelée Le Prisonnier. Cette série est un cas dans l'histoire de la télévision qui n'a aucun équivalent : révolutionnaire, profondément allégorique, incroyablement visionnaire, à la croisée de l'espionnage, du drame psychologique et de la science-fiction, elle a réussi l'exploit de s'imposer parmi les plus grandes séries jamais réalisées à ce jour alors qu'elle ne comporte que 17 épisodes.

L'histoire : un agent secret britannique (dont on ignore le nom) démissionne brutalement, pour des raisons inconnues, de son service. À peine est-il rentré chez lui préparer ses valises en vue d'un voyage, qu'il est gazé et envoyé au Village, lieu idyllique et édénique en apparence qui est en fait une prison dont il est impossible de s'échapper. Notre homme, parmi tous les autres prisonniers, est estampillé comme étant « Numéro 6 » (tout le monde au Village s'appelle par numéros). Le dirigeant du Village est le Numéro 2 mais il change à chaque épisode. L'identité du Numéro 1, le véritable chef, ne sera dévoilée qu'à la toute fin de la série. Le but des dirigeants est d'extorquer à leur prisonnier les raisons de sa démission ainsi que de l'intégrer au Village pour qu'il y demeure un citoyen comme les autres. Mais contrairement aux autres prisonniers qui ont abandonné tout espoir de fuir pour se consacrer à une vie agréable et reposante (la captivité étant luxueuse), il cherchera par tous les moyens à s'échapper de ce lieu beaucoup plus dangereux qu'il n'y paraît.

Remontons le temps pour connaître la genèse de la série : en 1960, un acteur de 32 ans, Patrick McGoohan, incarne pour la première fois à la télévision anglaise dans la série Destination Danger un agent secret du nom de John Drake. Cet agent qui ne porte pas d'armes mais qui est redoutablement rusé et intelligent, séduit le public, et le show durera quelques années, le temps de 86 épisodes. Le succès du show lancera la mode des inoubliables séries policières britanniques des années 60 : Chapeau Melon et Bottes de Cuir (dont le personnage principal, John Steed, laissera lui aussi tomber les armes assez rapidement), Le Saint, Randall et Hopkirk, Département S, Le Baron, L'Homme à la Valise, Amicalement Vôtre (au début des années 70) et bien d'autres. Malgré le succès de la série, le comédien commence à se lasser de son caractère prévisible et décide de changer d'air.

Un de ses confidents, George Markstein, chef scénariste de Destination Danger qui a officié dans les services secrets pendant la seconde guerre mondiale, avait appris l'existence d'étranges lieux en Écosse où l'on isolait des agents « récalcitrants » ou « déficients ». Ils n'en sortaient alors plus mais leur captivité étant loin d'être pénible, ils n'avaient pas l'impression d'être prisonniers. Il en fait part à McGoohan et à David Tomblin, réalisateur de Destination Danger qui, enthousiasmés, commencent à travailler sur un tel sujet. McGoohan a par ailleurs appris de la bouche d'un membre du gouvernement que les agents à la retraite étaient « pris en charge » en leur donnant voiture, maison, indemnités, etc. pour éviter les défections. La conjonction de ces deux révélations aboutira au Prisonnier.

Quelques épisodes (dont le pilote) de Destination Danger furent tournés dans un somptueux décor naturel : le village de Portmeirion, au Pays de Galles, flamboyant joyau d'architecture riche et coloré, qui s'inscrit harmonieusement dans la nature. C'est un merveilleux écrin pour la série naissante, qui donne l'effet d'un paradis terrestre. Il est aussitôt sélectionné comme décor de la série, devenant une parfaite prison dorée.

Au printemps 1966, McGoohan présente un dossier de 40 pages à Lew Grade, responsable financier du réseau ITV, sur son projet. Séduit et faisant confiance à sa vedette, il accepte la production de cette série pourtant peu orthodoxe. Cependant McGoohan doit terminer encore une saison de Destination Danger avant de s'atteler à ce nouveau projet (le scénario du dernier épisode Shinda Shima ressemble d'ailleurs curieusement au synopsis de la série) qui lui tient tellement à cœur qu'il va rapidement s'imposer comme le chef de la nouvelle série. L'acteur sera attentif à tous les détails : musique, réalisation, scénario, montage… Cette mainmise finira par se transformer en dictature où il régentera le moindre aspect de la série. Voulant à tout prix maintenir un niveau de très haute qualité pour chaque épisode, il se montrera souvent très dur envers l'équipe et ses partenaires, ce qui provoquera beaucoup de crises et de dissensions internes. Lorsque George Markstein claque la porte, ulcéré par l'ego de McGoohan, la situation deviendra chaotique et c'est dans la douleur que se terminera la série.

Au départ la série ne devait comporter que sept épisodes : L'arrivée, Le carillon de Big Ben, Liberté pour tous, Danse de mort, Échec et mat, Il était une fois et Le dénouement. Sous l'insistance de Grade, McGoohan accepte d'en tourner au moins 13 (l'équivalent d'une saison) avant de décider si on doit continuer ou arrêter la série. Lorsque McGoohan verra que son concept menace de s'user rapidement, il choisira de tourner encore quatre épisodes pour donner une fin à la série (également aussi parce que l'ambiance devenait insupportable !).

La réception fut d'abord excellente : le pilote L'arrivée remporte les suffrages et un public conséquent suit avidement cette série tellement étrange. Mais Le dénouement, qui battit des records d'audience, déchaîna les passions : trop révolutionnaire, trop inattendu, il fut hué de toutes parts et, pour un temps, McGoohan dut s'exiler de Grande-Bretagne sous la pression (lui-même et ses enfants furent agressés !). Aujourd'hui, les passions calmées, on mesure la grandeur de cette série hors-normes.

La série est dans la lignée d'œuvres d'art qui ont profondément marqué leur époque par la révolution qu'elle a engendrée. C'est une des rares séries qui ait une lecture allégorique et symbolique d'une profondeur remarquable tout en offrant un brillant divertissement. Elle s'attaque à toutes les tares de notre monde : le collectivisme outrancier de la société qui ne veut voir en nous, ses sujets, que de simples unités, déniant l'individualité propre à chaque homme, mais aussi les systèmes politiques, l'éducation, les lavages de cerveaux, la défiance envers l'autre, les clivages dominants/dominés, la désinformation, l'importance accrue des machines… et ainsi se montre très visionnaire, ayant prédit notre monde contemporain (y compris la révolution Internet). La série n'a donc pas vieilli, au contraire, elle demeure plus que jamais actuelle par la force percutante de son message ainsi que par les intrigues divertissantes nées de l'imagination féconde des auteurs.

Bien des années après son arrêt, la série continue à faire débat, notamment sur sa vertigineuse fin, une des plus renversantes de toute l'histoire de la télévision et qui encore aujourd'hui divise les fans qui trouvent chaque jour de nouvelles interprétations sur elle et sur chaque épisode de la série, unique en son genre. Sa principale référence, par le monde contre-utopique qu'elle propose, pourrait être 1984 de Georges Orwell dont elle reprend plusieurs points fondamentaux (captivité dorée, héros en guerre contre le système, absurdité du monde, final ambigu…)

Que l'on aime ou non la série, elle ne laisse personne indifférent. Aujourd'hui, elle est considérée comme un chef-d'œuvre à part entière, acquérant son statut de série « culte ». Entrée dans la mémoire collective, elle a été maintes fois parodiée, citée, source d'inspiration, sujet de réflexion…

En 2009, un remake en six épisodes de 48 minutes, crée par Trevor Hopkins, fut réalisé avec Jim Caviezel en Numéro 6 et Ian McKellen en Numéro 2 (permanent cette fois). Dans l'ensemble, cette relecture, plus contemporaine, ne reçut qu'un accueil assez défavorable, tant critique que public, mais elle eut le soutien de plusieurs défenseurs enthousiastes.

Bienvenue au Village !

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1. L'ARRIVÉE
(ARRIVAL)

Cette critique est dédiée au forumeur Guillaume



 Résumé :

Un agent secret londonien qui vient de démissionner brutalement de son travail est gazé dans son appartement alors qu'il faisait ses valises. Il se réveille au « Village », un lieu à l'allure édénique, luxueux mais entièrement automatisé et truffé de caméras et dont il est impossible de s'échapper. Les habitants du Village s'appellent non par leurs noms mais par des numéros. Notre homme devient donc le Numéro 6, mais à la différence des autres villageois prisonniers, il n'accepte pas sa captivité (faussement) dorée. Il cherche donc à s'enfuir par tous les moyens en dépit de la surveillance exercée par le dirigeant du Village : le Numéro 2.

Critique :

La série prend un départ tonitruant avec ce pilote, un des meilleurs jamais réalisés pour la télévision. Dès le générique, Le Prisonnier nous révèle toute l'étendue de son génie : sur la musique trépidante et tapageuse, secouée de coups de tonnerre, de Ron Grainer, le générique nous livre en trois minutes une introduction sans paroles mais brillante et rapide, décrivant la démission fracassante du héros, suivi de son gazage et qui se réveille dans ce fameux Village. Le montage très serré et la musique de Grainer, entrée au panthéon des meilleures musiques de séries TV, font de cette ouverture un petit chef-d'œuvre en soi.

Après un tel début, on peut s'attendre à ce qu'on suive la même voie. Eh bien, nous ne sommes pas déçus ! Notre héros (dont le nom restera un mystère) erre dans le Village, croise des habitants (la serveuse, le vendeur, la taxigirl…), qui, habitués à leur nouvelle vie, ne peuvent le renseigner. Cette errance est l'occasion d'un régal visuel rarement égalé dans l'histoire de la série TV puisque la caméra entraîne le spectateur dans tout le Village qui est un décor (trop) fastueux, riche et coloré, d'autant plus remarquable qu'il est naturel. Le site de Portmeirion est un écrin idéal pour cette série mythique, véritable gilded cage (prison dorée).

Arrive la rencontre avec le Numéro 2, habitant une salle de contrôle maxiautomatisée tout droit sortie d'un film de SF. Notre homme apprend alors que l'on sait presque tout de lui : ses habitudes, ses goûts, son passé d'agent secret. Cet effet Big Brother (renforcé par les caméras de surveillance) est troublant et efficace.

À partir de cette scène, tous les enjeux ont été posés : le but du Numéro 2 est de trouver la raison de la démission du désormais nommé Numéro 6 et, accessoirement, quelques renseignements qu'il a acquis dans son travail. Pour y arriver, Numéro 2 jouera sur tous les tableaux : menaces plus ou moins mises à exécution, offres alléchantes, tentatives de l'intégrer au Village, pressions mentales aiguës, attente pour lui soutirer ce qu'il sait… Numéro 6, lui, fera tout pour déjouer les plans de son antagoniste et de ses sbires, résister aux complots montés contre lui et trouver un moyen d'évasion, bref de conserver son indépendance et son individualité. Parallèlement, il se demande qui est le véritable chef du Village : qui est le Numéro 1 ? Celui dont on n'entend jamais parler ?

L'arrivée d'un nouveau Numéro 2 en plein milieu de l'épisode achève de placer le spectateur face à un sentiment de fascination : ainsi, il y a plusieurs Numéro 2, et ils sont tous interchangeables ! La tâche du Numéro 6 va donc être accrue par la difficulté de résister face à un adversaire changeant. Tous les Numéro 2 qui se succéderont sont différents par leur allure, leurs méthodes, leurs idées…sauf sur un point : leur farouche détermination à percer les secrets du Numéro 6 qui, cependant, ne se laisse pas faire facilement.

Aussi, lorsque Numéro 2 lui tend un piège par l'entremise d'une jolie domestique, il ne se laisse pas prendre : sa froideur et sa méfiance viennent rapidement à bout de son double jeu. Tout comme il ne fait pas tout à fait confiance à Numéro 9 (la jeune femme amoureuse de Cobb), mandatée par Numéro 2 pour le surveiller (cette idée de surveillance par un autre prisonnier sera reprise avec succès dans la version de 2009). Cet épisode nous montre donc le caractère du Numéro 6 : un homme endurci, peu émotif, froid, tenace, décidé, calculateur, rusé, intelligent, logique, révolté contre l'ordre des choses, pourvu d'un humour noir et acide…

Le scénario de Georges Markstein, co-fondateur de la série, et de David Tomblin, producteur, se révèle parfait car il a un atout majeur que peu de scenarii ont : aucun temps mort. L'action se déroule rapidement, les situations s'enchaînent impeccablement, sans aucune pause, donnant à l'épisode une continuité et une tension qui ne se relâche jamais. Le pilote remplit sa mission à 200% car, non seulement il pose les bases de la série mais en plus, il parvient à captiver pleinement : plus qu'un pilote, c'est un épisode à part entière et dont le souci nécessaire d'exposition ne prend pas le pas sur une intrigue magistrale et parfaitement construite.

Parmi les morceaux de bravoure, on peut citer la spectaculaire apparition du Rover (Le Rôdeur) en plein centre-ville. Cet horrifiant et gros ballon blanc, froid, sans émotion, se révèle être un gardien impitoyablement efficace, anéantissant toute tentative d'évasion : personne ne peut lui échapper et lorsque Numéro 6, tentant de s'évader, le trouve sur son chemin, la masse écrasante du Rôdeur l'étouffe sans aucun espoir de vaincre. Avec lui, la série bascule dans le Fantastique et l'Anticipation

La fin imaginée pour l'épisode est d'une cruauté perverse : nous nous rendons compte que Cobb, l'ami de toujours de notre héros, l'a trahi et est passé du côté des geôliers. Il assiste à la déconfiture finale de Numéro 6 (l'évasion ratée par hélicoptère, orchestrée par le nouveau Numéro 2) après s'être fait passer pour mort à ses yeux.

Le sort de Numéro 9 demeure incertain après la trahison de cette dernière qui a risqué gros en tentant d'aider Numéro 6 (2 : Nous allons nous en occuper – Cobb : C'est bien ce qui m'inquiète). Jusqu'où sont prêts les dirigeants pour servir leurs intérêts ?

La mise en scène de Don Chaffey, qui d'ailleurs travailla sur plusieurs épisodes de Chapeau Melon, est absolument éblouissante : caméra rapide, travellings largement descriptifs, splendeur des décors et des costumes aux couleurs vives et lumineuses. C'est une des plus belles réalisations jamais faites pour la série. Nichant sa caméra dans tous les coins, alternant plongées, plans différents avec une incroyable maestria, il nous donne une véritable leçon de cinéma et transcende un scénario en or massif. Sans parler d'une direction d'acteurs au cordeau :

En Numéro 2, Guy Doleman – gentleman distingué, souriant, calme et pourtant si sinistre dans son attitude – campe un dirigeant de première classe. George Baker, son successeur, se montre plus direct, plus « méchant », avec un talent égal. Virginia Maskell est la grande réussite de l'épisode : elle compose une jeune femme troublée et terriblement ambiguë avec un talent qui laisse pantois. Il est donc dommage de ne la voir que pendant les dix dernières minutes. Paul Eddington en Cobb est convaincant : son jeu à la fin, complètement neutre, met volontairement mal à l'aise, à l'image de son rôle d'agent double. Tous les autres seconds rôles sont à leur place, dont le réjouissant Christopher Benjamin en manager consencieux ; on saluera l'apparition des deux seuls seconds rôles récurrents : le majordome nain muet et obséquieux, interprété par Angelo Muscat et le superviseur joué par Peter Swanwick. Seule Stéphanie Randall en domestique est en demi-teinte : son jeu apparaît limité mais elle parvient quand même à être touchante. Mention spéciale à Fenella Fielding qui est la « voix » du Village. Voix tellement enthousiasmante qu'elle se révèle quelque peu effrayante !

Évidemment, c'est Patrick McGoohan dans le rôle principal qui rafle la mise : sa composition incandescente et multiple de Numéro 6 révèle un immense acteur. Il porte toute la série sur ses épaules et l'assume. Son énergie, son exigence, son apparence, son cynisme, sa détermination : tout est soigné dans les moindres détails et Cobb doit le reconnaître  : He's a hard nut to crack (C'est un dur à cuire). Aucune baisse de forme et chaque épisode de la série (à une exception particulière près) aura cet atout : le génial Patrick McGoohan et son personnage fascinants de la première à la dernière minute.

La musique, une fois passé l'inoubliable générique, n'intervient que discrètement mais assez efficacement. Tantôt décalée (une danse de violons lorsque Numéro 6 voit quelqu'un chez lui), tantôt épousant l'action (sa tentative de fuite)

Infos supplémentaires :

La réplique culte du Prisonnier, la salutation cordiale Be seeing you ! (très bien traduite par Bonjour chez vous !) est prononcée pour la première fois par le vendeur. Cette réplique est pour toujours rattachée à la série et est un signe de reconnaissance pour les membres de fan-clubs de la série. Mais d'autres répliques tout aussi célèbres sont dans cet épisode :
– Les annonces du Superviseur, chargé de surveiller le Village : Yellow alert ! (Alerte jaune !) et Orange alert ! (Alerte orange !). La première déclenche les forces de sécurité, la deuxième, plus sérieuse, entraîne l'intervention du redoutable Rôdeur.
– La phrase prophétique de Numéro 6 face au nouveau Numéro 2 : I'm not a number, but a person [Je ne suis pas un numéro, je suis un homme] qui, légèrement transformée, deviendra I'm not a number, I'm a free man !
– Son autre réplique : I will not be pushed, filed, stamped, indexed, briefed, debriefed, or numbered ! My life is my own ! [Je ne veux pas me faire ficher, estampiller, enregistrer, indexer, classer, déclasser ou numéroter ! Ma vie m'appartient !] est une des plus célèbres de la série
– Autre phrase prophétique : Numéro 66, l'amiral joueur d'échecs, dit au Numéro 9 : We're all pawns ! [Nous sommes tous des pions !]. Il anticipe l'intrigue « échiquéenne » de Checkmate et donne à sa réplique une valeur symboliste évidente : Numéro 6, justement, ne veut pas être un pion.

Le titre du premier épisode du remake de la série s'appelle aussi Arrival (L'arrivée), les deux intrigues se ressemblent sur le fond (l'arrivée du héros dans Le Village, présentation au Numéro 2, première tentative de fuite...) mais est très différent sur la forme, le scénario suivant une autre direction.

Cet épisode permet de connaître un peu mieux le Numéro 6 : il est né le 19 mars 1928 à 4h du matin (la date de naissance de McGoohan !) et son dossier révèle qu'il est un parfait agent secret, loyal, enthousiaste au travail, n'ayant jamais commis aucun faux pas. C'est un agent secret dont une des missions les plus importantes a été de rencontrer un certain Barbery à Singapour. Plus légèrement, il aime le thé au citron et prend deux œufs dans son bacon, joue aux échecs et sait conduire un hélicoptère. Il conduit une Lotus Seven immatriculée KAR 120 C.

La fanfare du Village joue La Marche de Radetzky de Johann Strauss père.

La lettre que remet Numéro 6 à son supérieur dans le générique a la mention "Private Personal, By Hand" ["Privé, Personnel, à remettre en main propre"].

Les habitants respectent le dicton du village : A still tongue makes an happy life (traduit par Motus et la vie sera belle). Une autre maxime peut être lue dans la salle d'attente de la Bourse : Questions are a burden to others ; answers, a prison for oneself (ce qu'on pourrait traduire par Les questions sont un fardeau pour les autres, les réponses, une prison pour soi-même).

Première apparition du Rôdeur et de la Voix. Première mention du Numéro 1. L'identité du « boss » ne sera révélée que dans l'ultime épisode.

Deux personnages portent le numéro 66 : la bonne de Numéro 6, et le joueur d'échecs. Certainement une erreur de l'accessoiriste (merci à Mori du forum Le Prisonnier pour cette info).

Une autre version de cet épisode figure dans les bonus DVD de l'édition ultime du Prisonnier, quelques différences de montage sont à noter et la musique est fort différente car c'est celle de Wilfred Josephs, dont le nom fut avancé avant celui de Grainer. Les différences seront mentionnées dans la rubrique épilogue.

 

Acteurs/Actrices :

Guy Doleman (1923-1996) est surtout connu pour avoir joué le comte Lippe dans Opération Tonnerre et le colonel Ross dans les adaptations avec Michael Caine des romans Harry Palmer. Il a joué dans Les Avengers le rôle de Waldner, qui a un début de romance avec Cathy dans un épisode de la saison 2 : Six mains sur la table. Il est décédé d'un cancer du poumon.

George Baker (1931) incarna à la télévision l'inspecteur Wexford de la série éponyme et participa à quelques séries (Dr.Who, Coronation Street…). Il fut notamment le candidat idéal pour Ian Fleming pour jouer 007 avant que le rôle échût à Sean Connery. Il apparaît cependant dans trois James Bond : Au service secret de sa Majesté, L'Espion qui m'aimait et On ne vit que deux fois.

Virginia Maskell (1936-1968) joua dans une comédie de Pat Jackson, un réalisateur de la série, puis fut la partenaire de Richard Attenborough et Kenneth Griffith dans The man upstairs (1958) et de Peter Sellers dans Only two can play (1962) avant de se consacrer pour un temps à sa famille (son mari était le baronnet Shakerley 6e du nom !). Elle revint en 1967 tourner dans des épisodes de Destination Danger et du Prisonnier et tourna Interlude (1968) avec Donald Sutherland et Oskar Werner. Elle décéda tragiquement d'une overdose à 31 ans, consécutive à une dépression nerveuse dûe à un sévère babyblues, alors que sa carrière commençait à prendre son envol. Son rêve aurait été d'être une star de théâtre. Le Prisonnier fut un de ses derniers rôles.

Paul Eddington (1927-1995) a surtout joué dans les séries britanniques des années 60, 70 et 80. Notamment The Good Life et Yes Prime Minister qui le firent connaître. Il s'est aussi beaucoup consacré au théâtre classique. Il a joué dans deux épisodes de Chapeau Melon : L'argile immortelle (saison 2) et Rien ne va plus dans la Nursery (saison 5).

Angelo Muscat (1930-1977) connut son heure de gloire avec la série, jouant dans 14 épisodes sur 17 le rôle de l'obséquieux majordome muet des Numéro 2. Sa petite taille (1m30) le rend immédiatement reconnaissable. Ce majordome mystérieux et sinistre par moments apporte beaucoup à la série et son importance grandit fortement dans les deux derniers épisodes. À part Le Prisonnier, on l'a cependant rarement vu sur les écrans si ce n'est quelques apparitions comme dans un épisode du Dr.Who, Alice au pays des merveilles de Jonathan Miller ou un Oompa Loompa dans le Charlie et la Chocolaterie de Mel Stuart. Malgré le fait qu'il ait peu tourné (aussi dû à sa vie brève), il fait, surtout grâce au Prisonnier, l'objet d'un culte pour certains admirateurs (le FOAM ou Friends Of Angelo Muscat) qui commémorent l'acteur chaque 10 octobre (jour de sa mort).

Peter Swanwick (1922-1968) a joué dans quelques films et séries dont Destination Danger, avec McGoohan. Son rôle récurrent de superviseur dans Le Prisonnier est de loin son plus fameux et lui apporta la célébrité mais il souffrait de graves problèmes de santé et il mourut l'année suivante. Il joue le comique Oppenheimer dans Le legs (saison 6).

Christopher Benjamin (1934) est un acteur britannique qui a consacré sa vie au théâtre. Il est reconnu pour être un des meilleurs comédiens anglais à ce jour. Il a aussi joué dans beaucoup de séries. Il reviendra dans Le Prisonnier dans le rôle de Potter dans La mort en marche, rôle ressemblant étrangement à celui qu'il jouait dans Destination Danger . Il est un visage familier des Avengers car il apparaît trois fois dans des rôles mémorables : l'hilarant Hooter dans Comment réussir… un assassinat ? (saison 4), l'effrayé Whittle dans Interférences (saison 5) et l'excellent Swindin dans Double personnalité (saison 6).

Fenella Fielding (1927) est une actrice surtout très populaire dans les années 50-60. Séduisante et douée d'un timbre rauque, elle joua dans plusieurs films et séries et est considérée comme une excellente comédienne. Elle a joué la pétillante Kim Lawrence dans Les charmeurs (saison 3).

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2. LE CARILLON DE BIG BEN
(THE CHIMES OF BIG BEN)

Résumé :

Le Numéro 6 a une nouvelle voisine : la jolie Numéro 8 alias Nadia Rakowski, agent estonien, vient juste d'être kidnappée et amenée au Village pour avoir démissionné et lu un document secret concernant le Village. Par ailleurs, le Numéro 2 tente « d'intégrer » le Numéro 6 au Village en le convaincant de participer à un concours local d'arts manuels. Ayant d'abord refusé, il finit par accepter car il voit là un moyen de préparer sa fuite avec Nadia tout en donnant l'illusion au Numéro 2 qu'il « s'adapte » au Village. Une nuit, ils s'évadent mais ils ne sont pas au bout de leurs surprises…

Critique :

Ce brillant épisode est un classique de la série, il est considéré par les fans comme un des meilleurs.

À son visionnage, on ne peut qu'être d'accord sur ce point de vue, tellement le scénario imaginé par Vincent Tilsley se révèle fructueux en situations diverses et en suspense. Il approfondit le caractère indépendant du Numéro 6 qui, lors de ses confrontations avec Numéro 2, montre sa volonté de ne pas jouer son jeu sans jamais hausser le ton. Il lutte contre lui dans les règles, alternant brillamment mots d'humour, traits d'esprit, ironie cinglante et farouche détermination (quand il explique qu'il s'évadera puis reviendra au Village pour le détruire). Numéro 2, lui, semble irrité de ne pas arriver à faire plier son prisonnier mais il ne se met pas en colère, attendant que le temps et le piège diabolique qu'il lui prépare fassent son œuvre. La force du scénario tient aussi en effet dans ses dialogues et ses situations. Ainsi la fameuse conversation en haut de la plage entre Numéro 2 et Numéro 6 est un modèle du genre, mêlant politique, utopie, rêve, humour, avenir du monde… où le simple fait de mettre une robe de chambre ou trois sucres dans son thé, des détails à priori bénins, devient un acte de résistance.

Numéro 6 cependant dévoile un trait un peu sombre de sa personnalité : sa froideur et son ironie concentrées n'aident pas à rassurer la nouvelle arrivée, ce qui fait que leurs relations sont assez conflictuelles durant le premier quart d'heure du film. Il se montre courtois mais très cynique et à la limite de l'inamical : la scène chez Numéro 6 est symptomatique de cet état tout comme le regard noir qu'elle lui lance avant qu'elle tente son évasion. Évidemment leurs relations s'amélioreront et la scène « romantique » devient l'antithèse de la scène précédente. La scène « romantique » est d'une idée merveilleuse. Numéro 6 et Numéro 8 parlent de leurs projets d'évasion tout en feignant, par leurs attitudes, de tomber amoureux l'un de l'autre ; leurs paroles sont couvertes par la musique douce émanant du poste de radio. Il est ainsi réjouissant de voir Numéro 2 croire qu'ils parlent « le langage de l'amour » !

Cependant, Numéro 6 n'est pas dénué d'émotion. Si sa dureté excessive envers sa domestique dans l'épisode précédent pouvait laisser croire qu'il est sans cœur, il se montre pourtant sensible à ce qu'éprouve Nadia dans sa sinistre cellule d'hôpital et doit faire une petite concession au Numéro 2, acceptant de participer au concours et donc à « s'intégrer » quelque peu au Village. C'est toutefois pour lui l'occasion rêvée de penser à son évasion.

Nadia elle-même est un personnage qui sied vraiment bien à la série.

Sa volonté de s'échapper, de ne pas être un Numéro (I'm not Number 8, I'm Nadia Rakowski ! ou en VF, Je ne suis pas le Numéro 8, je suis Nadia Rakowski ! une phrase qui ressemble beaucoup à la réplique culte de Numéro 6) ainsi que sa capacité à garder la tête froide en toutes situations font d'elle une parfaite alter ego de Numéro 6. Elle cache cependant une terrible partie de son jeu qui ne sera dévoilée qu'à la fin, révélant ainsi un visage et une personnalité inattendus et accentuant l'effet renversant de l'implacable twist final. Sa « face cachée » est d'autant plus inattendue qu'elle avouait un faible pour son compagnon (les regards qu'elle lui jette à travers la cloison) qu'elle surnomme affectueusement « Big Ben ». Elle semble contente d'apprendre qu'il n'est pas marié ! Voulait-elle tenter sa chance ?

Sur un registre plus sombre, le Village révèle des méthodes de tortures mentales (on ne s'attaque jamais au physique des prisonniers, seulement à leur tête) très raffinées. Ainsi le « traitement » subi par Nadia est si éprouvant que l'on se prend à souffrir comme elle. Cette scène, très sombre, est suivie par un Numéro 6 mal à l'aise et un Numéro 2 décidément sadique à souhait.

Le milieu de l'épisode coïncide avec le concours et la présentation de l'œuvre du Numéro 6 qui tranche avec toutes les autres car c'est la seule à ne pas représenter le Numéro 2 ! Elle résume surtout la portée allégorique de la série. La « sculpture » de Numéro 6 (en réalité une barque renversée avec d'autres pièces ajoutées) qu'il baptise « Évasion » en dit long sur son état d'esprit ! Tout est symbole, tout est illusion et tout est trahison dans cette série ! Cet épisode ne déroge pas à la règle. Tout n'est que farce aussi car c'est lui qui reçoit le premier prix alors qu'avec sa « sculpture abstraite », il avait le moins de chances de l'avoir ! Et bien entendu, son discours de remerciements sonne faux de bout en bout.

Vincent Tilsley décidément fait mouche à chaque scène ! Non seulement chacune d'entre elles est forte mais en plus elle est servie par des dialogues et des citations étincelantes de talent. Il donne enfin à Numéro 6, après un long voyage inconfortable, une scène avec son supérieur toute en tension et en finesse. Le coup de théâtre final, certes un peu prévisible, n'en est pas moins subjuguant par son effet et nous fait voir les services secrets d'un autre œil, et pas forcément le bon ! Il couronne magistralement cet épisode génial tout en confirmant Numéro 6 comme un homme d'une intelligence remarquable. Bref, un scénario de rêve !

La seconde mise en scène de Don Chaffey n'est pas moins inspirée que la précédente. Reprenant son goût du montage rapide, il arrive à insuffler à l'épisode comme pour le pilote une continuité réjouissante et qui empêche le téléspectateur de lâcher prise. Son travail regorge d'idées, comme la succession de zooms brusques au tout début de l'épisode ou les larges plans de la mer et ses travellings dans le bureau du Colonel. Mais son coup d'éclat reste la scène « vertigineuse » où le Rôdeur rattrape Nadia qui veut s'échapper, la superposition de plans et l'impression tourbillonnante est d'un effet saisissant. Sinon, il filme toujours aussi bien les décors enchanteurs du Village et sa direction d'acteurs fait merveille :

McGoohan dévoile un peu plus la personnalité de Numéro 6 et joue fantastiquement, sans la moindre fausse note. Nadia Gray est fabuleuse : elle incarne son personnage avec beaucoup de conviction, jouant sur tous les tableaux, sans cabotinage et avec talent (étonnement, colère, joie, frustration, inquiétude, attirance, douceur… le must !). Leo McKern est certainement le meilleur Numéro 2 de la série. Sa bougonnerie, son physique et sa fausse amabilité forment un contrepoint parfait à la partition jouée par ses deux autres partenaires. Il reviendra dans le même rôle dans Il était une fois avec un numéro d'acteur absolument hé-nau-rme, que l'on pourrait comparer au numéro de Kenneth.J.Warren dans Caméra meurtre où il explosait en Z.Z.von Schnerk. Et sa dignité, sa fierté dans Le dénouement ne sont pas moins fantastiques.

Les seconds rôles se montrent également à la hauteur, en premier lieu Richard Wattis et Kevin Stoney qui, s'ils n'apparaissent qu'à la fin, font plaisir à voir. Le général, joué par Currie, apporte à son personnage une saveur particulière lors de sa partie d'échecs contre Numéro 6. Les autres s'en tirent honorablement. Et l'inoubliable voix de Fenella Fielding monte d'un degré dans l'enthousiasme frénétique, malaise garanti ! À noter : l'apparition au début de l'épisode de Christopher Benjamin en assistant de Numéro 2 !

On regrettera que les producteurs aient décidé pour tous les épisodes à partir de celui-ci d'écourter le générique d'une minute ! L'arrivée est le seul à avoir un générique complet. La minute en moins est cependant « compensée » par ce qui va devenir un rituel pour chaque épisode : le dialogue à bâtons rompus entre Numéro 6 et le Numéro 2 du jour qui plonge tout de suite dans l'ambiance. Aussi emblématique que le "Mrs. Peel, we're needed !" de Chapeau Melon ou le "Votre mission, Jim, si vous l'acceptez" de Mission : Impossible, ce dialogue brillant avec la voix révoltée de Patrick McGoohan et la voix autoritaire et tranchante de Robert Rietty (encore un choix heureux !), comédien de voice-over, est lié à jamais à la série.

La musique, discrète, accompagne très bien l'épisode.

Infos supplémentaires :

Premier épisode comportant le fameux dialogue Numéro 2–Numéro 6.

Le carillon de Big Ben devait être en réalité diffusé en fin de série, mais il fut décidé au dernier moment qu'il serait diffusé en deuxième. L'épisode fut écrit en une après-midi seulement ! (bonus DVD)

D'autres informations sur Numéro 6 : il n'est pas marié mais refuse de dire à Nadia s'il est fiancé ou pas. L'épisode L'impossible Pardon nous apprendra qu'il est bel et bien fiancé à la jolie Janet. Il semble toujours avoir été doué pour les arts manuels : à 15 ans, il était déjà premier de sa classe dans ce domaine ! L'énorme travail qu'il accomplit pour faire son « œuvre d'art » uniquement avec des outils faits à la main prouve qu'il est d'une force et d'une patience considérables et qu'il sculpte bien le bois. Il est également un très bon joueur d'échecs : il prédit un mat en sept coups à son adversaire ! Preuve d'une certaine puissance de calcul, belle revanche de sa défaite (il avait la tête ailleurs) de l'épisode précédent ! Nous apprenons également qu'il ne met jamais de sucre dans son thé… bien qu'il en mette volontairement trois lors de sa discussion avec le Numéro 2 rien que pour se moquer de lui ! La tête du Numéro 2 est irrésistiblement comique !

Numéro 6 a du succès auprès des femmes : Nadia/Numéro 8 semble sincèrement attirée par lui. Mrs. Engadine dans A. B. et C. semblera le trouver à son goût. « La Reine » tombera amoureuse de lui (mais dans des conditions très particulières) dans Echec et mat, et beaucoup de femmes le regardent attentivement dans Danse de mort. Mais Numéro 6 est incorruptible de ce côté-là ! D'ailleurs, dans le scénario de Tilsley, lors de la scène « romantique » entre Nadia et Numéro 6, il était prévu que ce dernier l'embrasse. Mais McGoohan refusa catégoriquement d'embrasser l'actrice. McGoohan, en effet, se montrera toujours très distant dans ses relations avec ses partenaires féminines. (Bonus DVD)

La conversation en haut de la falaise entre Numéro 2 et Numéro 6 est un des moments les plus importants de la série. Ce dialogue peut en effet être interprété de différentes manières, surtout qu'il ne contredit en rien la révélation finale du dernier épisode et laisse beaucoup d'interprétations possibles quant à la portée du Village et l'identité du Numéro 1 et du « camp » auquel il appartient. Vincent Tilsley, le scénariste, dit qu'avant, les séries ne parlaient pas de politique. Le dialogue entre Numéro 2 et Numéro 6 sur les « blocs » est donc révolutionnaire pour l'époque. (Bonus DVD)

Seconde apparition de la Voix et du Rôdeur. On remarque que dans la scène où il capture Nadia, deux petits Rôdeurs montent à la surface : elle est ainsi ramenée vers la rive par trois Rôdeurs. En fait, il était prévu que le Rôdeur la ramène sur la plage mais, à cause d'un problème de flottaison, il fut impossible de ramener Nadia Gray par le seul moyen du Rôdeur ! Le gardien du Village se voit donc aidé par deux petits Rôdeurs et le résultat apparut pour Vincent Tilsley plus comique que sinistre (Bonus DVD).

Information cruciale : le Village semble être en Lituanie mais, curieusement, l'épisode Le retour nous prouvera qu'il se trouve…au Maroc ! Se pourrait-il qu'il y ait plusieurs Villages ? Il se peut cependant que la question ait peu d'importance car l'ambigu plan final de l'ultime épisode, Le dénouement, pourrait répondre à la question selon la manière dont on veut l'interpréter.

Nous apprenons qu'il y a un couvre-feu dans le Village. Son annonce ainsi que l'extinction des feux est signalée par un message de la Voix.

1re phrase de McGoohan à McKern lorsqu'il se rencontrèrent : « Eh, t'es un drôle d'enfoiré toi ! ».  D'après McKern, ils se sont vus au bar et commençaient à picoler avant même d'évoquer la série ! (bonus DVD)

Une autre version de cet épisode figure dans les bonus DVD de l'édition ultime du Prisonnier. Il y a également des différences de montage et de musique. Elles seront décrites dans la rubrique Épilogue.

Acteurs/Actrices :

Leo McKern (1920-2002) a joué dans plus de 200 films et séries, il fut parallèlement comédien de théâtre. Il redeviendra le Numéro 2 dans les deux derniers épisodes : Il était une fois et Le dénouement. Sa corpulence et son investissement firent de lui un acteur très talentueux qui marque durablement sa présence. Il est surtout connu pour avoir joué Horace. W. Rumpole dans la série Rumpole of the Bailey de 1975 à 1992.

Nadia Gray (1923-1994) a relativement peu tourné de films marquants excepté La Dolce Vita (1960) de Fellini. Son rôle dans cet épisode est probablement son plus connu.

Finlay Currie (1878-1968) n'a véritablement commencé à se faire connaître qu'à la fin des années 1930. Il a notamment joué dans beaucoup de films historiques : Quo vadis, Ivanhoé, Ben-Hur, Salomon et la Reine de Saba… mais n'a pas dédaigné les séries : The Saint et Destination Danger ont eu l'honneur de l'avoir dans quelques épisodes.

Richard Wattis (1912-1975) a commencé sa carrière au théâtre avant de passer au cinéma après la Seconde Guerre mondiale. Il a joué dans environ une cinquantaine de films mais ne fit que des apparitions mineures dans les séries de l'époque. Il joue le rôle de Clarke dans Meurtres au programme (saison 6). Il est mort d'une attaque cardiaque à 63 ans.

Kevin Stoney (1921-2008) est un des acteurs les plus prolifiques en rôles dans les séries télé ! Il a livré d'étonnantes compositions comme ses trois rôles dans Docteur Who mais aussi tant d'autres comme L'Homme à la Valise, Space : 1999, Le Saint, Les Aventures de Robin des Bois... Il est apparu dans deux épisodes de Chapeau Melon : Mission très…improbable (saison 5) et Un chat parmi les pigeons (saison 7). Il est mort d'un cancer de la peau.

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3. A. B. ET C.
(A. B. AND C.)

Résumé :

Pressé par son supérieur, Numéro 2 doit trouver les motifs qui ont poussé à la démission du Numéro 6 ainsi que la personne à qui il voulait vendre ses informations, chose qui se serait produite s'il n'avait pas été fait prisonnier. Avec l'aide de Numéro 14 et de sa drogue miracle, il pénètre dans les rêves de Numéro 6 et les modifie de manière à faire intervenir les acheteurs potentiels. Mais Numéro 6 finit par se douter de quelque chose et tente de reprendre le contrôle de son esprit…

Critique :

Cet épisode est le premier à révéler les effrayantes méthodes qu'utilise le Village pour parvenir à ses fins. L'histoire repose sur une idée lumineuse : et s'il était possible de s'emparer de l'esprit de quelqu'un en interférant dans ses rêves ? À partir de cette idée, Anthony Skene écrit un réjouissant scénario de roman policier qui tient en haleine tout le long des séquences de rêves jusqu'au triple twist final qui prend le téléspectateur complètement à contrepied. Cet épisode est construit comme une pièce de théâtre (voir titre original dans les infos supplémentaires, en bas) qui comporterait une introduction, trois actes, deux entractes et un épilogue, les actes étant les moments de tension et les entractes de détente (terme cependant très relatif dans cet épisode !)

L'épisode démarre fort : le Numéro 2 reçoit un coup de fil de quelqu'un qui, apparemment, a tout pouvoir sur lui (le Numéro 1 ?). Nous apprenons ainsi que les Numéro 2 sont interchangeables à volonté et qu'une menace permanente pèse sur leurs têtes. Ainsi, le Numéro 2 du jour reconnaît « qu'il n'est pas indispensable » et semble apeuré par sa possibilité d'échec. Ce qui explique qu'il avance l'expérience d'une semaine malgré les grands périls possibles (dont le moindre n'est pas la mort de Numéro 6 ce qui serait catastrophique). Nous avons donc droit à un Numéro 2 pas si fort qu'il veut paraître et prêt à toutes les audaces pour se débarrasser de son épée de Damoclès. Son angoisse et sa peur tranchent fortement avec l'assurance générale des autres Numéro 2. Pour un peu, on aurait presque pitié de lui !

Le scénario repose tout entier sur les trois scènes de rêve. La première scène nous plante le décor : un imposant manoir accueillant les soirées festives de Mme Engadine à Paris. L'hôtesse est la grande réussite de cet épisode : sa joie pétillante procure de savoureux moments lors de ses dialogues avec Numéro 6. Bien qu'elle soit plus âgée que lui, elle n'hésite pas à le draguer ouvertement, l'appelant Chéri à tout bout de champ, et Numéro 6 semble particulièrement heureux de jouer son petit jeu. Jouant à merveille son rôle de femme riche soucieuse de son apparence et de son influence, elle est un rayon de soleil bienvenu dans cet épisode à l'atmosphère plutôt sombre (quoique J'ai changé d'avis et Il était une fois le soient davantage).

A et B se révèlent très différents et empêchent l'épisode de basculer dans la répétition. En effet, A joue d'abord la carte de la décontraction et de l'amitié puis se voit obligé de recourir à des méthodes un peu plus…persuasives pour convaincre Numéro 6 de lui vendre ses documents dont le contenu restera secret jusque dans les toutes dernières secondes de l'épisode (surprise garantie !). Tandis que B, jouant quelque peu de son charme, mise sur sa nonchalance calculée pour intriguer son interlocuteur.

Le rêve avec A se passe bien pour Numéro 2 et Numéro 14 car Numéro 6 a été pris par surprise et est donc obligé de suivre le cours de son rêve. A ne cache pas qu'il est impatient d'avoir ses documents et la scène où il rencontre son ancien ami est révélatrice de leurs caractères bien trempés. À noter que notre héros se montre toujours aussi méfiant lorsque A lui fait une proposition de paix au nom de leur « amitié » d'autrefois. A paraît très captieux et son ton doucereux ne trompe personne, il n'empêche qu'il est vraiment très inquiétant, on sent qu'il ne dévoile pas tout son jeu. D'ailleurs, il finit par « enlever » son peu coopératif interlocuteur pour le conduire dans l'ambassade ennemie. Là-dessus, nous avons droit à une petite bataille à un contre trois remportée brillamment par… Numéro 6 bien sûr ! Qui décidément a des coups de poing que peu de gens aimeraient recevoir dans la figure ! Là-dessus, bonne nuit !

Le rêve avec B se passe moins bien car Numéro 6, pris de soupçons, sent qu'on l'a drogué et tente de résister. Tout en le faisant, nous le voyons en compagnie de Mme Engadine toujours aussi enthousiaste et pleine d'attentions à son égard (voir sa moue dédaigneuse dans sa scène de « jalousie », elle est hilarante !), puis enfin, la rencontre avec la belle B qui ressemble beaucoup à une scène d'amour : un beau garçon et une belle fille en tête à tête, le champagne sur la table, la nuit claire au-dessus d'eux, l'évocation de leurs souvenirs, leur danse lente… il aurait été intéressant de voir jusqu'où B aurait joué le jeu de la séduction car elle semblait très sûre d'elle ! Heureusement, cette scène plutôt calme reprend un coup de jus lorsque Numéro 14 décide d'interférer en faisant « parler » B avec sa voix et là… tout se déglingue : ses paroles influent directement sur le comportement de B qui commence à s'affoler ! Comme ça ne semble pas être son caractère, Numéro 6 est pris de soupçons. La scène monte alors en tension avec un brio imparable : B paniquant de plus en plus et Numéro 6 devenant de plus en plus dur avec elle au fur et à mesure qu'il entrevoit ce qui se passe, la réalité rattrapant la fiction. À noter son stoïcisme de fer : il ne semble pas s'émouvoir du subit danger de mort qui menace son contact et, au contraire, fait monter la sauce en la poussant dans ses derniers retranchements et la fin du rêve, en suspension, ne relâche que peu la tension ; on comprend que Numéro 2 et Numéro 14 soient plutôt tendus et pas rassurés !

Entre ces deux scènes, nous avons vu un Numéro 6 comme on l'aime : qui ne se laisse pas faire. Sarcastique auprès de la glaciale Numéro 14, puis ironique dans sa conversation avec le Numéro 2 où il leur fait bien comprendre qu'il n'est pas dupe de leur petit complot. Cet intermède fait baisser la tension née du premier rêve sans la faire disparaître tout à fait : Numéro 14, résolue et fermée et Numéro 2, faussement amical la maintiennent et donc rien n'est décidé lorsque le rideau s'ouvre sur le deuxième rêve. L'intermède, cependant aurait peut-être pu être plus en suspense, plus concentré, ici, il apparaît davantage comme une bouffée d'air (presque) frais.

Dans l'entracte suivant le deuxième rêve, Numéro 6 commence à reprendre le dessus sur ses bourreaux. C'est peut-être le seul moment en « flottement » du récit car ces minutes sont peu intéressantes bien qu'indispensables à sa compréhension, il ne se passe pas grand-chose et l'on attend avec impatience le troisième rêve.

Autant le dire tout de suite : ce troisième rêve constitue une des finales les plus réussies pour un épisode, Skene s'amuse en accumulant les surprises dans la dernière partie de son intrigue, justifiant les 35 premières minutes , nous gratifiant d'un joli coup de théâtre concernant C qui ne fera pas que surprendre Numéro 2 et Numéro 14. Puis, à ce moment, un doute : Numéro 6 a-t-il bien repris le contrôle de son esprit ? Il semble que non car il finit par s'évanouir et lorsqu'il se réveille, nous sommes dans le brouillard complet. Nous le voyons ensuite rencontrer le fameux « D » dont le visage dévoilé est un second coup de théâtre (enfin presque, car malheureusement, le masque de D laisse entrapercevoir son visage et un téléspectateur physionomiste peut anticiper ce qui va se passer). Puis, comme si ça ne suffisait pas, Numéro 6 révèle le contenu des fameux documents ! Troisième coup de théâtre et nous nous apercevons que pendant les dix dernières minutes, nous avons été complètement menés en bateau de A à Z, enfin, je devrais dire de A à D ! Les rêves restent des illusions et on ne peut rien y faire… Et le plan final, frissonnant, sans paroles, sonne le glas de Numéro 2.

Le Prisonnier

Ainsi, c'est par une victoire éclatante de Numéro 6, sa première contre Numéro 2, que s'achève cet épisode dont les quelques faiblesses dans les intermèdes sont largement compensées par les trois séquences oniriques. Bref, un scénario excellent qui nous tient à l'écran !

La mise en scène de Pat Jackson est plus lente, plus classique que celle de Don Chaffey mais elle est hautement recommandable, la « lenteur » relative de sa caméra est à l'unisson de l'épisode qui avance doucement, à son rythme. On retiendra une belle trouvaille dans sa réalisation : un cadrage penché digne d'Hitchcock au début du troisième rêve lorsque le cerveau de Numéro 6 commence à flancher et le tourbillon de la caméra lorsqu'il s'évanouit. On sera cependant déçu d'un abus de gros plans, empêchant les vues d'ensemble qui sont donc plus rares, on a comme une impression d'étouffement. Mais Pat Jackson réussit à insuffler le suspense efficacement tout au long de l'histoire, renforçant les moments-clefs de l'intrigue. Une bonne réalisation dans l'ensemble donc mais moins aboutie que les deux précédentes.

Par contre, côté direction d'acteurs, le réalisateur n'a rien à envier à Don Chaffey. Outre le fait de voir Numéro 6 en smoking élégant et distingué (il fait jeu égal à Steed de ce coté-là !), l'acteur est parfaitement à l'aise et brille sans forcer son talent. Si son jeu est un peu plus uniforme (il reste calme et détendu la plupart du temps), il ne lasse pas un seul instant tellement il a bien saisi l'ambiance de l'épisode. Katherine Kath est fantastique dans le rôle de Mme Engadine, gouailleuse comme c'est pas permis, jouant de son charme mutin, les différentes poses de son visage qu'on croirait piquées à une diva d'opéra sont d'un divertissement jouissif ! Lorsqu'elle tombe le masque, elle ne laisse pas tomber son jeu léger et pétillant produisant un parfait décalage avec la situation ! Bien sûr, Peter Bowles, familier des Avengers, se montre impeccable en A, ses regards, sa moustache menaçante et sa détermination soigneusement cachée mais bien présente en font un adversaire digne de Chapeau Melon bien que son rôle soit trop court.

La trop tôt disparue Annette Carrell est flamboyante en B qui joue avec virtuosité toute la gamme allant de la désinvolture souriante à l'effroi le plus total, on a là une grande actrice qui réussit presque à occulter son partenaire lors de leur scène, une performance rare ! Colin Gordon en Numéro 2 est très convaincant : il parvient à rendre le stress de son personnage palpable et, tout au long de l'épisode, nous sommes de son côté parce qu'on veut savoir ! Nous sommes tantôt avec « les méchants », tantôt avec « le gentil » lorsque ce dernier frôle les limites dangereuses, bref, un épisode hitchcockien jusque dans ses personnages. Il est touchant de voir un prétendu tyran montrer autant de failles. Son effondrement final anticipe celui de son successeur dans Le marteau et l'enclume. Sheila Allen, blonde froide made in Hitchcock, lui donne parfaitement la réplique, entreprenant son inhumaine expérience sans l'ombre d'un remords.

En clair, c'est vraiment le film d'acteurs par excellence !

La musique, plus présente, colle bien à l'histoire : thème de danse aux violons évitant le sirupeux pendant le bal, extrait de musique psychédélique quand Numéro 6 s'aperçoit qu'on l'a manipulé… Bref, rien à dire.

Infos supplémentaires :

Aka. Play in three actsÉpisode en trois actes. (Bonus DVD)

Cet épisode fut tourné intégralement aux Studios Elstree. (Bonus DVD)

À partir de cet épisode, la série montre sa volonté de refléter son époque tout en dénonçant ses travers et ses « jeux psychologiques » qui, ayant toujours cours aujourd'hui, permettent à la série de demeurer intemporelle. Le sujet des drogues hallucinogènes (repris dans Musique douce) n'est pas anodin. Nous sommes en 1967-1968, une époque psychédélique par excellence où la drogue était un tabou qui se brisait et qui se répandait. (Bonus DVD)

L'interlocuteur du Numéro 2 au téléphone serait-il le Numéro 1 ?

Dans le journal Tally Ho lu par Numéro 14, on lit : No.2 fit for further term... [No.2 prêt pour un nouveau mandat].

Numéro 6, dans ses rêves, pense sans cesse à sa démission. Mais pourquoi a-t-il démissionné ? Ce n'est, en tous cas, pas pour vendre des informations comme nous finissons par l'apprendre. Détail : il a une nouvelle domestique (faut dire qu'il n'a pas été très gentil avec la précédente !). Domestique peut-être au service des geôliers : serait-ce elle qui a drogué sa boisson ?

Lorsque McGoohan arriva sur le tournage de l'épisode, Katherine Kath (Mme Engadine), pour plaisanter, s'écria « Be Careful, the boss is coming ! » [Attention, le patron débarque !]. Et McGoohan lui envoya un sourire béat (un sourire de ses 60 dents pour reprendre les termes de l'actrice). Ce sourire est lourd de sens quand on sait jusqu'où est allé la portée de « patron » dans la série et dans son tournage ! (Bonus DVD)

Acteurs/Actrices :

Colin Gordon (1911-1972) après avoir servi dans l'armée pendant la Seconde Guerre Mondiale est devenu un comédien récurrent dans le cinéma anglais et il joua souvent dans les productions de la chaîne de télévision ITC jusqu'à sa mort. Il a surtout joué des rôles de ministres, de gouvernants... mais il a aussi joué dans La Panthère Rose (1963) et le Casino Royale de 1967. C'est cependant son incarnation du rôle du Numéro 2 qui lui reste attachéee. Il reprendra ce rôle dans l'épisode Le général.

Sheila Allen (1929) n'a pas laissé son empreinte dans le paysage audiovisuel, car elle a préféré le théâtre. On ne connaît d'elle que quelques apparitions dans des séries et quelques films dont le plus connu reste L'Aventure du Poseidon. Son rôle dans cet épisode est probablement son plus connu.

Katherine Kath (1920-2013) a joué principalement des rôles mineurs au cinéma. Son personnage dans cet épisode est certainement son plus fameux.

Peter Bowles (1936) est un acteur familier pour les fans des Avengers car il est apparu dans des rôles de méchants dans pas moins de quatre épisodes et à chaque fois sa performance marque les esprits : le cruel et fou Neil Anstice dans Seconde vue (saison 2), le diabolique Harvey dans Meurtre par téléphone (saison 4), le dingo et jouissif Thyssen dans Remontons le temps (saison 5) et le déterminé et inquiétant Ezdorf dans Les évadés du monastère (saison 6). Il travaille régulièrement au théâtre et à la télévision, un peu au cinéma. Il a joué le rôle régulier de Featherstone dans la série Rumpole of the Bailey aux côtés de Leo McKern. Son charisme en fait un acteur respecté et reconnu.

Annette Carrell (1929-1967) a tourné en majorité des seconds rôles dans les plus fameuses séries des années 1960, Le Saint, L'Homme à la Valise, Sergent Cork… et dans quelques films dont le Darling de John Schlesinger (1965). Sa mort prématurée ne lui a pas laissé le temps d'être reconnue. Le rôle de B est son avant-dernier rôle. Elle est le Dr.Voss dans Les marchands de peur (saison 5)

Georgina Cookson (1918) a beaucoup tourné dans des séries entre 1960 et 1975 (Destination Danger, W. Somerset Maugham…), elle joua aussi dans le Darling de Schlesinger et eut le rôle récurrent de Mrs.Marlowe dans sept épisodes des Contes indiens de Rudyard Kipling. Elle reviendra dans Le Prisonnier pour le rôle plus étendu de l'aimable Mrs.Butterworth dans Le retour.

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4. LIBERTÉ POUR TOUS
(FREE FOR ALL)

Résumé :

Le Numéro 2 propose au Numéro 6 d'être candidat contre lui aux élections du Village qui se veulent être démocratiques. S'il gagne, il deviendra le nouveau Numéro 2 et aura tous les pouvoirs. Numéro 6 y voit l'occasion d'une libération générale et accepte. Escorté de Numéro 58, une jeune femme ne parlant pas anglais et quelque peu dérangée, il mène campagne contre Numéro 2 et promet « La liberté pour tous » s'il est élu. Il ne se doute pas qu'il vient de tomber dans un engrenage infernal visant à le briser tant physiquement que mentalement.

Critique :

Liberté pour tous est un épisode intéressant car révélateur de l'orientation que prend la série. Plus philosophique, plus symbolique, cet épisode surprend après le réalisme latent des trois précédents épisodes. Alors que ceux-là se suivaient au premier degré, celui-ci est le premier qui emploie l'allégorie au service du sens. Il a comme idée de base une violente dénonciation des systèmes politiques démocratiques. Hélas, cette belle idée est desservie par le scénario quelque peu confus de Patrick McGoohan.

En effet, l'acteur se saisit de la plume de scénariste pour la première fois et nous sert une histoire qui, si elle a un fil conducteur bien visible, est parfois un peu décousue, offrant peu de repères au téléspectateur. À aucun moment nous ne savons à quoi rime toute cette mascarade électorale et lorsque nous l'apprenons dans la dernière scène, on ne peut qu'être quelque peu déçu ; certes, la réponse est inattendue et terriblement glaçante mais laisse un arrière-goût d'inachevé, tout ça pour ça ! En fait, ici la forme se révèle bancale alors que le fond est, a contrario, tout simplement impeccable.

L'épisode commence plutôt bien car le premier quart d'heure est un chef-d'œuvre à lui tout seul. On commence avec la visite de Numéro 2 dans la maison de Numéro 6. À noter un trait d'humour assez stupéfiant : Numéro 2 appelle Numéro 6 par téléphone depuis sa maison, ce dernier finit par raccrocher et cinq secondes plus tard, son interlocuteur est devant sa porte ! Cette bizarrerie sera reprise, non sans humour, dans l'épisode Cher Amour du remake de la série (avec Numéro 1891 sonnant chez Numéro 6 une seconde après qu'il a raccroché !) Après un petit échange bien acide comme on aime, Numéro 2 lui présente une jeune femme, Numéro 58, qui baragouine un langage étranger tout à fait incompréhensible à Numéro 6. Bref, on ne peut pas dire que l'introduction nage dans le réalisme !

Le Village marque décidément sa volonté en niant toute reconnaissance de l'individu. Nous apprenons que la cuisine est d'origine… internationale… et puis c'est tout. Tout se noie dans le collectif.

À partir du moment où les deux rivaux débutent leur campagne, McGoohan commence à dépeindre férocement toutes les machinations politiques et leurs effets sur les électeurs. Sa satire est d'une telle acidité qu'elle nous renvoie douloureusement à notre époque. Il n'y a pas à dire, le fond de l'histoire est un chef-d'œuvre : les électeurs (Le Village) sont présentés comme des moutons de Panurge sans cervelle (voir le majordome levant des pancartes pour signaler au public ce qu'il doit faire !). Nous voyons une foule unanime applaudir le Numéro 2 et après que Numéro 6 a pris la parole pour se présenter contre lui (avec la bénédiction de son adversaire), des pancartes « Vote No.6 » apparaissent, signifiant que tout avait déjà été préparé !

Cette scène est merveilleusement réussie car la foule applaudit dès qu'une phrase qui se veut « forte » est dite. Et lorsque No.6 dénonce leur abêtissement par les autorités ainsi que sa volonté d'être un indépendant, Numéro 2 lui demande de continuer : « Ils aiment ça ! ». Signe que nous, la foule, sommes prêts à entendre nos défauts mais jamais à les corriger ! La pluie de cotillons et de « Vive 6, 6, 6 !!! » qui s'abat sur notre héros évoque la victoire du clinquant sur le réel, de l'apparence sur le fond. Nous adorons tout ce qui est brillant, lumineux, spectaculaire et nous nous soucions peu si c'est apparent ou pas, si c'est mal ou pas… les effets d'annonce, la perspective d'élections « libres » et la relative stupidité des électeurs (rappelant que nous, dans la vie réelle, n'arrivons jamais à élire un candidat digne de ce nom) renvoie à notre situation actuelle.

La scène du conseil est encore plus vitriolée :

Le conseil, allégorie des parlements démocratiques, est représentée par des pantins lobotomisés à la botte du gouvernant (ce qui provoque l'ire de Numéro 6, décidément le seul à voir clair dans ce Village de fous) qui se charge de tout. Portrait peu flatteur de nos députés et sénateurs qui ont dû sacrifier leurs opinions, leurs individualités (leurs cerveaux quoi…) sur l'autel d'un poste certes prestigieux mais dans lequel ils ont perdu leur indépendance. Et lorsque Numéro 6 dénonce cette parodie de politique, Numéro 2 se fâche de plus en plus, tapant avec son marteau comme un possédé et précipitant son rival dans les sous-sols, mettant fin à la scène !

Par ailleurs, les scènes avec les discours des candidats sont tout sauf convaincantes (scènes à retenir !) et ils s'envoient par la même occasion des piques bien acérées et des phrases faussement triomphantes. La triste réalité a depuis longtemps rattrapé la fiction avec des politiciens passant leurs temps à rester sur les mêmes discours rasoir et à attaquer leurs opposants plutôt que de défendre leurs programmes. Ainsi, la fin de la première déclaration de Numéro 6 est d'une banalité volontairement affligeante, copie conforme de tous les discours « politiquement corrects » des hommes politiques (mais bon, il vient de subir un choc psychologique, donc il n'a pas toute sa tête).

Encore un symbole : le vainqueur sera élu... à l'unanimité des voix ! (Attaque en règle contre les fraudes électorales qui sont monnaie courante dans tous les systèmes politiques démocratiques ou pas) et la seconde d'après, tous les électeurs sont mécontents de leur choix : pas le moindre applaudissement pour l'heureux gagnant mais des regards lourds de menaces. Cette invraisemblance nous perd un peu car elle ne peut être vue qu'au second degré : la brièveté de L'Étatde grâce est représentée : l'élu est toujours condamné à décevoir au bout d'un certain laps de temps. Scène donc très cynique mais un peu maladroite dans sa volonté de symbolisme. C'est une des rares scènes "politiques" pas tout à fait abouties.

Niveau satire politique, tout est fait de main de maître. Hélas, le problème de l'épisode vient de ce que McGoohan a voulu jongler avec deux situations : la campagne électorale et la pression mentale que le héros subit. En alternant les deux intrigues, McGoohan va enchaîner les situations avec presque pas de transitions et menace sans cesse de se perdre dans les méandres tortueux de son développement pourtant riche d'idées. Car le côté "pression" détonne avec le côté "campagne" par ses allers-retours incessants : une scène de pression, puis une scène politique, puis de pression, de politique, etc. Et cette absence d'unité rend l'épisode bancal.

De plus, la première scène de pression, chez le manager de la Bourse, succédant à la scène du conseil, manque son but. Elle est certes assez éprouvante, Numéro 6 subissant une écrasante torture mentale avant de repartir frais comme un gardon. Mais elle détonne avec les précédentes car elle interrompt le message symbolique de l'épisode, d'autant plus qu'on ne comprend pas vraiment sa signification !

La scène dans la cave et sa fin abrupte déconcerte tout autant car nous ne voyons pas à quoi elle a servi, d'autant plus qu'elle ne sera même pas expliquée ! Là on est bien perdu à cause de ces scènes qui s'enchaînent sans trop de logique

La deuxième scène de pression entre Numéro 6 et Numéro 58 déconcerte autant. Elle est également effrayante : Numéro 58 change d'humeur et de mine en deux secondes, babille son charabia jusqu'à répéter Be seeing you ! dans sa langue dans un crescendo oppressant tandis que sa voix monte dans le suraigu. Et parvient à ce que sa folie contamine Numéro 6 qui se met à avoir peur d'elle (nous aussi car elle commence à devenir franchement terrifiante !) et de tout. Ballotté par ses admirateurs et par son cerveau qui commence dangereusement à déglinguer, il tente une fuite désespérée qui tournera court. Cette scène n'est toutefois pas très utile à l'histoire et casse le rythme de l'épisode.

Mais la conjonction de toutes ces scènes parvient à faire son effet avec Numéro 6 à la limite de la raison qui, de plus en plus atrabilaire, commence à apeurer son entourage (un Numéro 58 décidément très tête à claques) dans par exemple la scène dans le café.

Par ailleurs, les méthodes du journalisme sont aussi dénoncées, montrant combien la série est visionnaire : au début de l'épisode, lorsque Numéro 6 et Numéro 58 (plus hystérique que jamais) en voiture sont assaillis par un journaliste et un photographe. Leur échange descend en flèche la presse charognarde, prête à tout pour vendre les journaux : à chaque fois que le photographe pose une question, Numéro 6 répond Pas de commentaires et le journaliste écrit autre chose de plus consistant pour son papier, tandis que les flashes continus du photographe évoquent les paparazzi de la presse people. La désinformation est ainsi pointée du doigt. Mais à peine la série de questions est-elle finie que l'interview « arrangée » se retrouve en moins d'une seconde dans le journal ! Internet existe déjà au Village ! Les informations circulent à la vitesse de l'éclair et sont publiées sans avoir été vérifiées. Nous sommes devant les ancêtres des « buzzes ». Savoir que la série date en fait de 40 ans laisse rêveur… Elle avait déjà anticipé notre monde surchargé d'informations plus ou moins fausses, de demi et contrevérités.

La dernière partie est cependant enthousiasmante car elle arrive enfin à marier correctement les deux versants de l'épisode où nous avons le fin de mot de l'histoire : tout n'était qu'un gigantesque complot visant à briser Numéro 6. La scène finale dans la maison de Numéro 2 révèle un coup de théâtre bien amené qui laisse le téléspectateur comme deux ronds de flan. S'il y a un dicton qui s'applique dans la série (et dans son remake soit dit en passant), c'est bien Tout n'est qu'illusion ! Tellement le héros et nous-mêmes avons été menés par le bout du nez. La violence, tant physique que psychique, contenue lors de l'épisode explose sauvagement et Numéro 6 est KO debout. Bref, une défaite cuisante qui, cependant, ne l'est pas tout à fait : le regard enflammé de Numéro 6 à son bourreau est une manière de dire qu'il faut plus que de la violence pour le faire parler.

Pour résumer, par sa noire ironie, son pessimisme amer et l'ambiance lourde de complot, l'intrigue est une brillante satire politique réussie sur le fond mais dont le traitement dans la forme reste mitigé. Hitchcock avait l'habitude de dire qu'avoir beaucoup d'idées ne suffisait pas à faire un film, encore fallait-il les organiser, les gérer habilement. C'est le principal défaut de ce scénario qui réussit cependant à nous donner le frisson. Comme cette image de gardiens mystérieux devant le Rôdeur... Brrr !

Pour sa première mise en scène, Patrick McGoohan, qui pourtant n'est pas réalisateur, surprend agréablement en nous offrant une réalisation de qualité dans l'ensemble mais qui, à l'image de l'histoire, s'éparpille un peu partout. Lors des moments de confusion, la caméra va dans tous les sens (d'où le sentiment d'un léger vertige) et sinon adopte un tempo retenu, ne nous lassant pas d'admirer Portmeirion d'une part, et nous laissant prendre le temps de mesurer les différentes phases du complot d'autre part, complot qui se monte peu à peu dans un crescendo inéluctable. Toutefois ce choix empêche une certaine fluidité, les scènes chez le manager ou dans le bar peuvent paraître un peu longues. Donc, une bonne réalisation mais un peu lente, on pouvait s'attendre à mieux. Eh bien, on aura mieux dans les autres épisodes qu'il réalisera ! Patience… Laissons-lui le temps de s'habituer à être devant et derrière la caméra.

Côté acteurs, rien à dire comme d'habitude. Piégé, tourmenté, obstiné, Patrick McGoohan est parfait : sa détermination quand il répète son credo (I'm not a number ! I'm a person !) [Je ne suis pas un numéro ! Je suis un homme !], la confusion qui s'empare de lui, l'hébétude qui le saisit peu à peu, la folie qui le guette. L'acteur livre une de ses meilleures compositions (bien qu'elles soient toutes bonnes !), son personnage divague de plus en plus dangereusement et il est impossible de ne pas s'identifier à lui tellement il monopolise l'écran. Un des plus beaux numéros d'acteur dans l'histoire de la télévision incontestablement. Son air hagard dans la scène finale est terriblement convaincant. Un sans-faute et même plus !

Dans le rôle de Numéro 2, Eric Portman s'en sort très bien mais est un peu éclipsé par son partenaire. L'histoire étant principalement centrée sur Numéro 6, il a du mal à exister mais ses apparitions sont un régal : il cache admirablement bien son jeu et son air calme, réfléchi, inquisiteur nous fait bien comprendre que sa puissance se cache dans sa tête, qu'il attend patiemment d'avoir le dernier mot quand Numéro 6 s'avouera vaincu. Lorsqu'il se déchaîne subitement dans la scène du conseil, c'est donc d'autant plus surprenant ! Il n'est pas aussi marquant peut-être qu'un Léo McKern ou une Mary Morris, mais son efficacité et son assurance sont indéniables, bref, il ne nous déçoit pas.

Rachel Herbert, à notre grande satisfaction, est tout simplement effrayante. Obligée de jouer le rôle particulièrement difficile du boulet souriant et énervant, elle est étonnante : sa joie incontrôlable, son babil répétitif, son hystérie maladive et son air de ravissante idiote sont inoubliables. Elle achève de donner à l'épisode son cachet si particulier. Elle distille comme un malaise, un peu comme la voix de Fenella Fielding, toujours trop joyeuse pour être honnête. Son jeu dans la scène finale (tic, tictic, tictic, tic, tictictic…) à 180° de ce qu'elle avait alors fait stupéfie et nous glace sur place ! Quelle excellente comédienne ! Et quel dommage qu'elle n'ait pas vraiment fait carrière, elle le méritait !

Le journaliste (Harold Berens) et le photographe (Dene Cooper) sont lourds à souhait et le machiavélique manager est joué avec brio par Georges Benson. Les figurants sont de vraies marionnettes sans cervelle, 10/10 !

La musique rend très bien les émotions de Numéro 6 dans ses scènes de divagation, et les cuivres orgueilleusement pompeux sont à l'unisson des apparences trompeuses de l'épisode. Les fanfares, claironnantes et conventionnelles, sont la musique idéale pour ce triomphe de l'illusion qu'est cet épisode.

Infos supplémentaires :

Cet épisode fut écrit par un certain Paddy Fitz ; en réalité, c'est un pseudonyme pris par Patrick McGoohan. Il empruntera aussi le pseudonyme de Joseph Serf (Joseph étant son deuxième prénom) quand il réalisera Le retour et J'ai changé d'avis. Cet épisode est donc le premier (sur trois) écrit par Patrick McGoohan qui, cependant, signera sous son vrai nom les deux derniers épisodes. C'est aussi sa première réalisation (sur cinq) pour la série.

La VF de cet épisode est contestée car Numéro 58 y devient une attardée mentale. Cette différence n'est pas toujours tolérée par des fans qui considèrent que le personnage est ainsi trahi. Cependant, cette dissemblance n'apporte aucune incohérence à l'épisode.

Il semble que le public ait été très marqué par cet épisode hors normes. (Bonus DVD)

Troisième apparition de la Voix et du Rôdeur.

Le bar du Village s'appelle Cat and Mouse, appellation très symbolique !

Nous savions que Numéro 6 ne met pas de sucre dans son thé. En fait, il a arrêté il y a quatre ans et trois mois d'en mettre sur avis médical. Il semble que Numéro 6 apprécie la cuisine française car il pense que c'est « la meilleure » !

La victoire aux élections est « célébrée » par la marche Marlborough s'en va-t- en guerre.

Acteurs/Actrices :

Eric Portman (1901-1969) a commencé à tourner dès la fin dès années 30 au cinéma, notamment sous la direction de Michael Powell et d'Emeric Pressburger. Il a également fait une belle carrière théâtrale tant à Londres qu'à Broadway. Il a joué occasionnellement dans des séries, dont un épisode d'Alfred Hitchcock Présente (Le héros). Un pub porte son nom à Halifax, sa ville natale ! Son rôle de Numéro 2 (un de ses derniers) est l'un de ses plus connus.

Rachel Herbert
n'a à peu près tourné que dans des séries et téléfilms anglais. Son rôle de Numéro 58 est certainement le seul resté dans la mémoire collective.

George Benson (1911-1983) fut médaille d'argent à la Royal Academy of Dramatic Arts, premier signe d'une grande carrière sur les planches. Il fit cependant quelques apparitions au cinéma (dont le Dracula de 1958) et à la télévision. Il a joué dans un épisode des Avengers : La mandragore (saison 3).

Harold Berens (1903-1995) a surtout joué dans des séries entre 1960 et 1980, et est apparu dans plus de 200 films. Il reviendra dans l'épisode La mort en marche. On peut le voir au début de l'épisode Mission à Montréal (saison 2).

Dene Cooper ne semble pas avoir fait carrière au-delà de son apparition dans la série.

John Cazabon (1914-1983) joua dans toutes les grandes séries d'époque (Le Saint, Destination Danger, Randall & Hopkirk, un rôle récurrent dans la série Brothers-in-Law, Adam Adamant lives !…). Il apparaît dans l'épisode Étrange hôtel (saison 6).

Kenneth Benda (1902-1978) est également apparu dans beaucoup des séries des années 60 et 70 (dont un épisode du Dr.Who avec Jon Pertwee). On le voit dans deux épisodes des Avengers : une apparition non créditée de L'économe ou le sens de l'histoire (saison 4) et une autre, créditée, dans Bons baisers de Vénus (saison 5).

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5. DOUBLE PERSONNALITÉ
(THE SCHIZOID MAN)

Résumé :

Le Numéro 6 face à son double : le Numéro 12, agent de Numéro 2, et son parfait sosie, se fait passer pour lui. Mais qui est qui ? Qui est le vrai, qui est le faux ? Le plan du Numéro 2 est en fait de faire craquer son prisonnier en lui faisant douter de son identité. Les deux Numéro 6 vont tout faire pour prouver qu'ils sont bien l'original. Commence une véritable guerre psychologique…

Critique :

Double personnalité est un des épisodes les plus brillants de la série, il est surtout un des plus complexes jamais écrit et, malgré une idée facilement casse-gueule, il se développe tranquillement et sans faute tout en se payant le luxe de nous offrir un épilogue tout en rebondissements soigneusement amenés. Encore une fois, ce scénario est incroyablement brillant. Les amateurs des Avengers auront instantanément reconnu le nom du scénariste : Terence Feely, connu pour avoir écrit les épisodes Pour attraper un rat et Les anges de la mort (celui-là avec Brian Clemens), ainsi que deux autres épisodes perdus de la saison 1. Cet excellent scénariste a participé à beaucoup de séries et nous avons la chance de le voir au sommet de son talent dans cet épisode.

Car il faut bien le dire : le scénario de Terence Feely est un véritable trésor, surpassant nettement les pourtant bons épisodes de « doubles » des Avengers. En effet, pourquoi diable Les Avengers n'ont-ils jamais pensé à cela ? : création d'un double pour jeter la confusion dans « l'original ». En effet, fort de ce principe de base, Feely écrit un scénario d'une rare difficulté et s'en tire avec brio.

Pourtant tout semble bien commencer : le Numéro 6 fait de la télépathie avec une ravissante jeune femme, Alison alias Numéro 24, qui doit deviner quelle carte il a en main. Manifestement, ils s'entendent très bien ! Même si on note toujours la certaine distance de Numéro 6 envers les femmes, tous deux semblent être à l'aise et si leur relation n'est tout au plus que de l'amitié, notons ce haut fait : Numéro 6 a une relation aimable avec une femme ! Haut fait car cela ne se reproduira plus (faut dire qu'en quatre épisodes il s'est fait tromper par une femme… quatre fois ! Donc, on comprend qu'il commence à en avoir marre !). La scène des cartes, sans tension aucune, nous plonge donc dans une ambiance décontractée qui va très vite voler en éclats dès la scène suivante ! Causant ainsi un effet de surprise inattendu. À noter que la scène comporte un détail que nous, pauvres téléspectateurs, remarquerons à peine et qui évidemment se révélera décisif dans la dernière partie !

Peu après, Numéro 6 est enlevé et subit un lavage de cerveau. La scène, bien que brève, nous prend totalement et l'on attend avec impatience la suite.

Et à ce moment-là, Feely commence à emmêler les fils de son scénario et fait vaciller une par une toutes nos certitudes.

Ainsi, Numéro 6 à son réveil se voit avec… les cheveux sombres et la moustache !

Puis, le téléphone sonne et nous apprenons qu'il est en fait Numéro 12 ! Numéro 6 ou 12 va donc chez le Numéro 2 qui lui dit qu'il a été amené de Bucarest pour se faire passer pour le Numéro 6 et lui donne son dossier. En effet, il veut faire douter de son identité le Numéro 6 pour le faire craquer et le forcer à parler de sa démission. Numéro 12, un peu déboussolé, accepte et se rend chez Numéro 6 qui rentre bientôt de sa promenade… Et voilà les deux Numéros 6 nez à nez !

La mise en scène de ce qui suit est géniale : alors que dans des épisodes de séries d'époque, on ne peut dupliquer un acteur à l'écran (comme Mais qui est Steed ? où on ne voit jamais les deux Steed simultanément), là, nous voyons dans la même image l'original et le double ! Patrick McGoohan multiplié par deux ! Un rêve pour les fans !!

L'échange qui suit en rajoute dans la contradition car il est bien loin d'éclairer le spectateur ! En effet, dans le rôle de celui qui paraît être Numéro 6 qu'on fait passer pour 12 et qui essaye de prouver qu'il est 6 (vous suivez ?), celui qui est en noir, McGoohan est impeccable : il semble confus, désorienté mais convaincu qu'il est bien celui qu'il prétend. Mais c'est l'autre Numéro 6 (en réalité, il semble que ce soit Numéro 12 qui se fait passer pour 6), en blanc, qui est impérial : il a tout le comportement de Numéro 6 ! Désinvolture, autodérision, humour noir… il a tout ce qu'il faut et nous régale de jolies répliques bien senties tandis que son sosie ne semble pas tout à fait assuré ! Le trouble latent de la scène et sa construction sont très jouissifs pour le téléspectateur qui a du mal à savoir où il en est ! La scène du gymnase où ils s'affrontent : escrime, boxe, tir au pistolet... est très bien réalisée. La scène d'escrime notamment est une excellente scène d'action qui pourrait anticiper le duel similaire Numéro 6-Numéro 2 dans Il était une fois.
Bref, nous sommes dans une légère incertitude lorsque les deux hommes vont voir Numéro 2 pour s'expliquer puisque nous ne savons clairement qui est qui.

Encore une fois, nous sommes dans le brouillard lors de leur confrontation, un des Numéro 6 est pris à partie par Numéro 2 et ses gardes et lui inflige une torture mentale ! La scène est intense et la tension augmente avec l'arrivée de Numéro 24 (voir sa tête quand elle découvre son partenaire de télépathie en double !) qui fait le test des cartes du début. En effet, son esprit étant complémentaire de celui du vrai Numéro 6, elle peut deviner les cartes qu'il a en main, ce qui n'est pas le cas avec un esprit étranger comme le faux 6. Le verdict tombe, confirmé par la suite par deux autres preuves : nous savons définitivement qui est 6 et qui est 12 et pourtant ça ne concordait pas avec le début de la scène ! Le Numéro 2, qui n'avait visiblement pas prévu le test des cartes, éclate de colère : son plan a échoué !

Mais là, Terence Feely déclenche un nouveau coup de théâtre avec le cauchemar du vrai 6 ! Nous nous sommes encore fait avoir ! Tout n'était qu'une vaste fumisterie, tout était combiné à l'avance, le piège de Numéro 2, loin d'avoir échoué, est terriblement efficace, le vrai 6 ne sait plus où il en est et nous-mêmes on a marché ! Ce revirement subit met fin à toute une série de rebondissements et, sans temps mort, le scénariste embraye avec la deuxième partie de son intrigue : comment le vrai 6 va-t-il restaurer son identité usurpée par son double, vainqueur au total ?

Numéro 6 est au plus bas : doutant de son identité, complètement perdu au cœur d'une machination terrifiante, il puise au fond de toutes ses ressources, animé d'une incroyable énergie de lutter pour refaire surface dans cette bataille qu'il est en train de perdre. Il parvient à se remémorer les phases de son « conditionnement ». Dès lors, il reprend son combat, et dans une scène « électrique », il retrouve toutes ses facultés. C'est avec des séquences de ce genre que nous mesurons combien le Numéro 6 nous paraît surhumain, un vrai héros des temps modernes…

Après la bagarre contre les gardes, l'affrontement final est amené sans brusquerie, Numéro 6 feint le désespoir pour s'approcher de son ennemi puis un combat féroce s'engage aussitôt. Saluons déjà le travail de Pat Jackson qui réussit quasiment à donner l'illusion d'une lutte entre deux Numéro 6 ! (Le visage du cascadeur n'apparaît presque pas.) L'apparence est impeccable et l'incroyable conclusion du combat, sinistre et inattendue, nous tient en haleine.

L'épisode pourrait s'arrêter là, mais Numéro 6 compte bien profiter de sa victoire pour s'évader. Ainsi dans la scène finale, Terence Feely ajoute un nouveau suspense : va-t-il duper le Numéro 2 ? Va-t-il enfin sortir du Village ? La tension est assurée par le Numéro 2 qui l'assaille de questions.

Finalement, la chute, aussi ironique qu'implacable, couronne justement cette histoire géniale, un des meilleurs scenarii de l'auteur, sans aucun doute !

Scénario pouvant être lu au second degré : cet épisode traite de la dépossession de soi-même. Le Village mett un point d'honneur à dépersonnaliser tous ses habitants (les noms remplacés par les numéros en sont la preuve la plus évidente) et ici, c'est particulièrement flagrant : minimiser votre importance, vos qualités, votre part « de lumière » en la confrontant à votre part « d'ombre » (pour reprendre Voltaire), constituée de tous vos mauvais côtés. Nous sommes devant un procédé visant à annihiler ce qui fait votre valeur, pour vous empêcher ainsi de penser, vous mettre devant les faits accomplis. Le combat final a une symbolique qui saute aux yeux : le Numéro 6 se bat contre lui-même, c'est aussi un combat intérieur pour acquérir son indépendance non seulement aux yeux de tous mais aussi à ses propres yeux car il a besoin de savoir qu'il est Numéro 6 et non pas ce qu' « on » (« on » désignant la société, les gouvernants, mais aussi des proches mal intentionnés…) essaye de lui faire être.

Un combat qui est aussi psychologique : la lutte intérieure de Numéro 6 hagard qui tente de se souvenir qui il est véritablement. Cette idée sous-jacente, présente dans tout l'épisode, confirme, après le chef-d'œuvre de la dénonciation des malversations politiques de l'épisode précédent, le désir de la série de passer à un degré supérieur : celui de la réflexion philosophique via le divertissement qu'est un épisode d'une série télé. Aujourd'hui, cette charge contre le monde qui nous entoure n'a rien perdu de sa force et nous saisit même davantage car nous vivons dans une société proche de 1984 d'Orwell, qui veut régir notre vie (Big Brother). Numéro 6, nouveau Winston Smith, est le symbole de la résistance dans ce combat sans relâche à l'issue qui se révélera... incertaine !

La mise en scène de Pat Jackson mérite certainement une bonne place dans le classement des meilleures mises en scène de la série. Réussite totale ! Elle est bien plus aérée que A. B. et C. car il varie ici agréablement les plans en donnant la part du lion cette fois aux plans d'ensemble, nous permettant d'apprécier tant les décors extérieurs qu'intérieurs, ici, bien mis en valeur. C'est surtout lors des scènes d'action, en particulier la bagarre finale entre les deux Numéro 6, qu'il démontre sa maîtrise de la réalisation avec un montage rapide. Mais il parvient aussi à captiver en soulignant les points forts de l'épisode par des effets insistants (la torture mentale, les interventions du Rôdeur, les souvenirs de Numéro 6…) qui renforcent ces scènes sans trop les surcharger. Réalisation fluide et appliquée qui empêche l'épisode de sombrer dans une confusion pourtant difficile à éviter (Liberté pour tous n'y avait pas tout à fait réussi).

N'oublions évidemment pas les acteurs : l'Alison de Jane Merrow est un personnage intéressant : avec sa voix innocente, son calme dans toutes les situations, sa confiance en elle-même, il n'est pas étonnant que McGoohan y ait été sensible ! Un portrait de femme moins cynique et plus sympathique que les traîtresses des épisodes précédents. Sa déclaration finale, jouée sans mièvrerie, sans violons, sonne juste. Un rôle tout en finesse interprété avec une grande intelligence par Jane Merrow, vraiment très professionnelle !

Le Numéro 2 d'Anton Rodgers n'existe malheureusement pas assez, il n'est pas le Numéro 2 le plus inoubliable, loin de là ! Mais il faut dire que son personnage n'est pas assez travaillé pour nous marquer. Toutefois, la prestation de l'acteur est très bonne, toute en nuances, et soignée, ce qui fait qu'il convainc dans ce rôle un peu effacé pour cet épisode. En fait, les deux comédiens sont un peu éclipsés car McGoohan, décidément très inspiré, rafle la mise : après sa composition exceptionnelle de l'épisode précédent, il crève littéralement l'écran en se scindant en deux ! Tour à tour effrayé, assuré, faible, fort, décontenancé, désinvolte… Il est de toutes les scènes et vole la vedette à tous ses partenaires : c'est presque un one-man-show (ou plutôt un "one-in-two"-men show !) qu'il nous fait tellement son double rôle lui colle à la peau et il s'en tire sans problème. Sans doute son numéro le plus réussi (avec celui d'Il était une fois ) de la série. Son charisme étincelle avec éclat, portant tout l'épisode sur lui-même. Il est tout simplement grandiose !

Les autres rôles sont bien plus anodins, ils servent plutôt de décor dans cet épisode ! Décor sans fausses notes quand même !

La musique n'est pas très importante ici. On notera tout de même que les thèmes des scènes d'action sont entraînants et ajoutent de la saveur aux combats.

Infos supplémentaires :

Cet épisode a le même titre (en VF) qu'un épisode de Chapeau Melon (saison 6).

Nous en apprenons davantage sur Numéro 6 : il met un glaçon dans son whisky, fume des cigarettes russes (blondes, pas brunes) mais pas de cigare, et connaît son Shakespeare sur le bout des doigts. Il a également toutes les qualités qu'on attend d'un agent secret : il tire facilement au fleuret, est très bon boxeur, et a le sommeil léger ; il a également un haut pourcentage au tir au pistolet : 90 % ! Moins que les 99% de Purdey et les 100% de Steed et Gambit, mais c'est déjà excellent ! Nous apprenons aussi qu'il est droitier.

Le Numéro 24 est appelé par son prénom, une exception rare. Cependant, il y en a d'autres : Nadia/Numéro 8 du Carillon de Big Ben, Monique/Numéro 30 de L'enterrement, et dans une moindre mesure Kathy/Numéro 22 (Musique douce) bien que dans ce dernier cas, ce n'est peut-être pas son vrai nom. Alison est une des rares femmes avec qui Numéro 6 a une relation non conflictuelle et amicale. De même, le Numéro 12 s'appelle Curtis. Or, dans le remake de la série, le Numéro 2 s'appelle… Curtis ! Vous avez dit coïncidence ?

Un des rares épisodes de la série à recourir à un flash-back : lorsque Numéro 6 se souvient de son « traitement ». On reverra ce même procédé dans L'impossible pardon. On remarquera en passant que Numéro 6 porte brièvement la moustache ! Cela ne se reproduira que dans l'épisode La mort en marche.

Le Général, personnage principal de l'épisode suivant, est mentionné à la fin de l'épisode.

Quatrième apparition du Rôdeur qui est nommé par son nom dans cet épisode. Dans aucun autre, on ne le lui donne. Première et dernière fois qu'il tue quelqu'un.

Après la violente diatribe sur la politique de Liberté pour tous, cet épisode approfondit la notion de dépersonnalisation de l'être. Alors que le précédent ne pouvait être vu qu'au second degré, celui-là mélange les deux degrés avec efficacité. (Bonus DVD)

Jane Merrow rapporte que la scène des cartes fut très difficile à jouer, notamment quand McGoohan lançait des « NOW ! » tantôt brusques, tantôt doux, ce qui la déconcentrait. Elle dit avoir aimé l'amabilité de Pat Jackson et qu'elle s'est bien entendue avec son partenaire tant dans leurs scènes qu'hors scène. C'est la seule actrice qui a réussi à avoir une bonne relation avec McGoohan qui ne s'est jamais montré distant avec elle, contrairement aux autres (en particulier Annette André). Jane Merrow pense que le mérite en revient à son professionnalisme. (Bonus DVD)

Le cinquième épisode du remake a pour titre Schizoid, il a une intrigue proche de l'original mais est beaucoup plus allégorique.

Acteurs/Actrices :

Anton Rodgers (1933-2007) a passé sa vie au théâtre, où il a beaucoup joué de pièces contemporaines. Il n'a cependant pas dédaigné le petit écran, apparaissant dans des séries et téléfilms de 1960 (dont Randall et Hopkirk ou L'Homme à la Valise) jusqu'à sa mort. Il est surtout connu pour ses rôles récurrents dans les séries sitcoms Fresh Fields (1984-1986) et May to December (1989-1994).

Jane Merrow
(1941) a connu la célébrité en interprétant Alais, la maîtresse d'Henri II dans le film Le Lion en hiver (nomination pour un Golden Globe). Elle peut se vanter d'avoir joué dans tous les chefs-d'œuvre du petit écran anglophone (Le Saint, Destination Danger, Mission Impossible, Mannix, Randall et Hopkirk…) jusque dans les années 1990. Elle a depuis ouvert une école de langues. Elle fut pressentie pour succéder à Diana Rigg comme partenaire de John Steed dans Les Avengers, rôle qui finalement échut à Linda Thorson. On peut quand même voir cette ravissante actrice dans le rôle de Susan dans Mission très… improbable (saison 5).

Earl Cameron (1917) fut un des premiers acteurs noirs à réussir au théâtre. Il fit parallèlement une petite carrière dans la télé, multipliant les apparitions de 1956 à 1995 dans des séries (Cinq apparitions dans Destination Danger ou dans Docteur Who) et des téléfilms. Il fut fait Commandeur dans l'Ordre dans l'Empire Britannique en 2009. Son rôle le plus notable est celui de Karanja dans Simba (1955) avec Dirk Bogarde.

David Nettheim
(1925-2008) a principalement incarné beaucoup de rôles mineurs à la télévision. Après The Prisoner, il joua le rôle de George Logan dans le soap opéra… Prisoner ! Il est apparu dans l'épisode Mort à la carte (saison 3).

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6. LE GÉNÉRAL
(THE GENERAL)

Résumé :

Trois années de cours en trois minutes ? Impossible ! Et pourtant vrai ! Grâce à sa rencontre avec le mystérieux « Général », un professeur prétend être parvenu à mettre un point un système infaillible permettant d'assimiler le contenu de mois et de mois de cours en quelques secondesvia la télévision. Numéro 6 est sceptique mais doit se rendre à l'évidence lorsque l'expérience marche parfaitement tant sur lui que sur les étudiants! Mais que se trame-t-il derrière le Général ? Qui est-il ? Quelle sombre machination se cache derrière ce système d'utilité publique ? Numéro 6 fait équipe avec Numéro 12, un étudiant qui comme lui se méfie du Général et du Professeur.

Critique :

Le Général, sans être un chef-d'œuvre, est un bon épisode qui se laisse voir avec plaisir et pouvant être saisi sous plusieurs angles différents. Le scénario, outre une attaque en règle contre le système éducatif plus que jamais d'actualité où les méthodes d'éducation changent sans cesse, offre un divertissement agréable ; mais il faut attendre la scène finale pour comprendre tout l'intérêt de l'intrigue. Cette satire de l'éducation est peut-être moins percutante que celle de la politique dans Liberté pour tous mais elle n'en est pas moins réussie et très pertinente.

L'exposition de l'épisode introduit efficacement l'histoire. Nous apprenons qu'il y a des étudiants dans le Village et ils suivent leurs cours chez eux grâce au « Général », personnage dont on ne sait rien et qui semble être capable d'enseigner à vitesse hyperaccélérée et avec 100% de réussite énormément de connaissances. Notre attention est éveillée donc par deux points : comment un tel prodige est-il possible et le comportement de Numéro 12, jeune étudiant qui semble être « à l'écart ». Bien qu'il soit dans l'Administration, il ne paraît ni ravi de sa position ni enthousiaste à propos du Général !

Cependant une scène surprenante interrompt l'exposition : le professeur, qui tape les cours pour le Général, tente de prendre la fuite. Il est aussitôt pris en chasse… par une bande d'étudiants ! Pendant qu'on le rattrape, Numéro 6 repère un magnétophone au milieu de la plage. Il n'a pas le temps de le prendre et on lui conseille de rentrer chez lui pour suivre le cours du Professeur et du Général.

Admirons comment Greifer parvient à nous captiver : que renferme le magnétophone ? Pourquoi le Professeur a-t-il pris la fuite ? Ajoutés aux deux mystères précédents, nous nous interrogeons sur pas moins de quatre énigmes quand Numéro 6 rentre chez lui. La multiplication des mystères et leur résolution au fur et à mesure de l'histoire sont le prix de cet épisode qui va donc opter pour un tempo modéré, laissant le temps au scénario de se nouer et de se dénouer sans traîner pour autant.

De retour chez lui, Numéro 6 regarde sa TV, et nous nous voyons confrontés à une cinquième énigme : lorsque le Professeur apparaît, il est tout à fait normal, serein, de bonne humeur et déclare que grâce au Général, il a pu mettre au point son système ultrarapide d'apprentissage et il s'en vante. Alors qu'il y a cinq minutes, il tentait de fuir (aurait-il peur du Général en fait ?), le contraste ainsi obtenu est étonnant !
La leçon commence alors, mais elle est très particulière car silencieuse ! Numéro 6 est captivé par ce qu'il voit... et 15 secondes plus tard, la leçon est terminée !

C'est à ce moment que Numéro 2 arrive et l'interroge sur le sujet et Numéro 6, stupéfait, donne toutes les bonnes réponses (traité d'Andrinople, alliés de Bismarck…) ! Scène surréaliste qui tient tout de suite notre attention en même temps que nous, humbles téléspectateurs, recevons une petite leçon d'histoire ! Comme quoi, les séries télé peuvent être très éducatives !

Numéro 6 sort et constate que tous les étudiants ont assimilé les leçons mais, d'instinct, nous sentons que quelque chose ne va pas : les mêmes questions sont posées et les réponses ont l'air d'être automatiques, comme si c'était des robots programmés qui parlaient. À partir de là, nous nous apercevons de la portée de cet épisode qui critique les travers de l'éducation et notamment le « par cœur ». En effet, les étudiants livrent des réponses toutes faites, sans justification ; ils retiennent mais ne réfléchissent pas ! Nous avons affaire à des personnes conditionnées pour donner des bonnes réponses ! Ou comment le savoir, arme redoutable contre les conditionnements et la tyrannie de notre société, peut se retourner contre nous.

La scène suivante est sans doute la plus réussie de l'épisode : l'échange entre Numéro 6 et Numéro 12 est très révélateur – Numéro 6 déclare sèchement qu'il ne croit en personne sauf en lui et Numéro 12, tout aussi sèchement lui indique qu'il est d'accord. Ce passage peut être interprété de diverses manières : ce dialogue nous incite-t-il à penser que nous ne pouvons avoir confiance qu'en nous-mêmes car nous ne savons pas comment vont réagir nos semblables ? Dans ce cas, la série loue l'attitude individualiste. Ou bien est-ce simplement la défense de l'esprit d'indépendance ? Compter sur soi-même pour rester libre de ses choix et dépendre le moins des autres comme Numéro 6 le fait chaque jour : il ne veut pas être un numéro dans la masse où sa personnalité serait sacrifiée sur l'autel du collectif et de la négation de l'individu. Comment la société veut nous façonner à sa manière, telles les sculptures de la femme du Professeur.

La scène est aussi une attaque en règle contre le « par cœur » : Numéro 6 connaît la date du traité d'Andrinople… mais est forcé d'avouer qu'il en ignore le contenu ! Le cours est donc incomplet ! Ainsi, nous sommes devant un cas moderne de « bourrage de crâne » où, satisfaits de connaissances étonnantes apprises comme un perroquet, nous ignorons d'approfondir ce que l'on sait et finalement on en oublie de connaître l'essentiel ! Le système éducatif, encore aujourd'hui, pressé par le temps et la quantité de connaissances à injecter aux élèves, n'a pas le temps de se pencher davantage sur les points essentiels d'un programme et se contente de les survoler. Est-ce cela que craint le Professeur dans son message enregistré sur le magnétophone, antithèse totale sur ce qu'il disait précédemment sur Le Général ?

Quant à Numéro 12, il demeure ambigu : de quel côté est-il ?

La scène de la villa n'avance pas l'intrigue et paraît être en "remplissage". Toutefois, elle reste divertissante par l'antagonisme de Numéro 6 et de la femme du professeur. Malgré son peu d'intérêt pour l'histoire, la scène se termine par une chute surprenante et une cinglante réplique de Numéro 6, plus ironique que jamais ! Scène seulement destinée à ajouter de la tension.

C'est le soir et les étudiants, heureux et sûrs de réussir les examens grâce au Général, font la bringue. Ou comment s'adapter à une vie normale dans un milieu conditionné où vous êtes prisonnier. C'est le danger du syndrome de Stockholm : on vous emprisonne assez longtemps jusqu'à ce que le seul moyen de vous en sortir soit d'accepter votre condition et le temps aidant, àl'aimer ! Surtout au Village où votre captivité est royale ! Transposons dans notre monde actuel : la société nous donne des miettes de bonheur et en échange, elle régit notre vie. Le Prisonnier gagne donc en force au fur et à mesure que les années passent, notre monde moderne lui donne raison ! Évidemment, seul Numéro 6 (et peut-être Numéro 12 aussi) est lucide et il préfère regagner sa maison.

Suspense dans la scène suivante car il semble que Numéro 12 soit définitivement un allié de Numéro 6, mais nous savons que les trahisons sont légion dans la série : donc est-il sincère ou non ? Numéro 6 le croit et a cette réplique révélatrice : Yes, Sir ! [Oui… chef !] dite sans la moindre ironie : il reconnaît Numéro 12 comme allié et lui fait confiance ! Plutôt rare de la part d'un homme qui ne compte que sur lui-même !

Dernière partie de l'histoire, dont le cours est impeccablement construit.

Le lendemain, les membres du conseil d'éducation, vêtus de hauts-de-forme, lunettes noires (ils ont très inquiétants !), portant des serviettes de même couleur, arrivent au sein d'un véritable bunker avec systèmes de surveillance et d'alarmes perfectionnés (dont un avertissement très dissuasif pour ceux s'introduisant sans laissez-passer !). Numéro 6 entre grâce au laissez-passer fourni par Numéro 12, assomme deux gardes (une scène pas dénuée d'humour !) et le projectionniste... La réunion du conseil est l'occasion encore une fois, après Liberté pour tous, de dénoncer tous ceux qui sont des « pantins » dans l'administration ; témoin, le dialogue entre Numéro 2 et le projectionniste avant la réunion :
Le conseil a approuvé ?
— Il le fera !

Et en effet, les membres du conseil écoutent beaucoup mais parlent peu, ce sont des marionnettes au service de Numéro 2 qui a besoin d'un semblant de conseil pour asseoir son autorité. Peu importe l'ordre pourvu qu'il y ait un semblant d'ordre ! Ce qui semble être le mot d'ordre de notre société actuelle ! Quant à Numéro 12 il joue son double jeu à la perfection, il loue les avancées acquises grâce au Général avec un air forcé !

Nous apprenons alors les dessous de la machination. Numéro 2 se sert de l'amour que porte la femme du professeur à son mari pour donner une bonne image publique de son projet, et contrôle tout ce que note le professeur : les gens l'aiment bien, ils croient tout ce qu'il dit, c'est l'image qu'il donne qui est importante. Encore le triomphe des apparences ! Le professeur n'a pas les mains libres et l'assistance médicale le drogue régulièrement pour étouffer ses velléités de révolte (comme sa fuite à la plage au début de l'épisode).

Bien que Numéro 2 soupçonne légitimement Numéro 12 d'être le chef de la conspiration, il veut en avoir le cœur net et pour cela va demander la réponse à celui qui sait tout : le Général lui-même !

Scène finale : dans le bureau du Général, lorsque enfin nous le voyons, difficile de ne pas être surpris ! Même si les esprits les plus perspicaces peuvent deviner qui il est réellement (surtout s'ils ont vu L'héritage diabolique ou Complexe X-41 de Chapeau Melon), ce n'en est pas moins ahurissant ! Numéro 2 ne s'est pas encore servi du Général pour implanter ce qu'il veut au sein des étudiants mais il va bientôt le faire : en délivrant des « cours » sur ce qu'il voudra, Numéro 2 pourra contrôler l'avenir du monde qu'est la jeunesse d'aujourd'hui. Et c'est exactement ce que veulent faire les politiciens actuels (symbolisés par le Numéro 2) qui, voulant avoir mainmise sur l'éducation et « contrôler » les jeunes, se permettent de décider du programme de l'année. La série est donc bien visionnaire ! Ce seront des esclaves savants ! s'exclame le Numéro 2, conscient de l'infaillibilité de son projet car le Général sait tout sur tout, rien ne peut lui échapper ! Et nous comprenons pourquoi le professeur aime autant le Général qu'il le déteste, car lui-même n'est rien comparé à lui. Et nous, sommes-nous condamnés à n'être, au mieux, que des « esclaves savants » ?

La conclusion de l'épisode est l'une des plus sombres de la série. La pirouette finale, d'une simplicité triviale mais terriblement efficace, clôt l'épisode de manière stupéfiante. Car le Général, piégé par Numéro 6, ne peut répondre, lui l'omniscient, à une simple question qu'il lui pose. Mais cette fin n'est qu'à demi-optimiste car l'amertume et le tragique altèrent le triomphe apparent.

Le scénario de Greifer est donc dans la moyenne : il ne se passe en fait pas grand-chose pendant la première demi-heure et c'est le quart d'heure final qui justifie l'intrigue. C'est donc un bon scénario qui va de pair avec une très bonne critique du système éducatif.

La mise en scène est signée Peter Graham Scott, réalisateur bien connu des fans de Chapeau Melon pour avoir (bien) dirigé trois épisodes de la saison 4 : Les aigles, Mort en magasin et L'économe ou le sens de l'histoire. Elle se révèle plutôt bonne mais demeure classique, pas de faiblesse particulière, et quelques trouvailles (zooms rapides sur le piège de l'entrée du bunker !), Peter Graham Scott, à l'unisson du scénario avance modérément l'action. On comprend qu'il n'ait pas voulu prendre trop de risques car il ne connaissait rien de la série et a filmé l'épisode sans trop saisir tout le symbolisme et la véritable nature du feuilleton. Belle performance, alors qu'il aurait pu sombrer dans la confusion. Une mise en scène pas révolutionnaire, comme celles de Don Chaffey, mais dans l'ensemble maîtrisée, il n'y a qu'à voir les décors métalliques de l'Administration et la salle du Général ou bien le luxe confortable de la villa du professeur, très bien filmés, pour s'en convaincre.

Les acteurs sont enthousiasmants. Patrick McGoohan est égal à lui-même : excellent. Peut-être un rien plus cynique que d'habitude. Après avoir monopolisé l'écran dans les deux derniers épisodes, il permet à ses partenaires d'exister. John Castle livre une composition de haut niveau par son jeu savamment ambigu. Il sème le trouble chez le téléspectateur par une froideur et une méfiance presque exagérées ; certes son visage ne semble guère changer au cours de l'épisode mais cette apparente immobilité est davantage une volonté de préserver le mystère du personnage et de ce qu'il est capable de faire. Il est presque un second Numéro 6 tant par ses manières que par son absence d'émotions. Colin Gordon rendosse le costume de Numéro 2 avec un égal talent. Il semble plus sûr de lui ce coup-ci et sa ferme assurance est très bien rendue, il est plus autoritaire que dans A. B. et C. et donc davantage convaincant. Sa force cependant est moins flagrante que chez d'autres Numéro 2 plus marquants tel ceux de Patrick Cargill ou de George Baker.

Le professeur de Peter Howell est correct, tiraillé entre amour et haine face au Général, mais il n'a guère l'occasion d'exprimer son talent. On retiendra davantage l'interprétation de Betty McDowall, plus présente et dont la sincérité et l'amour qu'elle porte à son mari forment un contrepoint bienvenu aux prestations plus sombres de ses partenaires. Jeu qu'elle joue sans aucune mièvrerie.

La musique est judicieusement choisie : marches militaires à chaque évocation du Général ou musique joyeuse dans les moments de détente.

Infos supplémentaires :

En France, cet épisode fut d'abord diffusé sous le titre Le Cerveau pour éviter toute regrettable maldonne avec le Général de Gaulle, Président de la République de l'époque.

Le Numéro 2 de Double Personnalité avait déjà mentionné l'existence du Général.

Lewis Greifer a écrit le scénario de l'épisode sous le pseudonyme de Joshua Adam. Il déclara que son scénario n'a pas été retouché une seule fois (sauf quelques aspects techniques). Il en tire une certaine fierté car ce n'est pas très courant dans le milieu ! (Bonus DVD)

Il y a des étudiants dans le Village ! Et ils apprennent leurs cours, passent des examens, se voient, font la fête… Bref, des jeunes comme les autres et dont on se demande bien pourquoi on les a kidnappés ? En effet, occupaient-ils déjà des postes importants ? Cependant on peut aller encore plus loin car on trouvera même des enfants dans le Village (La mort en marche) ! Et il est curieux de remarquer qu'aucune explication n'est donnée à cette étrangeté…

L'étudiant méfiant porte le Numéro 12, ce qui est le Numéro de Curtis, le sosie défunt de Numéro 6 dans l'épisode précédent !

Le présentateur nous dit de fixer le Général pendant 15 secondes… mais son image reste sur l'écran pendant 37 secondes !

Deux personnes meurent à la fin de cet épisode. Seuls les épisodes Double personnalité, Le marteau et l'enclume, L'impossible pardon (d'une certaine manière !), Musique douce et Le dénouement comportent aussi des morts.

McGoohan ayant viré son réalisateur, appella Peter Graham Scott un vendredi soir en urgence pour lui demander de tourner le lundi suivant. Scott, surpris par cet appel de dernière minute, dit qu'il dépend de Sydney Newman (nom bien connu des Avengerophiles !), homme très dur en affaires. McGoohan, qui ne reculait devant rien, téléphone à Newman, et samedi matin, Scott trouva un scénario devant sa porte ! Aujourd'hui, il se demande encore comment McGoohan a pu faire plier en un rien de temps un homme tel que Newman. Scott vint sur la série en parfait néophyte. Il a simplement lu le scénario et s'est « débrouillé avec ». (Bonus DVD)

Dans cet épisode, le Numéro 2 de Colin Gordon est plus sûr de lui que dans A. B. et C. ce qui tendrait à faire penser que ce dernier épisode est en réalité postérieur au Général. La question de l'ordre des épisodes ne fait pas encore l'unanimité parmi les fans.

Acteurs/Actrices :

Colin Gordon (1911-1972) après avoir servi dans l'armée pendant la Seconde Guerre Mondiale est devenu un comédien récurrent dans le cinéma anglais et il joua souvent dans les productions de la chaîne de télévision ITC jusqu'à sa mort, il a surtout joué des rôles de gouvernants ou de ministres. Mais il a aussi joué dans La Panthère Rose (1963) et le Casino Royale de 1967. C'est cependant son incarnation du rôle du Numéro 2 qui lui reste attachée. Il jouait déjà ce rôle dans l'épisode A. B. et C.

John Castle (1940) a fait une carrière dans le théâtre classique mais est beaucoup apparu dans des séries à partir de la fin des années 60 (Les Professionnels, Hercule Poirot, Sherlock Holmes…). Il joue le rôle du colonel Miller dans l'épisode Commando très spécial (saison 7).

Peter Howell (1919) est surtout connu en Grande-Bretagne pour avoir joué le rôle du Dr. Harrison dans l'un des premiers soap opéra majeurs de son pays : Emergency – Ward 10 (1954-1957). Il a joué le rôle de Saruman dans l'adaptation radio du Seigneur des Anneaux (1981) et a fait plusieurs petits rôles dans différentes séries. On peut le voir dans l'épisode Mort en magasin (saison 4).

Betty McDowall
(1933) a d'abord tourné des rôles mineurs dans des films anglais dès 1948 mais s'est ensuite engagée essentiellement dans des séries télévisées dès les années 1960. Elle arrêta sa carrière en 1977. Elle est parfois créditée sous le nom de Betty McDowell !

Al Mancini
(1932-2007) est surtout connu pour avoir interprété le rôle de Tassos Bravos dans Les Douze Salopards d'Aldrich (1967). Il a aussi joué au théâtre et quelques apparitions dans des séries télé. Il est décédé de la maladie d'Alzheimer.

Conrad Philips (1930) s'est rendu célèbre pour avoir joué le rôle de Guillaume Tell dans la série éponyme de 1958. Il s'est ensuite tourné vers le théâtre tout en apparaissant de temps en temps au cinéma sans dédaigner le petit écran. Il a aussi joué dans l'épisode La poussière qui tue (saison 4).

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7. LE RETOUR
(MANY HAPPY RETURNS)

Résumé :

Numéro 6 se réveille dans un Village entièrement désert ! Tous les habitants ont disparu ! Mettant à profit cette situation inattendue, il construit un radeau et s'échappe de sa prison via la mer. Il tente de regagner Londres mais son voyage sera cependant loin d'être de tout repos ; de plus, une surprise de taille l'attend dans la capitale. Numéro 6 a-t-il définitivement réussi à s'évader du Village ?

Critique :

Le septième épisode de la série se révèle être assez particulier car d'une étonnante audace : Numéro 6 s'évade du Village… et il reste encore dix épisodes ! Mais évidemment, il n'est pas au bout de ses peines ! On peut scinder cet épisode en deux parties : l'évasion et Londres. Cependant, la série accuse ici un petit coup de fatigue, qui malheureusement se confirmera avec l'épisode suivant. Anthony Skene, après avoir écrit l'excellent scénario d'A. B. et C. rédige son second scénario qui marque en effet une légère baisse d'inspiration : les quinze premières minutes, sur le papier, ne regorgent pas d'idées recherchées car vu le sujet de la première moitié de l'épisode, son intrigue peut se permettre d'être un peu paresseuse. Il se rattrapera quand même dans la deuxième partie. Précisons qu'Échec et mat mettra heureusement fin à ce (petit) moment de flottement.

Le début cependant est très intrigant : d'abord, a contrario des précédents épisodes, nous ne voyons pas le visage du Numéro 2 au moment du dialogue habituel Numéro 2 – Numéro 6. D'instinct, nous sentons donc qu'on nous réserve une surprise : qui est-il ?
Numéro 6 se réveille un matin mais tout seul, sans la voix claironnante de la radio. Le silence qui règne introduit tout de suite une étrange atmosphère : Numéro 6 remarque que l'eau, l'électricité et le gaz sont coupés. Surpris, il sort au-dehors… pour se retrouver tout seul au milieu du Village ! Pas âme qui vive si ce n'est un chat noir qui le fixe du regard. Numéro 6 visite le Village, du café à la maison de Numéro 2 qui lui aussi est absent. Ambiance de malaise.

Numéro 6, voyant qu'il est seul, sans le Rôdeur à ses trousses, comprend qu'il peut s'échapper. Il entreprend la construction d'un radeau et nous montre combien il est débrouillard : il abat des arbres, construit un sextant de fortune, embarque des provisions, monte une boussole avec des moyens plus que rudimentaires… c'est décidément un personnage hors du commun ! Mais aussi admiratif que nous sommes devant sa performance, il faut reconnaître que la scène n'a pas beaucoup d'idées excepté la dernière : Numéro 6 est sur le point d'embarquer quand il entend un bruit de verre brisé derrière lui ! Suspense… il reste quelqu'un ? Eh non ! Ce n'est que le chat qui vient de briser une tasse (un futur Numéro 6 lui aussi ?)

La lenteur relative de ce début (neuf minutes) ne provoque pas d'étincelles particulières et l'ennuyeux, c'est qu'ensuite, profitant de la situation de son héros, Skene peut se permettre de décrire les jours qui défilent pendant sa traversée. Certes, cette scène est nécessaire pour dépeindre la fatigue qui s'abat peu à peu sur le Numéro 6 mais il ne s'est rien passé de renversant pendant le premier quart de l'épisode lorsque enfin, arrive le vaisseau des trafiquants d'armes qui ont une curieuse vision de l'hospitalité : ils prennent tout ce qu'il y a sur le radeau et jettent le Numéro 6 à la mer, le croyant endormi ! Là, petit défaut, nous voyons lors de la scène que Numéro 6 ne dort qu'à moitié donc on est rassuré quand on le jette à la mer, nous ne sommes pas inquiets alors que si on avait passé à l'as cette idée, la peur de voir Numéro 6 noyé pendant son sommeil eût été plus marquante mais c'est un défaut mineur heureusement.

Numéro 6 monte sur le bateau à l'insu des propriétaires et par un habile subterfuge prend le contrôle du bateau.

Enfin, presque... : les trafiquants se libèrent alors que Numéro 6 s'approche de la côte ! Suspense hitchcockien qui débouche sur un combat rythmé et féroce, un des meilleurs de la série. Finalement, notre héros-surhomme plonge dans l'eau (glacée), nage jusqu'à la terre et s'écroule, vidé de toute énergie !

Ce passage est réussi mais est davantage une démonstration des forces physiques de Numéro 6 qu'une véritable péripétie.

À son réveil, Numéro 6 trouve la force de grimper de hautes falaises en guise de petit-déjeuner, un surhomme décidément ! La rencontre avec les gitans sème un léger doute dans l'esprit du téléspectateur non anglophone : où est-il en réalité ? Mais comme la série est avant tout anglaise, les Anglais ont dû reconnaître sans peine les falaises de Dover et donc sont certains que notre héros est bien en Angleterre. Cela rend la scène des gitans dénuée de tout suspense et finalement inutile.

Cependant, Numéro 6 craint d'être poursuivi car des agents de police font des contrôles partout où ils se trouvent ! Il saute dans un camion et s'endort comme une masse, beau suspense hélas trop court. Rallongée, la scène eût eu plus de poids.

Numéro 6 saute du camion… et le voilà à… non ce n'est pas le Village, c'est bien Londres ! Il a enfin réussi à s'évader ! Il se rend chez lui, mettant fin aux vingt premières minutes de l'épisode qui ont provoqué plus de fumée que d'étincelles.

La deuxième partie est heureusement plus réussie que la première : Numéro 6 veut rentrer chez lui où une surprise l'attend de pied ferme ! Il fait alors dans la même scène la connaissance d'une dame d'âge mûr, Mrs.Butterworth, qui se révèle gentille et aimable devant un Numéro 6 désorienté et affamé ; elle décide de l'aider, de le nourrir, et de l'héberger (émotion chez notre héros qui revoit son chez-lui à peine modifié…) et ils devisent tranquillement. Moment surprenant de l'épisode car la série mise beaucoup sur la tension omniprésente des scènes et là, c'est un intermède tranquille et agréable auquel nous assistons et qui contribue à faire du Retour un épisode vraiment « à part ». À noter que Numéro 6 dit s'appeler Peter Smith, est-ce réellement son vrai nom ? Question toujours pas tranchée parmi les fans !

Numéro 6 retourne dans son lieu de travail et nous avons droit à un joli clin d'œil au générique : sur des plans similaires et sur la même musique trépidante de Grainer, il se rend à son travail comme s'il allait à nouveau démissionner !

Numéro 6 est maintenant face à ses supérieurs et leur a raconté ce qui s'est passé. Après l'interlude Mrs.Butterworth, la tension revient dans l'épisode avec la confrontation du héros face à ses ex-supérieurs qui ont du mal à croire son histoire, il est vrai abracadabrantesque ! Touchant de voir notre héros coincé dans une situation aussi surréaliste. Sa discussion animée avec Thorpe et James est quand même un peu courte et on aurait aimé un dialogue plus à fleur de peau.

Numéro 6 veut retrouver le Village, savoir où il est puis se préparer sans doute à le détruire (comme il l'avait promis au Numéro 2 du Carillon de Big Ben). Son obstination à découvrir le fin mot de l'histoire en dit long sur son caractère entier ! Mais il demande trop, il veut trop et ne se doute pas qu'un complot a été tramé contre lui. Au moment où il croit triompher et atteindre son but, il est la victime de la chute brutale de l'histoire (et quand je dis chute, le mot est bien choisi !) : la fatalité a repris ses droits et la scène finale se révèle un joyau d'ironie concentrée, certainement la fin la plus ironique d'un épisode de la série et qui nous fait conclure qu'on ne peut faire confiance à personne dans ce monde ! La joyeuse salutation de Numéro 2, enfin révélé, apparaît donc terriblement décalée ! À l'entendre, il ne s'est rien passé ! Finalement, nous nous apercevons que Numéro 6 a eu droit pour son anniversaire à un cadeau empoisonné et contrôlé ; et aussi sympathique qu'apparaisse le Numéro 2, sa machination vraiment machiavélique révèle un esprit perversement manipulateur : le délicieux gâteau d'anniversaire qu'il lui offre est un comble de cruauté ! Certainement l'une des fins les plus réussies pour un épisode ! La rage et la déception se lisent clairement sur le plan final mais malgré tout, Numéro 6 ne craque pas et on sent que, malgré sa défaite, il en faudra davantage pour le briser. Bref, c'est sur un nouvel échec que se termine cet épisode en demi-teinte.

Le scénario d'Anthony Skene, inférieur au précédent, est inégal : paresseux dans la première moitié, il est beaucoup plus travaillé dans la seconde malgré quelques passages inaboutis, cependant la fin est un chef-d'œuvre à elle toute seule.

Pour sa seconde réalisation, McGoohan convainc davantage que dans Liberté pour tous et sa mise en scène en roue libre. Il se montre plus fluide, plus à son aise, aidé par un scénario mieux écrit mais comme Pat Jackson dans A. B. et C. multiplie à l'excès les plans rapprochés. Ainsi, nous n'arrivons pas à apprécier pleinement des vues du Village ou de Londres et la lenteur de sa caméra dessert un peu l'histoire. Mais il réussit les scènes les plus importantes (caméra serrée lors de l'épisode du navire, caméra mouvante dans l'appartement empêchant la scène de faire du surplace, plans alternativement éloignés/rapprochés pour la chute finale…) et donc dans l'ensemble, apporte un plus à l'épisode. Mais McGoohan ne fera la démonstration de tout son talent que dans les derniers épisodes, il a quand même fait des progrès !

Quasiment un one-man-show, les acteurs sont peu importants : Sinden et Cargill n'ont que peu à défendre et sont proches de la simple figuration mais ils jouent bien. Cargill reviendra dans Le marteau et l'enclume avec un rôle taillé à la mesure de son immense talent. Évidemment, seule Georgina Cookson parvient à exister dans le rôle de Butterworth. Douce et aimable, elle est un des rares personnages de la série à l'être et sa composition fine et simple est remarquable. McGoohan marque moins que dans les précédents épisodes mais est toujours aussi bon acteur.

La musique est une grande réussite : une des meilleures partitions pour un épisode, alternant minimalisme (le Village vide), animation (le bateau), la joie paisible (Londres) sans oublier le remix du générique ! Brillant !

Infos supplémentaires :

L'épisode a été réalisé par Joseph Serf. Il s'agit en fait d'un pseudonyme utilisé par Patrick McGoohan qui signait là la réalisation de son second épisode après Liberté pour tous (Joseph étant son second prénom et Serf, un nom qu'il avait vu sur une feuille… mais Serf désigne en français un esclave au temps du Moyen-âge qui n'avait pas sa liberté ! Coïncidence ?).

Le titre original de l'épisode est la dernière réplique de l'épisode.

Numéro 6 dit s'appeler Peter Smith. Est-ce réellement son vrai nom ? Peter Smith est en effet un nom très commun et sert souvent de pseudonyme comme John Doe. Nous n'aurons aucune autre indication sur l'identité de Numéro 6 bien que certains indices (la photo de John Drake dans le générique, l'apparition de Potter de Destination Danger dans l'épisode La mort en marche) puissent laisser penser qu'il s'agit en fait de John Drake de la série Destination Danger, joué par McGoohan avant Le Prisonnier, ce dont l'acteur s'est cependant toujours défendu… L'identité de Numéro 6 est peut-être vouée à demeurer un mystère…

Numéro 6 habite au N°1 de sa rue… Un point qui se révélera être d'une importance fondamentale dans le final de la série. Dans le hall d'entrée, le carrelage est en forme d'échiquier : les échecs sont un élément récurrent de la série et l'épisode Échec et mat en est la démonstration la plus flagrante. Numéro 6 a le pied marin, sait conduire un radeau, et montre qu'il est d'une force physique impressionnante vu les dangereuses péripéties qu'il traverse sans succomber ; il est capable de ne dormir que quatre heures par jour pendant un mois ! Plus légèrement, il doit 96 unités au tenancier du magasin. C'est ici une des rares épisodes où il n'est pas habillé de son classique costume noir.

Quelle est la nationalité des trafiquants d'armes ? Peut-être allemande si on se réfère au Wo bist du ? crié par l'un d'entre eux. Ils ont l'air, en passant, d'apprécier la nourriture du Village !

La Lotus Seven de Numéro 6 est immatriculée KAR 120 C, numéro de moteur 461034TZ.

Il y a une double contradiction dans l'épisode : le Village se situait en Lituanie dans Le carillon de Big Ben mais il se trouve maintenant entre la péninsule ibérique et la côte marocaine ! Où est la vérité ? Nous apprenons en plus que le Village est une presqu'île : elle est entourée par la mer mais, curieusement, une route mène vers la civilisation lorsque le Village est vu en plongée dans la scène de l'hélicoptère. Pourquoi Numéro 6 n'est-il pas allé dans cette direction avec son radeau au lieu de se perdre quatre semaines en mer ?! Pire, comment Numéro 2 pouvait-il prévoir que Numéro 6 arriverait sain et sauf à Londres (rien ne supposait qu'il survivrait au voyage) et cela, la veille de son anniversaire ! La scène de détermination de la position du Village se heurte à quelques contradictions, il était impossible pour Numéro 6 de ne pas croiser les côtes espagnoles ou françaises. Enfin, on remarque qu'il n'a jamais été victime de marées et de tempêtes !

L'homme derrière le bureau lorsque Numéro 6 retourne à son lieu de travail est George Markstein lui-même. On peut le voir dans le générique dans le même rôle, lorsque Numéro 6 lui remet sa démission.

Le quotidien Tally Ho est distribué à midi. Le titre du journal est What are the facts behind Town Hall ? [Que se passe-t-il à la Mairie ?]. Le magasin a une pancarte sur laquelle on lit Music says all [La musique dit tout].

Mrs.Butterworth lance en bon français un amical Bon voyage ! à Numéro 6.

La présence des gitans n'est peut-être pas anodine : Patrick McGoohan avait joué dans un film qui s'appelait Gipsy.
Si on excepte le baragouinage des trafiquants, la première parole n'est prononcée qu'à la 21e minute, quand Numéro 6 questionne le gitan. Et il faut attendre la domestique et Mrs.Butterworth pour avoir le 1er dialogue de l'épisode qui est donc resté muet pendant tout le premier tiers.

Acteurs/Actrices :

Georgina Cookson (1918) a beaucoup tourné dans des séries entre 1960 et 1975 (Destination Danger, W. Somerset Maugham…), elle joua dans le Darling de Schlesinger aux côtés d'Annette Carrell et eut le rôle récurrent de Mrs.Marlowe dans sept épisodes des Contes indiens de Rudyard Kipling. Elle avait déjà joué le rôle d'une invitée de la fête de Mme Engadine dans l'épisode A. B. et C.

Patrick Cargill (1918-1996) est bien connu des fans des Avengers pour avoir joué Mr.Lovejoy dans Cœur à cœur (saison 4) et Pemberton dans Les marchands de peur (saison 5). Immense comédien de théâtre, où il joue dans tous les domaines mais spécialement la comédie (Feydeau en particulier), il est surtout connu pour avoir joué le rôle principal de la sitcom Father, dear Father aux côtés de Sir Donald Sinden en plus d'autres rôles nombreux sur le petit écran. C'était un excellent ami de Patrick Macnee depuis leur jeunesse et il a sorti quelques disques de chansons. Côté grand écran, on peut le voir en majordome dans La Comtesse de Hong-Kong de Charles Chaplin, bref, c'était un comédien complet. Il reviendra dans la série en jouant un des plus inoubliables Numéro 2 dans Le marteau et l'enclume.

Sir Donald Sinden (1923) commence à monter sur les planches dès 18 ans, jouant dans des pièces pour divertir les soldats pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il passe un contrat de sept ans avec les Studios Pinewood : c'est le début d'une longue carrière au cinéma où il jouera des seconds rôles (dont Mogambo avec Clark Gable, Grace Kelly et Ava Gardner). Il intègre parallèlement la prestigieuse Royal Shakespeare Company dans les années 60, et se donne tout entier au théâtre, sa véritable passion, allant du Roi Lear aux farces contemporaines de Ray Cooney, il continue d'ailleurs à jouer. Il passa aussi un peu de temps à la télévision. Acteur très aimé et anobli, il a donné son nom à un théâtre à Tenterden. Il tient un des rôles principaux de la sitcom Father, dear Father aux côtés de Patrick Cargill.

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8. DANSE DE MORT
(DANCE OF THE DEAD)

Résumé :

Numéro 6 surveillé plus que jamais, des femmes qui tournent autour de lui, un Numéro 2 cachant bien son jeu, une radio abandonnée, un noyé échoué sur la plage, un ancien ami proche de la mort, un médecin un rien trop zélé, une chatte noire qui se promène, une villageoise mystérieuse… Numéro 6 reste sur ses gardes devant cette sarabande d'évènements sans queue ni tête. Il est invité au bal costumé annuel du Village en compagnie des autres habitants. Il ignore qu'il sera le « clou » du spectacle. Dans quel piège veut-on le faire tomber ?


Critique :

Après le petit contrecoup du Retour, Danse de mort, malheureusement, confirme une inquiétante baisse de forme. Pour son troisième scénario, Anthony Skene manque d'imagination et se perd dans une intrigue qui, bien partie, s'enlise dans la confusion et aboutit à une fin flirtant dangereusement avec le grand-guignol. Il est clair que cet épisode est un des moins réussis de la série.

Pourtant, l'épisode partait sur d'excellentes bases : dans le traditionnel dialogue Numéro 2-Numéro 6, nous sommes surpris de la voix qui est féminine. Nous avons donc un Numéro 2 féminin et nous sentons que l'épisode va être particulier.

L'épisode commence sur les chapeaux de roues. Le Numéro 40, un docteur pas très net, décide sans l'accord de Numéro 2, de soumettre Numéro 6 à une aliénation mentale via Dutton, un de ses anciens amis reclus dans le Village et mis en état d'hypnose. Mais Numéro 6 se méfie et de ce fait augmente sa torture. La scène devient très éprouvante avec notre héros à la limite du point de rupture… qui sous la douleur s'évanouit. Apparaît Numéro 2, furieuse de l'excès de zèle de son subordonné. Le petit dialogue qui suit nous en apprend beaucoup sur son caractère. Son allure presque garçonne et énergique, véritable féministe avant la lettre, surprend agréablement et son talent est mis en évidence dès son apparition. Il faut dire qu'elle est le principal atout de cet épisode. Sournoise et ironique, le Numéro 2 du jour est tout à fait atypique et va droit au but : elle veut que Numéro 6 parle par lui-même et souhaite même le voir travailler à leurs côtés ! Un adversaire brillant et dont l'autorité naturelle est indéniable malgré sa petite taille et son apparence frêle. Son physique si particulier est également un atout supplémentaire. Elle reste décontractée lorsqu'elle reçoit un coup de fil du Numéro 1, loin de la colère furibonde du Numéro 2 d'Il était une fois ou de la terreur de celui d'A. B. et C. Bref, un Numéro 2 de première classe !

L'épisode commence alors à se lire en double lecture : lors d'un dialogue mémorable entre Numéro 2 et Numéro 6, elle commence à re-égratigner la politique après la charge de Liberté pour tous (Numéro 2 dit que le Village est une démocratie… dans un sens). Ainsi nous nous apercevrons que les sentences du tribunal sont rendues par le peuple par exemple ou bien, comme l'explique Numéro 2, on respecte le choix de la majorité mais comme nous l'avait montré l'autre épisode, ce n'est qu'une démocratie de façade : l'opposition étant inefficace, on la supprime du Village (et elle le revendique) et on peut sacrifier des habitants qui ne sont pas importants (ce sera le cas de Dutton) mais il faut conserver ceux qui valent cher (Numéro 6) comme le fait notre société inégalitaire… rappelant ainsi combien elle favorise les riches ou les importants au détriment du commun peuple. Les villageois sont tellement soumis qu'on peut leur faire faire n'importe quoi ; ainsi, le crieur public leur ordonnera de s'amuser ! Il y a des ordres pour tout !

Numéro 2 encourage Numéro 6 à choisir une jolie fille pour le carnaval du Village qui va bientôt avoir lieu, et beaucoup sont disponibles. Sans doute une manière de forcer Numéro 6 à s'intégrer au Village. Mais, méfiant au plus haut point, il jette son dévolu sur Numéro 240, une femme « sauvage » et fermée qui refuse de répondre à ses questions, elle finit par s'en aller. Hélas, à la différence de Numéro 2, Numéro 240 apparaît comme un personnage bien transparent. Cette femme froide, inexpressive et vaticinante est quelque peu pénible et son rôle assez étendu va plomber l'épisode. Ce personnage représente certes la soumission totale à l'autorité donc le contraire de Numéro 6 mais il n'empêche qu'il pèche par son manque de profondeur et sa réserve exagérée. Toutes les scènes où elle apparaît s'en retrouvent affaiblies.

Numéro 6 enfreint volontairement les règles du Village en gardant un chat noir chez lui (il avait d'ailleurs déjà fait claquer la porte au nez d'un facteur qui voulait qu'il signe de son numéro ! Notre héros reste fidèle à sa devise : Je ne suis pas un Numéro !). Dans la scène suivante, il décide de dormir dehors après une tentative d'évasion avortée par le Rôdeur, au lieu de rentrer chez lui comme l'attendait Numéro 2 (une telle abnégation force l'admiration !). Comme dans Le carillon de Big Ben, par de petites actions en apparence banales, il manifeste sa volonté d'indépendance et de liberté. Si nous-mêmes, victimes de la société, ne pouvons changer l'ordre des choses, nous pouvons désapprouver ce système par des détails anodins mais révélateurs, clamer sa liberté d'être et de faire, tenir en échec ce système en voulant être soi-même et non un numéro parmi d'autres (le refus de Numéro 6 de signer de son numéro).

Malheureusement, l'épisode va commencer à sombrer dans la confusion à partir de ce moment, les scènes se suivant sans trop de logique. Lorsque notre héros se réveille, il aperçoit un cadavre sur la plage (Numéro 34).

Mais Anthony Skene ne donnera aucune information sur le noyé : suicide, accident, meurtre mis en scène pour que Numéro 6 trouve la radio dans sa poche ? Et qui était-il ? Cela, on n'en saura rien. Lorsque Numéro 6 rentre chez lui, il trouve son costume de bal prêt : c'est… un simple smoking ressemblant vaguement à l'éternel habit noir qu'il porte ! Numéro 2 a en effet compris que le Numéro 6 est toujours « lui-même ». Ce même Numéro 2 se dispute avec le médecin au sujet de leurs méthodes différentes, discussion qui fait quand même doublon de leur dialogue initial.

La scène de la terrasse semble assez réussie : Numéro 6 écoute la radio trouvée sur le cadavre, un message de liberté et d'invitation à la révolte y est diffusé. Message qui nous frappe d'autant plus que c'est ce que fait chaque jour Numéro 6 : lutter, lutter, parfois dans la douleur jusqu'à la liberté totale, ce message est évidemment aussi destiné au téléspectateur. Nous apprenons cependant que ce texte n'était… qu'une dictée ! L'ironie, marque de fabrique de la série, frappe encore, et le dialogue avec Numéro 2 ne fait que renforcer cette impression.
Malheureusement, cette scène est trop différente et contraste fortement avec la précédente, ce collage apparaît maladroit et dessert la continuité de l'épisode. De plus, Numéro 240 reste désespérément elle-même : terne, ce qui fait que la scène manque finalement son but.

Numéro 6 a un plan : il va rejeter le noyé à la mer en le munissant d'un message et de ses « papiers d'identité » du Village, dans l'espoir que le noyé soit retrouvé avec son appel à l'aide. Ceci fait, il se retourne et se retrouve nez à nez avec Numéro 42 alias… Dutton ! Comment a-t-il fait pour arriver là en quelques secondes sans se faire voir de Numéro 6 ? Erreur de continuité heureusement vite oubliée par le dialogue qui suit et qui rehausse le niveau : Dutton semble hagard, aux limites de la folie ; les méthodes inhumaines du Village ont fait leur œuvre et il semble flotter dans un autre monde. Une sourde angoisse étreint la scène quand il dit qu'il est en sursis et que bientôt il sera mort. En le regardant, on a déjà l'impression qu'il est un mort-vivant et Numéro 6 ne peut rien faire pour lui. La gravité de la scène est particulièrement bien rendue par ce personnage obscur.

Après une bonne première partie et une deuxième qui l'est moins, la dernière partie de l'épisode va malheureusement être d'une confusion à la limite du ridicule. La scène du carnaval est d'un désintérêt total excepté la musique dansante, les costumes et les décors d'une beauté à couper le souffle… mais qui cachent mal un scénario de plus en plus emberlificoté. La ritournelle Numéro 6 agaçant Numéro 240 devient lassante et on sent l'essoufflement de l'épisode. Ce qui est confirmé par la scène suivante qui règle en une minute l'affaire du noyé tout en nous faisant rester sur notre faim. Certes la scène fait son effet mais on est surpris des méthodes tarabiscotées du Village qui pouvait faire passer "Numéro 6 mort aux yeux du monde" de manière bien plus simple !

Retour dans la salle de bal, c'est maintenant l'heure du clou du spectacle : Numéro 6 est accusé d'avoir eu une radio en sa possession et va être jugé pour ce « crime ». La salle de bal devient salle de tribunal ! Numéro 2 va le défendre et Numéro 240 joue l'accusation. Malheureusement, cette scène de procès, qui doit être le sommet de l'épisode, est vraiment ratée. Même si on peut y voir une attaque contre les parodies de procès, qui sont légion dans toute démocratie ou dictature, ce côté parodique est trop mis en avant. Sans aucune subtilité nous assistons à ce faux procès dont les artifices sont tellement visibles que la scène en devient manquée. Le jury costumé, une foule immobile, un Numéro 2 ambigu et une Numéro 240 bien faible dans le rôle de l'accusatrice… on se demande s'il faut le prendre ou non au second degré. Nous sommes complètement perdus au milieu de ce symbolisme lourdaud, ici mal assumé, oscillant entre ironie et sérieux. Dans la même veine, Le dénouement, beaucoup plus fou, allégorique, et psychédélique, évitera cet écueil par un suspense et un récit parfaitement maîtrisé ce qui n'est pas le cas ici où le récit est devenu trop bancal pour tenir. En réalité, cette scène tombe dans son propre piège : la scène veut avoir l'impression de sonner faux et se révéler en fait profonde. Mais hélas, elle sonne réellement faux et son second degré possible n'est pas assumé (écueil évité dans les derniers épisodes, beaucoup plus allégoriques pourtant).

Après le procès, Numéro 6 tente de s'enfuir et trouve refuge dans une étrange pièce pour, avec Numéro 2, terminer l'épisode sur une scène absurdement incompréhensible. La fin n'apporte aucune réponse aux mystères de l'épisode et ne nous en suggère aucune. Certes, nous avons compris que tout l'épisode n'était qu'une grande mise en scène, mais après ? Quel était le but de Numéro 2, a-t-elle échoué ou non ? Pourquoi lui dit-elle qu'il est mort ? Pas mal d'effets dans cette scène qui, sur le fond, est entièrement vide. Bref, une frustration pour le téléspectateur qui n'a pas le mot de la fin pour cette fois. Anthony Skene avait bien commencé mais il a écrit le scénario de trop…

La mise en scène de Don Chaffey, heureusement sauve les meubles : il met en valeur d'ébouriffants costumes superbement conçus (Norma West est très jolie en bergère et Mary Morris et Duncan Macrae sont sinistres en diable dans leur costume de Napoléon et Peter Pan notamment ; mais tous les autres figurants ont de beaux atours) et des décors fastueux. Ses impressionnantes vues d'ensembles tant dans les intérieurs (maison de Numéro 6, mairie…) que les extérieurs (la plage infinie, les plongées) et ses plans rapprochés pour saisir sur le vif les sentiments des personnages aux meilleurs moments, sans parler de la fluidité aisée de sa caméra font que cet épisode bénéficie d'une réalisation brillante, typique du talent de Chaffey, on regrette qu'elle s'applique sur une histoire aussi moyenne.

Patrick McGoohan, pour une fois, en fait peu. Même s'il reste le rôle principal, il n'est pas aussi marquant que dans les épisodes précédents et il manque curieusement de présence alors qu'il est tout le temps à l'écran ! Légère déception donc pour l'acteur qui assure néanmoins le minimum. Du coup Mary Morris lui chipe la vedette sans problème ! Son engagement, son physique si particulier, sa voix aux nuances subtiles, son caractère mystérieux… elle est parfaite et est certainement un des meilleurs Numéro 2 de la série par la fascination continue qu'elle exerce sur le téléspectateur. Duncan Macrae est fantastique dans le rôle du médecin cinglé, adepte des méthodes « directes », il est vraiment stressant et suscite une crispation bienvenue. White est impressionnant en Dutton : son personnage sombrant peu à peu dans la folie irréversible est touchant et captivant même si on le voit peu, sa dernière apparition donne le frisson ! Malheureusement Norma West se révèle terriblement décevante ; forcée de jouer un personnage fade, elle est à l'unisson de son rôle : fantomatique et à côté de l'épisode. Elle diminue l'intérêt des scènes où elle apparaît. Son inexpressivité veut être inquiétante mais elle ne fait que provoquer l'irritation par son jeu grotesquement figé (son revirement dans la scène du procès n'est pas du tout crédible). Donc, une prestation médiocre qui ne fait qu'enfoncer un épisode qui l'est déjà… ce qui dénote tout de même une certaine cohérence ! Le personnage reste inachevé, comme la sinistre machine à écrire de la fin dont on ne saura sans doute jamais à quoi elle correspond !

Les autres seconds rôles, la jolie Denise Buckley en tête, sont bien rendus.

La musique est une grande réussite. La musique de carnaval, pastichant les partitions du Baroque, colle très bien à la scène. Sinon, elle est tantôt festive (les préparatifs de la fête) tantôt en tension malaisée (le cadavre, etc.) ; elle remplit largement son contrat.

Infos supplémentaires :

Curieusement, cet épisode en demi-teinte est un des plus appréciés des fans ! Surtout grâce à Mary Morris et Norma West (Bonus DVD). Bien qu'en 8e position dans l'ordre de diffusion, il semble qu'il aurait plutôt sa place dans les premiers car Numéro 6 n'est là que depuis trois mois, il dit qu'il est "nouveau" et tente encore d'échapper au Rôdeur alors que dans quelques épisodes "précédents", il savait très bien qu'il n'était pas de taille à lutter contre lui ; ici ce n'est pas le cas.

À quoi le titre fait-il référence ? Peut-être au fait que le bal dansant se transforme en un tribunal avec condamnations à mort à la clef. Numéro 6 est donc invité à une "danse" qui est à deux doigts de se réveler mortelle.

Pour des raisons que la raison ignore, Patrick McGoohan détesta le premier montage de l'épisode et insista pour qu'il soit définitivement remisé. Heureusement, l'éditeur John. S. Smith refit un autre montage qui reçut l'approbation de McGoohan et qui permit à l'épisode d'être enfin diffusé. (Bonus DVD).

En VO, dans le dialogue habituel Numéro 2-Numéro 6 du générique, Mary Morris (non doublée par Robert Rietty) ne répète qu'une fois le mot « information » au lieu de deux. Erreur de texte ? C'est la première et dernière fois que nous entendrons une voix de femme dans le dialogue.

La scène du procès n'est pas sans anticiper celle du Dénouement qui, elle, sera bien plus réussie !

Nous apprenons plusieurs choses à propos de Numéro 6 : il dort toujours la nuit, donc n'a sans doute jamais effectué de missions nocturnes, étrange pour un des meilleurs agents secrets britanniques. Bien qu'il boive très peu d'alcool, il est fin œnologue en déterminant du premier coup l'année d'une coupe, Steed lui aurait-il donné des leçons ? On remarquera qu'il chausse des lunettes dans la dernière partie de l'épisode, ce qui ne se reproduira plus. Enfin, le téléspectateur attentif remarquera que son costume de bal est le même qu'il utilise pour la soirée chez Mme Engadine dans A. B. et C.

Les Numéro 2 doivent parfois faire face à quelques problèmes d'autorité : après que le Rôdeur a tué Numéro 12 dans Double personnalité alors qu'il ne lui a pas demandé, voilà que Numéro 40, le docteur, prend l'initiative de faire parler Numéro 6 par une sinistre pression mentale sans avoir l'aval de sa supérieure… ce qu'elle n'apprécie guère ! Il y a en tout trois Numéro 2 féminins dans la série mais cet épisode est le seul où nous savons que le Numéro 2 est une femme dès le début.

This man has a future with us déclare Numéro 2 au docteur [Cet homme a un avenir avec nous]. Numéro 2 voudrait-il que Numéro 6 non seulement livre ses secrets mais en plus finisse par travailler avec eux ? En tout cas, contrairement à sa prédécesseure de Liberté pour tous, elle ne veut pas employer la force, tout comme la plupart de ses confrères d'ailleurs.

La chatte noire est en fait une agente de Numéro 2 ! On ne peut faire confiance à personne, pas même aux animaux…

Quatrième apparition de la Voix et Cinquième apparition du Rôdeur. Confirmant la scène du Carillon de Big Ben où Nadia est ramenée par plusieurs Rôdeurs, il semble qu'il y en ait plusieurs dans le Village. En effet, lorsque Numéro 6 veut suivre Numéro 240, le Rôdeur lui barre le passage quelques secondes puis le laisse passer. Numéro 6 grimpe les marches… et le Rôdeur l'attend de nouveau en haut alors qu'il semble peu probable qu'il ait pu arriver en haut en si peu de temps !

Numéro 240 a-t-elle eu une relation amoureuse avec Numéro 34, le noyé ? En tout cas, elle semble troublée par sa mort. Elle répète à Numéro 6 le dicton du Village vu dans L'arrivée : A still tongue makes an happy life (traduit par Motus et la vie sera belle).

Dutton avait pour surnom La barbe dans les services secrets.

Personne décidément ne sait qui est Numéro 1 et personne n'a envie de le savoir, à l'instar de Numéro 2 dans Le carillon de Big Ben. Comme l'atteste le dialogue Numéro 6-Numéro 240 :

— J'attends les instructions
— Du Numéro 1 ?
— Oui
— Qui est-ce ?
— Non !
— Dites-le moi
— C'est tout ce que je sais, tout ce qu'il y a à savoir !

Acteurs/Actrices :

Mary Morris (1915-1988) s'est tournée vers une carrière théâtrale après avoir reçu les cours de la Royal Academy of Dramatic Art et fait ses débuts à 21 ans au Gate Theatre de Londres. Elle a poursuivi son activité jusqu'à sa mort d'une insuffisance cardiaque. Il est à noter qu'elle a joué le rôle d'un garçon gitan dans une adaptation au théâtre de… Peter Pan ! Or, c'est dans la tenue de Peter Pan qu'elle apparaît au bal dans l'épisode. Elle a peu tourné de films mais a joué dans quelques séries de télévision dont Dr. Who ou le feuilleton SF A for Andromeda et sa suite avec Julie Christie. Ce fut une comédienne aimée de son vivant.

Duncan Macrae (1905-1967), écossais de son état, fut un comédien de théâtre avant tout et un des plus renommés de son époque. Cela explique qu'il a peu tourné pour les écrans, préférant se consacrer au Citizens Theatre de Glasgow, sa ville natale ou même au music-hall ! Il a cependant tourné dans une « Ealing comedy » : The Kidnappers (1953) ainsi que le rôle de l'inspecteur Mathis dans le Casino Royale parodique de 1967. Il apparut peu à la télévision mais il donne toute la mesure de son talent dans le rôle du machiavélique docteur, alias Numéro 40, dans cet épisode ; ce fut son dernier rôle. On peut le voir dans un épisode de Chapeau Melon : Esprit de corps (saison 3).

Norma West
(1943) a surtout fait des apparitions à la télévision britannique mais son rôle le plus connu reste celui de cet épisode. On a pu la voir dans Le Saint, Space 1999, dans le rôle de Wilhelmina Lawson dans l'épisode Témoin muet de la série des Hercule Poirot avec David Suchet ou dans Sherlock Holmes (avec Jérémy Brett).

Aubrey Morris (1926), qui n'a aucun lien de parenté avec Mary, a eu droit à beaucoup de seconds rôles dans des films (une cinquantaine !) et séries des 70's.Orange Mécanique (Kubrick), Lisztomania (Russell), Guerre et amour (Allen) pour ne citer que ceux-là. On a pu le voir aussi dans bien des séries anglaises et américaines (Destination Danger, Space 1999, Colombo…) et il a acquis ainsi une certaine notoriété. Il apparaît dans l'épisode La poussière qui tue (saison 4).

Alan White
(1924) n'a que peu tourné devant les écrans, privilégiant le théâtre. Il a tourné dans quelques séries comme Destination Danger, L'Homme à la Valise, Dr.Who… Il a renoncé à la TV au milieu des années 70.

Denise Buckley
(?) a surtout joué dans des séries anglaises comme Emergency Ward 10, Sanctuary, L'Homme à la Valise, Le Saint, Thriller et quelques rôles récurrents dans des feuilletons comme Tycoon ou The Fortunes of Nigel. Sa dernière apparition remonte à 1982. Cette ravissante actrice apparaît dans l'épisode Le visage (saison 6) où elle joue le rôle de Sally, la femme qui avait embouti la voiture de Steed.

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9. ÉCHEC ET MAT
(CHECKMATE)

Résumé :

Au Village se trouve un échiquier géant dont les pièces sont des habitants du Village. Numéro 6 est le pion de la Reine blanche. Au cours de la partie, la Tour blanche se révolte en bougeant de son propre chef ce qui le conduit directement à l'hôpital. Numéro 6, voyant qu'il n'est pas le seul révolté, décide de se mettre avec La Tour à la recherche des autres « résistants » qu'il doit différencier des gardiens. Puis, ils préparent un plan d'évasion malgré un Numéro 2 inquisiteur qui conditionne la Reine de manière à la forcer d'espionner Numéro 6. Qui sera échec et mat dans ses projets ?

Critique :

Échec et mat est un des épisodes les plus appréciés des fans. Sans doute à cause de son double niveau de lecture, très évident, et comme reflet bien plus évident par rapport aux épisodes précédents de la position aujourd'hui de l'individu dans le monde.

Cependant, l'épisode n'est pas exempt de certaines faiblesses mais la force percutante de son message en fait un épisode majeur de la série et qui rehausse l'intérêt du spectateur après le moyen Danse de mort.

La première scène de l'épisode pourrait être, à elle toute seule, un condensé de la série entière : la fameuse partie d'échecs humains, scène devenue culte à tel point qu'elle est souvent rejouée chaque année à Portmeirion. Numéro 6, se promenant dans le Village, arrive à la place centrale qui représente un échiquier géant. Une partie d'échecs va avoir lieu entre deux champions et on demande des volontaires pour jouer les pièces. Numéro 6, sur l'invitation de la « Reine », accepte de devenir son pion mais est peu attentif à la partie et préfère deviser avec elle sur l'éventualité d'une évasion. Il en oublie même de bouger quand on le lui ordonne.

Pendant ce temps, Numéro 2 espionne la partie et déclare que bien que protégé par la Reine, Numéro 6 n'est qu'un pion qui pourra sauter à tout moment. À ce moment-là, la Tour Blanche décide de bouger par elle-même et vient se planter devant le Roi adverse. Cet acte de révolte (On n'agit pas de son propre chef ici déclare la Reine) est immédiatement sanctionné : La Tour est amenée à l'hôpital pour la « réintégrer », la remettre dans le droit chemin. La partie se termine par la victoire des Blancs grâce à la Reine matant le Roi adverse (voir commentaires ci-dessous). Numéro 6, lui, est resté sur l'échiquier. Ensuite vient la discussion, lourde de sens, entre Numéro 2 et le joueur vainqueur.

Il y'en a des choses à dire rien que sur ces huit premières minutes, qui constituent certainement la meilleure première scène pour un épisode de la série (avec L'Arrivée) ! L'analyse de ces deux scènes étant particulièrement longue, elle est reportée à la fin de la fiche.

Scène suivante : comme d'habitude, nous avons droit à un petit dialogue tendu Numéro 2-Numéro 6, où le premier dit au deuxième qu'il veut son bonheur et qu'il a tort de vouloir s'échapper car ils ont des moyens persuasifs. À cela, Numéro 6 se borne à répondre avec humour noir et cynisme, ce qui amuse son interlocuteur. Il est remarquable que Numéro 2 dise vrai d'une certaine manière : il veut vraiment que Numéro 6 soit heureux dans le Village, on peut lui donner ce qu'il désire… pourvu qu'il ne se révolte pas et qu'il ne pose plus de questions ! C'est en fin de compte, une des armes de la société : la séduction. On vous procure un bonheur artificiel et routinier et en échange, vous la fermez, ce qui est une sorte de critique de la vacuité de la société de consommation. Sans doute une référence à 1984 d'Orwell où vous passez une belle vie en croquant des pilules de bonheur et en demeurant sous la coupe de Big Brother (Le Village évidemment). Se méfier des plaisirs faciles et paresseux, ils cachent généralement quelque chose…

Numéro 6 assiste à la terrifiante expérience de Pavlov pratiquée sur la Tour qui s'est révoltée de son propre chef en jouant de lui-même un coup illégal : déshydraté, il supplie qu'on lui donne à boire, se sert à des fontaines vides ou électriques et finit par être obligé d'attendre le bon vouloir du haut-parleur pour se servir. Cette expérience, déjà décrite ci-dessus (et dont les détails figurent dans les commentaires) est une nouvelle démonstration des méthodes inhumaines du Village : la Tour est réduite à n'être plus qu'un petit humain bien obéissant qui ne peut plus se révolter. Numéro 6 cache mal son dégoût devant l'impassibilité du Numéro 2 et finit par sortir. Cette scène est aussi une des plus dures psychologiquement de la série, surtout que Ronald Radd joue à merveille l'angoisse, le désespoir et l'impuissance dans cette scène.

Et la méthode semble porter ses fruits : la Tour se méfie de tout le monde et ne veut plus chercher à se révolter mais Numéro 6, en lui parlant très fermement et énergiquement, parvient quelque peu à ranimer sa flamme éteinte (malgré la défiance de la Tour qui le prend d'abord, par ses manières, pour un gardien). Scène curieuse car Numéro 6 acquiert une dimension insoupçonnée jusqu'ici : son allure inquiétante. En effet, il dirige cet échange et par ses brusqueries a un visage peu rassurant surtout devant l'impressionnable Numéro 58 (la Tour). Un côté un peu « négatif » surgit ainsi de sa personnalité. Justement, l'intérêt de cette séquence est de montrer le côté plus humain, moins brutal de la Tour, Numéro 6 est presque un méchant dans cette scène mais cela fait si longtemps qu'il rêvait de rencontrer un esprit indépendant comme lui, quelqu'un qui désire s'évader que son excitation est palpable même s'il veut rester stoïque. Cela montre que bien qu'ayant les apparences d'un « surhomme », Numéro 6 n'est pas un personnage absolument irréprochable. D'autant plus que cette scène va être le point de départ du slight misunderstanding de l'épisode.

De sa conversation avec la Tour qui suit, Numéro 6 décide d'interroger alors les habitants du Village en parlant d'une voix autoritaire, de manière à repérer les prisonniers des gardiens. Et en effet, les gardiens réagissent froidement (car ils savent que Numéro 6 est un prisonnier) tandis que les prisonniers se montrent serviles. Intuition, observation, analyse… voilà une belle application des capacités de Numéro 6, qui n'est autre qu'une démonstration de l'utilité de garder son esprit critique, évoqué plus haut par la conversation avec le joueur d'échecs. Tentative couronnée de succès car il parvient à différencier le grain de l'ivraie.

Ici malheureusement, l'épisode accuse un petit coup de faiblesse, d'abord en ce qui concerne le Numéro 2 du jour : curieusement, alors que nous avions jusque-là affaire à des Numéro 2 attentifs à tout, on peut être surpris de la confiance absolue qu'a ce Numéro 2 envers lui-même. Déjà dans le début, il ne se montrait pas préoccupé des velléités de révolte de Numéro 6. Et là, ici, en voyant le conciliabule suspect que tient Numéro 6 avec les autres prisonniers, n'a pas l'air de s'en émouvoir, tout comme il pense que la tour est « matée » grâce au traitement subi. Ce Numéro 2 assez désinvolte détonne beaucoup, on dirait qu'il veut faciliter la tâche de son prisonnier en fermant les yeux sur ce qu'il fait ! Le « méchant » du jour n'est donc pas aussi redoutable qu'il devrait l'être, ce qui porte un peu préjudice à l'épisode. Il a l'air de tout remettre entre les mains de l'infirmière, qui semble beaucoup plus inquiétante que lui. Témoin, l'expérience pratiquée cette fois sur la Reine :

Elle va jouer inconsciemment le rôle d'un agent double : elle se rapprochera de Numéro 6, cherchera à savoir ce qu'il manigance puis ira transmettre tout ce qu'il lui dira à Numéro 2. Pour ce faire… grâce à une sorte d'hypnotisme, on la fait tomber amoureuse de Numéro 6 ! L'amour comme arme secrète. Cela aurait-il inspiré l'épisode Amour quand tu nous tiens (saison 6 de Chapeau Melon) ?! Prisonnière des sentiments qu'elle lui porte dorénavant et du fait qu'elle est « prête à le trahir pour le sauver », l'on peut maintenant craindre pour les plans d'évasion de Numéro 6…

Cette expérience rappelle furieusement celle d'A. B. et C. En effet, on tente une expérience pour la première fois chez l'homme et elle se révèle assez inhumaine : tentative de possession de l'esprit de quelqu'un que ce soit par les rêves ou par la création d'un sentiment amoureux non naturel. Les méthodes du Village sont beaucoup plus sadiques et raffinées que des méthodes plus brutales (comme celle du sinistre docteur de Danse de mort).

Léger point faible dans le récit : la Reine, maintenant amoureuse de Numéro 6, veut le retrouver tandis que ce dernier, escorté de la Tour, prépare leur plan d'évasion. Le jeu de la course-poursuite est peu intéressant et fait office de remplissage car son utilité est peu importante pour l'histoire. Il est plus captivant de voir nos deux compères essayer de trouver des composants électroniques nécessaires à leur plan. Ainsi, cette scène apparaît en demi-teinte. Nous avons droit à la fin à la touchante déclaration de la Reine à son « bien-aimé ».

Cette scène réussit l'exploit d'échapper à la mièvrerie, grâce au jeu impeccable et nuancé de Rosalie Crutchley qui évite le piège de l'eau de rose. Et Numéro 6 de continuer à nous dévoiler sa face sombre : il se montre dur et impitoyable envers la Reine amoureuse, froid et distant (Je ne suis pas en sucre, vos larmes ne me feront pas fondre ! lui dit-il). On a vraiment pitié de son interlocutrice ! Cet aspect du personnage est renforcé dans la scène suivante : la Reine, en robe de chambre, rend visite à Numéro 6 qui, d'abord conciliant avec sa venue imprévue, lui parle sèchement au point de la faire pleurer. La séquence, d'abord amusante avec la décontraction et la joie d'espérer de la Reine, puis tournant à une fausse scène de ménage avec la dureté de Numéro 6 et la fragilité de la Reine en fait un grand moment de l'épisode. La voir essayer de le séduire sans succès (quand elle ajuste le haut de son peignoir…), s'agiter en tous sens, faire de larges et tendres sourires, se croire aimée, vaut son pesant d'or et est d'autant plus drôle quand on connaît le caractère d'acier de Numéro 6 !

On voit ainsi comment notre héros n'est pas si irréprochable que ça : son cynisme et sa méfiance le desservent, ce n'est pas quelqu'un de toujours sympathique, même si cela lui évite de tomber dans le piège de Numéro 2. Cette aversion apparente pour les femmes n'est pas totale pourtant : il se montrait courtois envers Numéro 24 dans Double personnalité et nous apprendrons plus tard qu'il est fiancé (voir L'impossible pardon). D'ailleurs, il semble regretter son attitude brusque et s'excuse auprès de la pauvre femme qui retrouve tout de suite sa mine radieuse lorsque Numéro 6 dit qu'il « l'aime bien ». Quand on dit que l'amour est aveugle… La psychologie du personnage, ni blanc ni noir, est donc soigneusement travaillée et apporte un plus à la série.

Hélas, la scène suivante va rendre vain toutes ces belles scènes ! En effet, la découverte de l'émetteur annihile les scènes précédentes : si elle permet à Numéro 6 de marquer un point, elle rend finalement inutiles les dix précédentes minutes ! Pourquoi avoir fait cette intrigue secondaire si c'est pour la résoudre sur une espèce de pirouette ? Le filon n'a pas été exploité jusqu'au bout : il n'y aura nulle trahison de la Reine, nulle surveillance attentive, bref un arrière-goût d'inachevé ! En plus, après cette scène, la Reine, devenue inutile, va disparaître de l'épisode sans que l'on sache ce qui va advenir d'elle et sans avoir finalement pesé sur l'intrigue. Elle n'a pas servi à grand-chose en fait ! Juste donner un faux espoir au téléspectateur. Dans ce cas pourquoi avoir donné une certaine importance au personnage ? Pire, le plan diabolique de l'infirmière comportait donc une belle erreur : il était trop évident qu'il allait échouer car reposant tout entier sur l'émetteur. Trop mince comme couverture ! L'infirmière n'a pas compris que l'amour était un sentiment ingouvernable et qu'on ne peut contrôler une personne qui le ressent. Ce gâchis est là le principal défaut du scénario de Gérald Kelsey et qui empêche l'épisode d'atteindre un niveau de perfection comme il l'avait atteint dans L'Arrivée. Frustrant !

La dernière scène : tout semble prêt, les derniers éléments du plan sont réglés : appel au secours, maîtrise des gardes et d'un Numéro 2 bizarrement souriant et désinvolte et qui, il semble, a une prédilection pour la méditation orientale et le karaté ! Scène étrange dont on se demande à quoi elle sert.
Alors, il semble que Numéro 6 ait gagné : il a dupé ses surveillants et tout le monde va pouvoir s'évader. Mais bien entendu, il y a un problème de dernière minute et c'est dans une chute d'une ironie mordante que se termine l'épisode ! Ironie noire car Numéro 6 ne peut s'en prendre qu'à lui-même puisqu'il est la cause du slight misunderstanding ! Si on peut s'interroger sur la solution un peu grosse, il faut l'avouer, c'est une fin digne d'un épisode de la série, avec évidemment une touchante dernière tentative désespérée de notre héros. Mais cette fin n'est pas aussi marquante et convaincante que celle des épisodes précédents donc une légère déception au final mais bon, après le ridicule de Danse de mort, on peut être indulgent !

Le scénario de Gérald Kelsey, un des meilleurs de la série, s'est donc avéré excellent, surtout grâce à son fort symbolisme et à la puissance de sa double lecture. Dommage qu'il se soit révélé un peu plus faiblard sur la fin.

Pour sa quatrième réalisation, Don Chaffey accomplit comme d'habitude un travail de pro : tout est parfait ! Prises de vue excellentes, caméra efficace lors des dialogues, servant agréablement l'intrigue, une superbe vue de l'échiquier géant, atout précieusement utilisé. La mise en scène se déroule à la même vitesse que l'histoire dans un parfait unisson. Bref, rien à dire. Il est dommage que ce fut la dernière contribution de ce génial metteur en scène pour la série car, pris par d'autres projets, il dut décliner les nouvelles offres de McGoohan. On peut le regretter tellement dès le pilote, par une réalisation serrée et originale, il avait toujours servi l'innovation apportée par la série.

Côté acteurs, on n'a pas à se plaindre non plus : McGoohan se montre plus glacial, plus tranchant, moins sympathique et ce nouvel éclairage, plus sombre, de son personnage lui sied tout à fait, rappelant parfois le John Drake de Destination Danger qu'il avait incarné auparavant. Une performance propre et nette, l'idéal !


Rosalie Crutchley est tout simplement inoubliable : la Reine trouble du début cédant la place à un rôle difficile de femme amoureuse. Elle évite tous les écueils et le fait de surjouer grâce à un jeu subtil et soigneusement mûri, on voit qu'on a affaire à une vraie actrice ! C'est sans aucun doute un des rôles féminins les plus réussis de la série. Ainsi sa crise de larmes est bien plus convaincante que celle, forcée, de Stéphanie Randall (la domestique) dans L'arrivée, quelle grande actrice décidemment ! Sa scène dans la maison de Numéro 6 où elle passe de la joie à la tristesse, de l'amour à l'amertume et vice-versa est une véritable leçon de comédie donné par une professionnelle, bravo !

Ronald Radd remplit fort bien son contrat : en jouant un prisonnier oppressé, un peu faible, fragile et doux, il contraste avec la dureté de Numéro 6. C'est finalement lui, le personnage le plus sympathique de l'histoire. Voir sa souffrance dans la scène de l'hôpital ou sa peur éternelle de faire une bêtise tout au long du récit révèle un excellent acteur à l'aise dans son rôle.

La peu recommandable infirmière de Patricia Jessel semble être une sœur de sa prédécesseure de A. B. et C. : glaçante et qu'on adore détester ! Ses méthodes sont terribles, car jouer avec le cœur des gens pour les contrôler est certainement le summum de la cruauté.

Hélas, il faut un peu déchanter à cause de Peter Wyngarde. Il a hérité d'un rôle de Numéro 2 finalement assez anodin et peu intéressant. Sa désinvolture permanente choque presque le spectateur et son efficacité est limitée, ce n'est pas à cause de lui que se produit l'échec final après tout. De plus l'acteur, malgré son grand talent de comédien et son sens de l'humour noir, peine à donner du relief à son personnage. Il ne se force pas trop alors que dans les épisodes de Chapeau Melon ou de Département S , il marquait profondément l'écran de sa présence. Une paille dans le cristal… Pourtant, son air détaché et son autorité naturelle sont perceptibles dans quelques scènes et il est vraiment regrettable qu'un tel acteur ait eu un rôle où il ne pouvait exercer tout son talent.

La musique est plus discrète mais reste efficace, surtout lorsque des violons romantiques accompagnent, dans un décalage hilarant, les scènes entre Numéro 6 et la Reine ! Délicieux !

Infos supplémentaires :

Aka : The Queen's pawn (Le pion de la Reine)

Le sixième et ultime épisode du remake de la série s'appelle aussi Checkmate (Échec et mat). Cependant, les deux intrigues n'ont rien à voir l'une avec l'autre.

La Tour porte le Numéro 58. Ce Numéro était celui de la jeune femme étrangère hystérique de Liberté pour tous.

Remarque : la Reine est le Numéro 8, soit le numéro de Nadia dans Le carillon de Big Ben. Elle prépare du chocolat chaud que semble apprécier Numéro 6 !

Cet épisode, 9e en ordre de diffusion, serait peut-être à ranger dans les premiers finalement. Le joueur d'échecs dit à Numéro 6 qu'il doit être « nouveau » et il ne le contredit pas. Cependant, cet épisode est la dernière défaite de Numéro 6. Dès l'épisode suivant, il déjouera les plans de tous les Numéro 2. Cet épisode clôt donc une première partie marquée par les défaites et demi-succès de Numéro 6, prélude à une série de victoires jusqu'au Dénouement dont il est difficile de savoir s'il est un triomphe ou une défaite finale du héros. À sa place, ou pas ? Puisque Numéro 6 y apprend comment différencier les gardiens des prisonniers...

La partie d'échecs de l'épisode déconcertera tous les amateurs du noble jeu car truffée d'invraisemblances :
Ainsi, lorsque cinq coups ont été joués, trois coups seulement figurent sur l'échiquier. Ou bien le fameux coup du pion de la dame (joué par Numéro 6) est joué avant le fou noir mais sur l'échiquier, lorsque le pion avance, le fou noir est déjà là ! Ou bien on a droit à une position de début de partie, puis une position de milieu de partie… puis on revient à une position de début !

Malgré ces erreurs, il est possible d'affirmer que la partie disputée est une partie des quatre cavaliers, une ouverture assez pratiquée à tous les niveaux où chaque joueur développe ses cavaliers dès le début, donnant une position au départ symétrique. En fait le nom complet de l'ouverture serait Partie viennoise transposée en partie italienne des quatre cavaliers avec variante d4. Puisque la partie commence par une ouverture dite « viennoise » (déplacement au 2e coup blanc du Cavalier côté Dame) qui devient une partie « italienne » (déplacement des fous côté Roi sur la colonne c) des quatre cavaliers (à cause du déploiement des quatre cavaliers comme son nom l'indique). d4 correspond au mouvement du pion de la Dame situé sur la case d2 en d4.

Bien que ce coup soit possible, c'est une faute dans cette position donc surprenant de la part du « champion d'échecs » que le joueur ayant les blancs prétend être ! Mais la réplique suivante, jouée par les Noirs : le repli du Fou en d6, est encore plus ridicule ! En effet, le pion dame est attaqué trois fois et défendu seulement deux fois donc les Noirs pourraient gagner ce pion sans contrepartie pour les Blancs et la Reine n'y pourrait rien ! Sa protection est illusoire et comme le dit Numéro 2 : La Reine ne fera rien pour lui ! C'est la vérité ! Mais au lieu de ça, les Noirs jouent un coup stupide qui ferme leur jeu et les étouffe !

Numéro 2 prétend que l'expérience de Pavlov a été pratiquée d'abord sur des rats, Numéro 6 n'est pas d'accord et prétend que c'étaient des chiens. C'est en effet réellement des chiens ! Numéro 2 devrait revoir sa copie.
Cette expérience est pratiquée sur la Tour : il pense qu'il ne peut toucher à la fontaine bleue à cause du choc électrique, mais quand on lui dit qu'il n'y a pas de danger, il le fait et tout se passe bien. En fait, si on conditionne le sujet à voir une corrélation entre un désir et un stimulus sonore, lorsqu'il entendra désormais ce stimulus, ce dernier déclenchera le désir, c'est le réflexe de Pavlov. La Tour a le désir de boire à la fontaine mais il ne veut pas à cause du choc électrique ; la voix du haut-parleur lui dit qu'il n'y a aucun danger et cela agit comme une catharsis : son désir de boire à la fontaine revient et il le fait. La voix déclenche ce désir et ainsi assujettit le sujet qui vit sous sa dépendance le temps de son conditionnement.

La résistance de Numéro 6 face aux pressions mentales est redoutable : les drogues de A. B. et C. et de Musique douce, la schizophrénie de Double Personnalité, l'aliénation de J'ai changé d'avis, le record étant Il était une fois où il survit à un huis clos oppressant et d'une intensité quasi démente. Son point de rupture est inconnu mais doit être élevé car jamais Numéro 6 n'a craqué devant la pression. On comprend donc sa réplique quand l'infirmière s'interroge sur son Breaking Point !

Numéro 6 est selon l'infirmière « beau garçon » et « viril ».

Les questions ne sont vraiment pas les bienvenues : lorsque Numéro 6 demande d'où vient la Reine, celle-ci biaise en parlant de la partie. Il est remarquable que les prisonniers ont l'air plutôt heureux de leur captivité mais qu'ils s'assombrissent lorsqu'on leur pose des questions.

— Qui est Numéro 1 ?
— On ne pose pas de telles questions.


Analyse des deux premières scènes :

Il saute aux yeux que cet échiquier géant représente notre monde et que nous sommes tous des pièces du jeu. La vie, l'avenir de notre monde se joue grâce à des décisions soigneusement pesées, d'actions plus ou moins mûrement réfléchies. Mais notre vie aussi se conduit telle une partie du noble jeu : « La vie […] est comme une partie d'échecs. Les premiers coups donnent la direction de la partie, mais tant que la partie n'est pas terminée, il reste de jolis coups à jouer » disait Anna Freud. Et en effet, pour réussir dans la vie comme dans le jeu d'échecs, il est capital de bien se connaître, de savoir ce que l'on veut réellement pour aboutir. Numéro 6 veut défier la société et joue ses « coups » en conséquence : pas de lâcheté, de crainte, de compromis ou de demi-mesures : il veut sa liberté et fera tout pour l'obtenir. Les autres « joueurs » ont choisi, eux, de subir et de ne pas se remettre en question alors que la deuxième chance existe : la Tour en est un excellent exemple – elle se révolte, puis, effrayée, se rétracte mais Numéro 6 l'encouragera à continuer sa voie et à tenter de s'échapper. Tout n'est pas fini pour la Tour : le Village a cru la vaincre mais la partie pour la liberté n'est pas finie ; il reste de jolis coups à jouer et la Tour se range du côté des résistants. Le même raisonnement s'applique pour tous ceux qui rejoindront Numéro 6 (le joueur de la partie compris).

Mais évidemment, ce qui ressort de cette scène, c'est l'illustration de ce que disait l'amiral à Numéro 9 à la fin de L'arrivée : « Nous sommes tous des pions » [We're all pawns], anticipant tout compte fait cet épisode ! En effet, comment ne pas voir dans cette situation le reflet de ce que nous subissons ? Nous sommes brimés dans nos efforts par une sélection inégalitaire (fait déjà remarqué dans Danse de mort où certains habitants sont sacrifiés et d'autres, préservés) qui ne daigne d'ailleurs vous récompenser que lorsque vous suivez ses lois (le professeur du Général par exemple) ou que vous acceptez de donner votre âme en travaillant pour elle (les gardiens) mais ces élus-là (les riches dans notre monde) sont rares, la société ne se préoccupe pas du commun (les prisonniers) et encore moins des « inutiles » qui meurent de mort lente comme Dutton qui, définitivement décervelé à la fin de Danse de mort, n'a plus qu'à attendre la fin : ce sont les pauvres.

Lorsque vous gênez et désobéissez en montrant votre indépendance, vous subissez un traitement de « réadaptation » dont nous avons un aperçu dans cet épisode quand la Tour est soumise à la terrible expérience de Pavlov à l'hôpital. L'épisode J'ai changé d'avis ira encore plus loin dans ce sens.

Oppressés par la société, méprisés par le pouvoir en place (et l'idée d'un Numéro 2 changeant toujours veut bien dire que, quelle que soit la personne à la tête du pouvoir, le sort du peuple ne s'améliorera pas pour autant), nous sommes autant de pions sur l'échiquier, au service de nos gouvernants. Et Numéro 6 ne l'accepte pas : il veut s'échapper et si c'est impossible pour les pièces de ce jeu, ce ne l'est pas pour lui ; Numéro 6 combat avec les règles du Village pour pouvoir les transgresser correctement (il ne refuse pas de bouger quand on le lui demande mais ne le fait pas tout de suite !). Il refuse d'être un pion, ce que ne veut que voir le Numéro 2 : Ce n'est qu'un pion, il peut sauter à tout moment. Et contrairement à ce qui est dit, la Dame protège mal son pion (voir analyse de la partie dans les commentaires). Cela veut-il dire que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes ? La réponse est difficile : oui, car il dépend de nous et de notre capacité à ne pas se laisser suborner par les autres de rester indépendant ; non car tout seul, on ne va pas loin. D'ailleurs, si individualiste que soit Numéro 6, il a besoin de l'aide de la Tour pour organiser son évasion.

Il ne tient qu'à nous d'obéir docilement comme une pièce d'échecs sans vie que l'on manipule ou se révolter en sortant de l'échiquier (Le Village bien sûr).

Après une première scène aussi forte, il est évident que la tension doit retomber un peu. Ce n'est pas du goût du scénariste Gérald Kelsey qui enchaîne immédiatement sur une superbe conversation entre Numéro 6 et le joueur d'échecs : ce dernier avoue aimer jouer aux échecs humains car il satisfait ainsi sa soif de pouvoir bien qu'il ne semble pas être dirigeant dans l'âme. Il est lui aussi un prisonnier mais, par le jeu d'échecs, il maintient son esprit en éveil et dit que cela sert à « les » défier. Phrase d'une grande importance : le savoir, le plaisir intellectuel comme antidote à l'abêtissement de la population. Le cinéaste Pasolini disait que la culture était une résistance à la distraction. Comprenez, l'oppression. Oui, comment asservir un homme de la façon la plus efficace ? En le rendant stupide, en ne lui offrant que de la sous-culture, en le laissant en jachère, en l'illusionnant. Et Numéro 14, le joueur, qui se dit trop vieux pour s'évader, marque sa résistance face à l'oppresseur en faisant travailler ses méninges : il doit non seulement jouer aux échecs mais aussi reconnaître les blancs des noirs « à leur coopération ». Que veut-il dire ? Qu'il faut reconnaître les gardiens des prisonniers, c'est-à-dire vos amis de vos ennemis. Pour réussir sa vie, il faut avoir besoin des autres mais se méfier de ceux qui veulent vous empêcher d'entreprendre vos desseins. C'est pour cela qu'il faut rester méfiant et ne pas se laisser abuser par sa naïveté : d'où la distance froide que prend Numéro 6 avec la Reine dans la scène qui suit car elle pourrait être une traîtresse. Pour en revenir au savoir, si on l'utilise et le contrôle (à l'opposé du par cœur ânonné du Général), c'est réellement une arme précieuse contre l'asservissement, car elle permet d'être indépendant et de garder un esprit critique toujours en alerte, esprit qui permet à Numéro 6 de distinguer les prisonniers des gardiens.

La série se voulait contre-utopique en proposant ce faux monde heureux qu'est Le Village mais elle se révèle d'anticipation car aujourd'hui, avec la volonté perverse de certains gouvernements irresponsables, la culture est étouffée que ce soit par manque de financement ou mainmise de l'État destructeur. L'exemple de Berlusconi aliénant les Italiens que ce soit par la possession de l'audiovisuel (programmes débiles et au ras des pâquerettes) ou la réduction des subventions à des institutions comme la Scala de Milan n'est autre qu'une application des méthodes du Village ! Ce qui est confirmé par le « traitement » subi par la Tour, où il est conditionné, modelé, formé, pour ne plus se révolter. Tout est métaphore mais la puissance du message est d'un impact saisissant aux jours d'aujourd'hui.

Acteurs/Actrices :

Peter Wyngarde (1933) est extrêmement connu dans le monde des Avengers car il était l'incontournable Cartney dans l'épisode culte Le club de l'Enfer (saison 4) où il métamorphose Emma Peel en reine du péché dans une séquence qui ne l'est pas moins. Il a aussi joué dans Caméra meurtre (saison 5) où, en Stewart Kirby, il parodiait Alec Guinness en changeant 11 fois de rôle en 50 minutes ! Mais cet acteur, ayant également joué dans d'autres séries comme Le Saint, Le Baron, Dr. Who… est cependant davantage connu pour avoir interprété le rôle de Jason King dans Département S et sa suite éponyme, série qui en influença bien d'autres. Son rôle de Numéro 2 est un de ses plus connus. Bien qu'il soit parfois apparu au cinéma, on a surtout retenu son immense carrière théâtrale (il a joué notamment avec Déborah Kerr et Raymond Burr) et il est reconnu comme un comédien magistral. Ambivalent, il a été un peu dans la chanson et est considéré aussi comme un bon écrivain. Le personnage de Jason Wyngarde des X-men est un hommage évident à l'acteur. Une rumeur tenace a dit qu'il était un neveu de Louis Jouvet mais il semble qu'il n'en soit rien.

Ronald Radd (1929-1976) délaissa, malgré ses succès, le théâtre au bout de quelques années pour consacrer les dix ans qui restaient de sa courte vie à la télévision. Il a en effet beaucoup joué dans toutes les séries anglaises de l'époque : Randall et Hopkirk, Destination Danger, Z-cars… Le cinéma ne l'a pas oublié et il joua avec beaucoup de brio dans des films malheureusement oubliés (The Camp on blood island, Kremlin letter de John Huston, The Double man…). Malgré sa petite taille, ce fut un acteur aimé. Il est apparu dans trois épisodes des Avengers : Cade dans Le point de mire (saison 2, une prestation magistrale), Quilpie dans Le retour du traître (saison 3) et Shaffer dans Mission très… improbable (saison 5).

Rosalie Crutchley (1920-1997) fut une des plus grandes comédiennes de théâtre de son temps, interprète renommée du répertoire classique (Le Roi Lear, Le Conte d'Hiver, Roméo et Juliette…) tout en menant une fructueuse carrière cinématographique : Le Jardinier espagnol, Electra, Quo vadis, La Maison du diable, Mahler… sans oublier une mémorable apparition dans Quatre mariages et un enterrement dans le rôle de Mrs. Beaumont au second mariage… Elle a aussi beaucoup tourné dans des séries TV (dont le rôle de Catherine Parr dans une série sur les six femmes d'Henri VIII) et le rôle de la « Reine » est un de ses plus fameux. Cette comédienne complète a commencé le théâtre à seulement 12 ans et elle n'a jamais cessé de tourner jusqu'à sa mort.

George Coulouris (1903-1989) étudia à la Central School of Speech and Drama où il eut pour condisciples Peggy Ashcroft et Laurence Olivier. Il commence comme tout aspirant acteur par Shakespeare (Henry V). Sa carrière décolle grâce à sa rencontre avec Orson Welles en jouant dans sa production de Jules César. Le rôle de Thatcher dans Citizen Kane, en 1941 du même Welles (pour lequel il reçoit un prix) le rend célèbre. Il joue ensuite dans plusieurs chefs-d'œuvre comme Pour qui sonne le glas avec Gary Cooper, Femme aimée est toujours jolie et Quand le jour viendra avec Bette Davis… et le Jeanne d'Arc (1948) avec Ingrid Bergman. Il retourne en Angleterre en 1950 et continue son excellente carrière cinématographique (plus de 80 films !) dont le Mahler de Russell avec Rosalie Crutchley ou Le Crime de l'Orient Express ou Arabesque ; tout en consacrant plus de son temps au théâtre, dont un triomphal Roi Lear, sans oublier le répertoire contemporain : August Strindberg, Tennessee Williams… Spécialisé dans des rôles de méchants, il a cependant aussi joué la comédie. On l'a vu dans quelques séries comme Destination Danger, Dr. Who... et entendu dans de nombreux rôles à la radio. Ce fut l'un des plus grands comédiens anglais.

Patricia Jessel (1920-1968) fut une comédienne qui s'est surtout tournée vers le théâtre, que ce soit le répertoire classique (Hamlet…) ou contemporain (L'amour des quatre colonels de Peter Ustinov…). Elle a d'ailleurs reçu un prestigieux Tony Award de la meilleure comédienne dans une pièce pour le rôle de Romaine dans une pièce d'Agatha Christie en 1955 : Witness for the prosecution. Elle a aussi joué dans quelques films et téléfilms mais en nombre limité vu sa mort survenue relativement tôt. On a pu la voir dans le rôle de Sally Brass dans la série anglaise The Old Curiosity Shop (sept épisodes). Son rôle dans cet épisode fut son avant-dernier.

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10. LE MARTEAU ET L'ENCLUME
(HAMMER INTO ANVIL)

Résumé :

Harcelée par le brutal nouveau Numéro 2, une jeune femme, poussée à bout, se suicide sous les yeux de Numéro 6 qui avait entendu ses cris. Numéro 6 jure au Numéro 2 qu'il paiera pour ce crime. Peu après, le Numéro 2 convoque Numéro 6 et lui déclare que tout homme a un point de rupture et qu'il brisera son insolent prisonnier, lui promettant qu'il sera « le marteau » qui martèlera « l'enclume ». Mais Numéro 6 a un plan et à coups de faux messages secrets et de signaux inquiétants, fait croire au Numéro 2 qu'il est en fait là pour le surveiller lui ! La tension entre les deux ennemis monte graduellement et inexorablement… Comment cela finira-t-il ?

Critique :

Le marteau et l'enclume est un épisode charnière car ouvrant une sorte de deuxième partie de la série.

En effet, les neuf premiers épisodes forment un tout et racontent les premières (mes-)aventures de Numéro 6 dans Le Village. Ces épisodes ont la particularité de se terminer ou bien sur un échec (Liberté pour tous, Le retour…) ou un semi-échec (Le carillon de Big Ben, Double personnalité…) du héros (l'exception étant A. B. et C. et Le Général dans une moindre mesure) quand il tente de s'évader ou de réussir un but qu'il s'est fixé au Village. Échec et mat marquait sa dernière défaite mais maintenant, fort de l'expérience acquise et des leçons de ses erreurs, il va enchaîner les victoires sur les dirigeants du Village, faisant échouer tous leurs plans, à défaut de pouvoir s'évader pour le moment. Tout commence à basculer à partir de cet épisode au suspense haletant et à la tension sans cesse grandissante. Cette espèce de face-à-face à distance, où Numéro 6 tente de faire tomber le Numéro 2 dans un duel à longue portée n'est pas sans préfigurer le chef-d'œuvre absolu que sera le huis clos infernal d'Il était une fois.

L'introduction est saisissante : une jeune femme (Numéro 73) se trouve à l'hôpital et subit une véritable torture morale de la part d'un Numéro 2 incroyablement sadique qui lui dévoile l'infidélité de son mari (est-ce un mensonge ? On ne le saura pas) et profite de sa faiblesse pour la pousser dans ses retranchements. La jeune femme, poussée à bout, se défenestre. Cette scène est terriblement saisissante : la détresse de la jeune femme faible devant la tyrannie oppressive de Numéro 2 a annoncé la couleur : nous avons affaire à un adversaire d'une méchanceté rare, véritable bourreau, un adversaire à la taille de Numéro 6 ! Cette brève introduction promet beaucoup… et exaucera beaucoup ! Grâce à l'histoire, en tension grandissante, de Roger Woddis.

La scène suivante pose les enjeux de l'histoire d'aujourd'hui : après que Numéro 6 a sèchement décliné l'invitation de Numéro 2 (indépendant jusqu'à la moelle des os décidément), il se fait enlever (mais non sans une bonne bagarre) par trois gardes du dirigeant et transporté de force dans la salle de contrôle. Le nouveau Numéro 2, par ses méthodes musclées, détonne par rapport à ses prédécesseurs qui n'ont jamais utilisé la force (sauf celui de Liberté pour tous) et par son sadisme stupéfiant : le dialogue à fleur de peau avec son prisonnier est tout en phrases judicieusement choisies, blessantes et autoritaires. Numéro 6, ironiquement, le défie puis sort de la pièce tandis que Numéro 2 ordonne une vigilance accrue sur son prisonnier qu'il veut espionner dans les moindres détails. Il ignore que cette décision, qui semble lui donner tout pouvoir, va se retourner contre lui. Ou comment le pouvoir, la puissance, peuvent être combattus avec les armes de l'intelligence et de la détermination.

Numéro 6 ourdit alors un plan machiavélique, digne des plus grands Diabolical Masterminds, qui repose sur le tempérament vindicatif, emporté et méfiant de son agresseur. On pourrait presque l'attribuer à un méchant redoutablement tacticien et le fait qu'il lutte avec des armes très perverses surprend de sa part mais il vient un moment où il faut transgresser les règles posées et dénier toute compassion. Le comportement de Numéro 6, intolérable dans une situation normale, est ici justifié par la situation extrême face à laquelle il se trouve, une sorte de légitime défense : ce sera lui ou l'autre car si Numéro 6 se contente de se défendre, il finira par succomber à la pression, aussi fort soit-il. D'ailleurs, sa tactique purement défensive des épisodes précédents n'était pas la bonne puisqu'il a essuyé revers sur revers. Il n'a donc pas d'autre choix que de contre-attaquer et un lien avec l'épisode précédent apparaît alors : aux échecs, une règle d'or est que le camp le plus faible (Numéro 6, seul et sans armes) doit non se défendre mais contre-attaquer pour espérer lutter et ne pas céder contre le camp le plus fort (Numéro 2, omnipotent et entouré d'acolytes et d'hommes de main). Serait-il possible que sa désastreuse expérience échiquéenne l'ait influencé et poussé à adopter cette autre tactique ? En tout cas, les deux épisodes se suivant et marquant une frontière entre deux ères de la série, peuvent laisser penser que c'est le cas bien que cela ne soit qu'une hypothèse…

Toute la stratégie de Numéro 6 repose sur un bluff osé : il va faire croire qu'il est envoyé par ses « maîtres », sous l'habit d'un prisonnier, pour surveiller le Numéro 2. Ce plan serait voué à l'échec si le tempérament du nouveau Numéro 2 était calme et réfléchi (comme le premier de L'arrivée), car il ne céderait pas à la panique et ne suivrait l'affaire que de loin. Mais le Numéro 2 aujourd'hui est féroce, irascible et sadique, il est un vrai tyran des temps modernes et donc, par conséquent, d'une méfiance exagérée, prompt à s'inquiéter pour des détails « suspects » alors qu'ils n'ont pas lieu d'être. L'intelligence de Numéro 6 et la connaissance de la personnalité de son adversaire lui permettent d'échafauder ce plan. Il va faire tomber son ennemi dans une spirale infernale qui tient en haleine le téléspectateur car la tension ne monte que petit à petit mais dans un crescendo sensible et inexorable.

Tout l'épisode est construit sur deux types de scènes : les menaces et la subversion, toutes deux bluffées.

Les menaces : il écoute plusieurs fois L'Arlésienne de Georges Bizet mais sans s'y attarder plus de quelques secondes mais par la suite, il prétend avoir entendu un message dans un des disques de L'Arlésienne, et ce message émanerait des véritables dirigeants du Village pour qui le Numéro 2 n'est que leur représentant ; d'où l'inquiétude de Numéro 2 !

Puis Numéro 6 écrit un message secret à "X04", intercepté par Numéro 2, qui dit que ce dernier est instable psychologiquement ce qui pétrifie Numéro 2. (On notera quand même une petite invraisemblance : pourquoi Numéro 2 ne cherche-t-il pas à savoir à qui Numéro 6 a envoyé le message ? Petite facilité scénaristique qui heureusement n'enlève rien au récit.) On notera aussi une fausse bombe à la porte de Numéro 2 et un pigeon voyageur transportant un autre "message". Numéro 2, pour se l'approprier, utilise des canons pour pulvériser le messager ! Un gros canon pour un tout petit pigeon ! La paranoïa à son plus haut point !

Admirons le clin d'œil du scénariste sur « L'Arlésienne » qui désigne un personnage dont on entend toujours parler mais qu'on ne voit jamais. Et si l'Arlésienne désignait le fameux Numéro 1 ?

Puis la subversion : il va isoler Numéro 2 en lui faisant croire que ses serviteurs sont en fait de son côté ! Et effectivement, Numéro 2 va se séparer avec fracas de tous ses alliés, trompé par la stratégie de Numéro 6.

Il renvoie son expert en messages secrets qui ne trouve aucun message dissimulé dans des feuilles blanches cachées par Numéro 6 et qui ne contenaient réellement rien !

Puis le docteur en psychiatrie après que Numéro 6 a engagé une discussion digne d'Othello : il parle en Iago de l'instabilité de Numéro 2 au docteur qui, comme Cassio, bien sûr, ne comprend rien et lorsque Numéro 2 entend ça, tel Otello, il est dupé et ne veut pas croire les dénégations sincères du docteur et le renvoie durement.

Puis, c'est le chef d'orchestre de la fanfare du Village, après que Numéro 6 lui a demandé de jouer la farandole de… L'Arlésienne bien sûr !

Puis le superviseur lui-même après que Numéro 6 a envoyé un message signé d'un villageois mort depuis un mois ! Ensuite, son équipe de traduction de messages secrets après avoir envoyé une comptine enfantine "codée" par signaux qu'ils n'ont pu traduire.

Et enfin, dernier bastion, l'homme de main, Numéro 14 lui-même en "conspirant" avec lui.

Oh bien sûr, Numéro 14 cherche bien à se venger pendant une bagarre féroce avec Numéro 6 mais il ne sortira pas par où il est entré dans la maison : il partira… par la fenêtre, brisant une vitre au passage ! Quand on cherche Numéro 6, on le trouve ! À noter que ce combat excellemment filmé se déroule sur fond d'une calme musique baroque ! Décalage hilarant qui n'est pas sans rappeler la bagarre de Cathy Gale dans L'homme aux deux ombres sur fond de valse viennoise Straussienne !

Il est réjouissant de voir Numéro 2, cet homme cruel, plein de pouvoir, se débarrasser de tous ses serviteurs en les accusant de traîtrise uniquement sur des on-dit, sur des apparences, sans aucune preuve véritable. Numéro 6 ne peut attaquer qu'en bluffant, par des assauts vides en réalité mais forts à l'extérieur. Et cette accumulation de preuves « apparentes » suffit à faire germer la suspicion et l'inquiétude chez un Numéro 2 trop colérique et méfiant. Une situation qui n'est pas sans rappeler des épisodes comme Affectueusement vôtre où Tara est victime d'une conspiration analogue.

Toute la violence de cet épisode qui avait explosé par rafales éclate maintenant dans toute sa fureur dans la scène finale. Numéro 6 vient porter, avec sa froideur habituelle, le coup de grâce à son ennemi qui en larmes, semblait serrer contre lui le Grand-Bi exposé dans la salle (le Grand-Bi faisant peut-être référence au Passé dans la salle de contrôle futuriste, il n'est pas interdit d'y voir un symbole d'un Numéro 2 se réfugiant dans son passé, ne voulant pas croire en sa défaite). Numéro 2, éructant, presque fou, hurlant et gémissant à la fois n'est plus que l'ombre de lui-même, dans un état insoutenable de délabrement mental. Numéro 6, jouant le rôle de l'envoyé mécontent du comportement de Numéro 2, ironise sur son « pouvoir » qui n'a pas empêché son isolement final. Anéanti et pitoyable, Numéro 2 doit subir une dernière humiliation mais pas la moindre, il franchit l'ultime marche de la déchéance et se précipite vers son funeste destin. Numéro 6 est vainqueur sur toute la ligne. Une tragédie parfaitement réglée. Le marteau s'est brisé contre l'enclume et la défaite est sans rémission.

Le scénario de Roger Woddis est un des meilleurs jamais écrit pour une série : la façon dont il mène progressivement son histoire en partant d'un Numéro 2 méchant et puissant pour aboutir à une misérable loque humaine frappe par sa puissance dévastatrice et son sens consommé du drame. Il n'est pas anodin que cet épisode soit souvent cité comme un des meilleurs de la série. Surtout qu'il s'agit ici de la plus grande victoire de Numéro 6 dans toute la série : victoire totale et écrasante, sans contestation. Son sens du drame psychologique rend plausible une machination qui aurait été incohérente dans une autre situation. Sa grande imagination lui permet de trouver sans cesse de nouvelles idées pour faire passer Numéro 6 comme une taupe aux yeux de Numéro 2 (CD, pigeon, message secret…) tout en offrant un habile pastiche, presque une parodie, de la manière dont les agents secrets communiquent entre eux. Les différents codes des faux messages de Numéro 6 sont en effet plutôt comiques et tirés par les cheveux, et voir le Numéro 2 y accorder de l'importance produit un contraste presque drôle. Sans sa gravité et sa tension, cet épisode aurait presque pu être une comédie ! (Comme Le Grand Blond avec une chaussure noire, qui pourrait être une parodie de cet épisode) Mais seul La mort en marche s'affirmera comme une véritable parodie comique des séries d'espionnage. Bref, un épisode d'une maestria qui laisse pantois !

La réalisation de Pat Jackson sert fidèlement le récit : au plus près de Numéro 2, présent presque à chaque plan, il fait voir l'épisode entièrement du point de vue de ce dernier, renforçant ainsi la pression et nous mettant à la place du dirigeant au lieu de Numéro 6 qui finalement ne joue qu'un rôle secondaire ! Malin de sa part aussi d'alterner rapidement des plans très différents (les scènes de la salle de contrôle) pour dynamiser le récit ou faire de gros plans sur les différents personnages, cernant ainsi toutes leurs émotions car c'est un épisode très expressif, où les réactions et les émotions ont la part du lion. Digne d'Hitchcock, la caméra de Pat Jackson donne une tension fantastique et le plan final, plan d'ensemble très large avec un Numéro 2 seul dans une immense salle vide, couronne impeccablement un travail exemplaire.

Nous sommes aussi gâtés côté interprétation ! Bien qu'elle disparaisse au bout de deux minutes, Hilary Dwyer parvient à rendre son personnage saisissant et émouvant. Son chagrin, sa lassitude, sa peur, sa terreur horrifiée et sa fin tragique ont le temps de marquer durablement le téléspectateur compatissant tout en brossant, via son personnage de martyr, le portrait cruel de Numéro 2.

Basil Hoskins a un rôle plus étendu mais plutôt anodin, davantage un faire-valoir de Numéro 2 mais son orgueil, sa sûreté et son profond dédain font de lui comme un reflet de son diabolique maître, un Numéro 2 en devenir ! Le voir perdre sa morgue dans l'avant-dernière scène et se faire littéralement éjecter de la maison de Numéro 6 est donc une joie pour les fans, ravis de voir son insolent bec cloué.

Patrick McGoohan accomplit ici une de ses prestations les moins marquantes. Le scénario ne lui imposant aucune prouesse à faire, il traverse l'épisode toujours stoïque, déterminé et froid, avec un jeu un peu figé. Il est même clairement en retrait dans cet épisode.

Car pour l'unique fois de la série, le personnage principal est bel et bien le Numéro 2.

Patrick Cargill accomplit une performance hors du commun absolument subjuguante ! Il explose de son talent le personnage de Numéro 2 : débutant dans la confiance, le cynisme et la férocité, peu à peu le voyant perdre ses repères avec un jeu tout en nuances qui devient de plus en plus fort, jusqu'à l'effondrement final presque insoutenable ! Son personnage glisse progressivement dans la folie et il porte tout l'épisode sur ses épaules. Tout son entourage, y compris Patrick McGoohan, pâlit devant ce spectacle inouï, ce one-man-show écrasant de force et de génie. Son interprétation en fait un des plus grands Numéro 2 de la série. Certainement son meilleur rôle. L'histoire était écrite pour lui, il s'en empare et en fait un grand opéra dramatique, où tout va crescendo jusqu'au désastre final. La dernière scène où sa folie devient hystérie, colère, larmes ensemble mêlées est d'une sauvage beauté en même temps qu'un rare numéro d'acteur à la télévision (écoutez par exemple sa voix qui monte dans le suraigu, glaçant !). Oui, peu sont les acteurs qui peuvent se vanter d'avoir fait une composition aussi incandescente, se payant au passage le luxe de voler la vedette au héros (surtout quand il est incarné par un comédien comme Patrick McGoohan) ! Cet épisode est presque une pièce de théâtre où il aurait le premier rôle, ce qui ne pouvait que convenir à Cargill, comédien de théâtre avant tout. Chapeau bas, Mr. Cargill !

La musique repose entièrement sur les premières mesures du prélude de L'Arlésienne. Elle hante tout l'épisode et est jouée à différents instruments et nuances. Son retour périodique, comme un leitmotiv opératique, donne une cohérence à l'épisode et sa couleur tragique permet de soutenir ce drame inexorable.

Infos supplémentaires :

Le troisième épisode du remake de la série a pour titre Anvil (L'enclume) mais les deux intrigues sont complètement différentes.

Comme le Numéro 2 l'explique au début, le titre de l'épisode se rapporte à un poème de Goethe. C'est en fait le poème Ein Andres extrait des Gesellige Lieder, recueil du célèbre écrivain. Ici, le Numéro 2 veut bien sûr dire qu'il désire « modeler » le Numéro 6 comme il l'entend et qu'il accepte de lui céder.

L'homme de confiance de Numéro 2 est le Numéro 14, soit celui de l'infirmière dans A. B. et C.

Le journal a pour titre Increase Vigilance call from New No. 2 (Appel à une vigilance accrue de la part du nouveau Numéro 2)

Dans le magasin, on peut remarquer deux pancartes sur la musique :
Music makes a quiet mind [La Musique apaise l'esprit] ainsi que
Music begins where words leave off [La Musique commence là où les mots finissent].
Dans cet épisode, ces pancartes prennent une dimension vraiment ironique ! La musique de L'Arlésienne stressera davantage qu'elle calmera l'esprit de Numéro 2 !

Le thème musical principal de l'épisode est la première partie du prélude (Allegro deciso, tempo di marcia) de L'Arlésienne de Georges Bizet (1838-1875). Georges Bizet fut un compositeur français, enfant prodige de la composition. Bien qu'à l'aise dans le répertoire symphonique (il a laissé une joyeuse symphonie en ut majeur de jeunesse, aujourd'hui très populaire dans les programmes de concert), il a préféré se tourner dans les opéras mais eut la malchance de ne subir que revers ou demi-succès au cours de sa courte vie. Son chef-d'oeuvre reste bien sûr sa flamboyante Carmen (1874-1875), qui est l'opéra le plus joué dans le monde mais qui fut un échec cinglant à sa création. Atterré et malade, Bizet mourra trois mois plus tard sans goûter au succès phénoménal que rencontra l'œuvre par la suite.

L'Arlésienne est une musique de scène (comprenez une pièce de théâtre dans son intégralité entrecoupée d'interludes instrumentaux et de morceaux chantés), genre musical populaire jusqu'au début du XXe siècle où il tomba en désuétude. Elle fut composée en 1872. Bizet et son ami Ernest Guiraud en tirèrent deux suites pour orchestre (compilation de quelques morceaux purement instrumentaux ou arrangés comme tels).

Le thème du prélude de la 1re suite (tiré d'une chanson populaire : La Marche des Rois) est une des pièces les plus connues de Bizet et revient comme un leitmotiv tout au long de l'épisode. En mineur, il préfigure la sombre histoire de la pièce de Daudet où un jeune homme naïf, Frederi, tombe amoureux d'une belle arlésienne (qu'on ne voit jamais), fille aux mœurs légères et perverses. Désemparé par son échec sentimental, Frederi finira par se jeter d'une fenêtre. Les dernières mesures de la première partie du prélude sont entendues quand Numéro 2 écoute le disque.

La farandole, concluant brillamment, dans un tourbillon frénétique, la 2e suite d'orchestre, est l'autre pièce connue de cette œuvre. Elle est brièvement jouée par l'orchestre du Village à la demande de Numéro 6. À la fin de la farandole, le thème du prélude se superpose au thème principal, véritable tour de force contrapuntique (art de la superposition de mélodies) de la part du compositeur.

Il n'existe aucun chef d'orchestre connu du nom de Davier !

Parmi les disques disponibles chez le vendeur, on trouve un disque consacré à Schönberg et Berg, deux disques d'artistes classiques : la soprano Kirsten Flagstad et la pianiste Annie Fischer, Le Songe d'une Nuit d'Été de Mendelssohn (encore une musique de scène !), l'opéra de Virgil Thomson 4 saints en 3 actes.

Numéro 6 veut écouter les six disques… mais n'en écoute que trois finalement !

Le journal coûte 2 unités et une horloge à coucou 42 unités.

Acteurs/Actrices :

Patrick Cargill (1918-1996) est bien connu des fans des Avengers pour avoir joué Mr.Lovejoy dans Cœur à cœur (saison 4) et Pemberton dans Les marchands de peur (saison 5). Immense comédien de théâtre, où il joue dans tous les domaines mais spécialement la comédie (Feydeau en particulier), il est surtout connu pour avoir interprété le rôle principal de la sitcom Father, dear Father en plus d'autres rôles nombreux sur le petit écran. C'était un excellent ami de Patrick Macnee depuis leur jeunesse et il a aussi sorti quelques disques de chansons. Côté grand écran, on peut le voir en majordome dans La Comtesse de Hong-Kong de Charles Chaplin, bref, c'était un comédien complet ! Il avait déjà joué dans la série le rôle de l'ambigu Thorpe dans Le retour.

Basil Hoskins (1929-2005) étudia comme tant d'autres à la prestigieuse Royal Academy of Dramatic Art avant de devenir un comédien récurrent des grands théâtres de Londres, partageant l'affiche avec Katharine Hepburn ou Laurence Olivier. Il a également eu une belle carrière au cinéma, partenaire de Vivien Leigh (Duel of Angels), Alec Guinness (Ross), Lauren Bacall (Applause), etc. Et compte une vingtaine d'apparitions dans des séries anglaises comme Sergeant Cork, Emergency Ward 10, Les Professionnels, Le Retour de Sherlock Holmes etc. Ce fut un comédien très apprécié de son vivant. Il a joué dans deux épisodes de Chapeau Melon : Le retour du traître (saison 3) où il incarnait le major Zulficar et Le dernier des Cybernautes ??? (saison 7) où il était le professeur Mason.

Hillary Heath
(ici créditée sous son nom de jeune fille : Hillary Dwyer) (1945) est une comédienne et productrice de films. Elle a d'abord joué dans plusieurs films d'horreur de la fin des années 60 (dont The Cry of the Banshee avec Vincent Price) ainsi que dans une adaptation (signée Robert Fuest) des Hauts de Hurlevent . Elle arrêta néanmoins rapidement le cinéma pour se consacrer à la télévision où elle joua dans plusieurs séries (dont Space : 1999 mais aussi le rôle récurrent de Jennifer Caldwell dans 12 épisodes de la série Hadleigh) mais elle cessa également très vite sa carrière dans ce domaine pour se consacrer au théâtre puis, plus tard, à une carrière de productrice (elle produisit le remake télé de Rebecca). Elle fait une brève apparition (non créditée) dans Le village de la mort (saison 5).

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11. L'ENTERREMENT
(IT'S YOUR FUNERAL)

Résumé :

Un groupe de Villageois : « les brouilleurs », tente de déstabiliser le pouvoir en préparant un attentat à la bombe contre le Numéro 2 qui ne semble pas prendre les choses aux sérieux. Numéro 6, averti par la fille de l'horloger, instigateur du complot, tente en vain d'arrêter les choses et d'empêcher un assassinat qui donnerait lieu à des représailles dévastatrices. Mais en réalité, ce complot est orchestré directement par… le Numéro 2 lui-même ! Que signifie cette mystification ? Et quel rôle doit jouer Numéro 6 dans cette affaire ?

Critique :

L'enterrement marque clairement un second coup de fatigue de la série (le premier étant Danse de mort). Après 10 épisodes d'une richesse incroyable et de maîtrise sans failles, il devient de plus en plus difficile de garder un tel sommet de qualité dans la série et forcément, on ne pouvait échapper à un épisode « faible ». Plus grave, l'inspiration s'est visiblement bien tarie. Lorsque McGoohan ne prévoyait au départ qu'une mini-série de sept épisodes, c'était parce qu'il pensait que son concept ne pouvait tenir au-delà. Il avait bien raison car la faiblesse de l'épisode réside dans le scénario médiocre de Michael Cramoy qui devait à tout prix chercher une nouvelle idée d'histoire, alors que presque toutes les bonnes idées avaient déjà été traitées. Si l'on excepte le coup d'éclat de Roger Parkes pour l'épisode suivant, on voit que, pour réussir à tenir jusqu'à 17 épisodes, les scénaristes ont dû utiliser des artefacts, des détournements : les épisodes 13, 14 et 15, se déroulant hors du Village sont des épisodes « de récréation », à part, pas tout à fait dans l'esprit de la série. Quant aux deux derniers, ils terminent la série, ce qui prouve bien qu'il était temps d'arrêter le projet avant qu'il ne s'enlise et L'enterrement, malgré quelques bons moments, fait presque figure d'épisode « de remplissage ». Ceci explique vraisemblablement le comportement à fleur de peau de McGoohan pendant le tournage (voir Bonus DVD).

Introduction mystérieuse : une jeune femme, à l'air inexpressif, entre chez Numéro 6 à moitié endormi, elle s'approche et il la plaque sur le lit ! Signalons pour commencer une petite maladresse : pour prolonger le mystère de la scène, il aurait mieux valu ne pas montrer que Numéro 6 ne dormait qu'à moitié et ainsi, la surprise du spectateur eût été plus grande. Mais bon, ce n'est qu'un défaut mineur. On s'aperçoit aussi que le superviseur surveille la scène attentivement.

Comme d'habitude, Numéro 6 fait preuve de sa galanterie coutumière en se montrant dur envers l'arrivante et en lui parlant sèchement puis lui ordonnant de sortir ! Il n'a confiance en personne et surtout pas dans les femmes qui l'ont si souvent trahi. Comme le dit Numéro 6 avec litote (« Les mésaventures, ça rend distant ») lorsque Numéro 30 (la jeune femme) s'étonne de cette défiance. Ce n'est pas anodin car McGoohan n'aimait pas tourner avec des femmes et se montrait sévère envers ses partenaires. On peut donc se demander si cette scène est vraiment « jouée » ! Il est vrai que McGoohan donne ici, en quelques secondes, une grande intensité à la scène par son caractère mi-ironique, mi-emporté, intensité accentuée par la fragilité d'Annette André dont le personnage semble perdu. Perdu en effet, car elle finit par s'évanouir ! Entrée en scène du Numéro 2 qui explique au superviseur qu'elle a pris une drogue la veille et qui vient de faire son effet à cet instant ! On reste pantois devant les méthodes modernes du Village qui fabrique des évanouissements à distance ! Cette modernisation et ce « progrès » seront d'ailleurs repris plus loin. Mais tout ça laisse rêveur : l'homme est décidément capable d'inventer tout et n'importe quoi et, malheureusement, ses « créations » se révèlent souvent à double tranchant. Ainsi, on invente de nouvelles drogues quand on pourrait créer de nouveaux remèdes mais évidemment, ce ne serait pas le but recherché par Le Village qui irait ainsi contre son profit.

Néanmoins, cette scène comporte deux défauts gênants : le premier est que Numéro 2 dit que Numéro 6 va jouer « le chevalier à la rescousse de la demoiselle en détresse ». Les Numéros 2 ne consultent-ils donc jamais le dossier de leur « prisonnier » ? Ils devraient pourtant savoir que Numéro 6 évite la compagnie des femmes ! Certes, il n'est pas dénué de cœur mais la déclaration de Numéro 2 est bien exagérée. Le deuxième défaut et non le moindre est Derren Nesbitt qui n'est vraiment pas convaincant dans cette scène : il explique son plan au superviseur sans avoir l'air d'y croire et surtout sans avoir l'air de le comprendre ! Nous avons donc un Numéro 2 moins convaincant que de coutume (d'autant plus qu'il est en robe de chambre !) et cette faiblesse va également peser un peu sur l'épisode. Cependant, le personnage reprend un peu de couleur quand il gronde le superviseur pour excès de zèle, il impose soudainement une autorité qu'il n'avait pas avant !

Numéro 30 se réveille : Numéro 6 comprend tout de suite ce qui s'est passé mais décide de se calmer et de l'écouter mais Numéro 30 a peu apprécié l'accueil de son hôte et elle refuse de lui expliquer le but de sa visite. Elle sort, furieuse. Numéro 2 grimace : il pensait qu'elle dirait à Numéro 6 pourquoi elle était venue ; c'était son plan : éveiller « sa curiosité ». Pour arriver à son but, Numéro 2 doit trouver un autre moyen de « provoquer » son intérêt et il ne peut le faire qu'en ayant l'emploi du temps « prévisionnel » de Numéro 6 qu'il demande instamment. Le téléspectateur a donc la possibilité de savoir comment Numéro 6 passe ses journées (ou plutôt ses matinées) au Village, quotidiennement. Voir les commentaires pour plus de détails. Scène intéressante car elle nous apprend que Numéro 6 garde la forme et ne se relâche pas tant physiquement (sport) que mentalement (échecs) ! Il se prépare à tout ce qui pourrait lui arriver. Voilà un homme prévoyant et constamment sur le qui-vive donc difficile à surprendre… Il est vraiment égal à lui-même !

Peu après, vient une scène qui est certainement une des plus réussies de l'épisode : elle est tant amusante que satirique. À partir des données du matin, Numéro 8, l'intendante aux machines, explique que l'ordinateur central a prédit ce qu'allait ensuite faire Numéro 6 de sa matinée ! Numéro 2 est sceptique et demande si on peut connaître le taux d'erreur de la machine. Numéro 8 répond que non… parce que la machine a refusé de répondre ! Bientôt les machines seront syndiquées soupire Numéro 2. Scène terriblement d'actualité aujourd'hui. Automatisation à outrance, machines équipées d'un cerveau, mais c'est de nos jours que cela se passe ! Nous sommes en pleine société de consommation où les machines se taillent aujourd'hui la part du lion. Chaque jour, des machines de plus en plus perfectionnées sont crées, devenant partie intégrante de notre vie, jusqu'à ce qu'on ne puisse plus s'en passer. La série n'est pas la première à se pencher sur ce problème qu'elle avait déjà souligné dans Le Général : George Orwell dans 1984 créait une société dystopique où les machines remplacent les humains dans toutes les tâches qu'ils faisaient habituellement : avachis et paresseux, ils sont une proie facile pour Big Brother qui contrôle ainsi les Terriens. Mais il y a aussi la série La Quatrième Dimension (épisode Le solitaire). Et bien entendu Chapeau Melon et Bottes de Cuir et ses machines surpuissantes et intelligentes (Les Cybernautes, L'héritage diabolique, Complexe X-41, Meurtres au programme, etc.), série contemporaine du Prisonnier. La préoccupation du devenir de l'humanité face aux « progrès » réalisés par l'homme était déjà très présente dans les années 60 et quand nous apercevons notre monde maxi-automatisé, nous pouvons légitimement nous demander à quelle catastrophe courons-nous. Le « progrès » a créé Internet, outil à double tranchant qui peut se révéler dangereux quand utilisé à mauvais escient. Il a créé des armes, des bombes, des machines meurtrières… est-ce cela le progrès ? Et sous l'humour de cette scène, se cache une véritable réflexion sur nous et les machines. Dans cet épisode, elles se montrent plus fortes que l'homme. Allons-nous vers une dictature (à tous les sens du terme) des machines, fantasmée par le Dr.Armstrong des Cybernautes mentionnés plus haut ? La dictature a déjà commencé : pourrions-nous aujourd'hui nous passer de ces machines qui nous sont devenues si indispensables ? Notre bonheur ne dépend-il plus que d'un ordinateur, une télévision ou une radio ? Triste monde…

Revenons sur la scène : Numéro 8 dit que l'ordinateur a prédit que Numéro 6 va acheter des bonbons. « Impossible » prétend Numéro 2 qui sait que ce n'est pas une habitude de Numéro 6. Mais la prédiction se révèle exacte car Numéro 6 en achète pour une dame à court d'argent ! Le pouvoir des machines est incroyable.

Bien que cette scène soit réussie, elle est peu utile à l'intrigue. Pas moins de dix minutes de « temps mort » avant que le scénario ne continue à avancer ! On sent que Michael Cramoy ne devait pas être à l'aise en écrivant l'épisode.

Maheureusement, la scène du cosho est « en creux » : elle est longue et offre peu d'intérêt, comme si c'était une scène seulement destinée à faire entrer l'épisode dans son format de 48 minutes. De plus, ce sport se jouant sur des trampolines ne manque certes pas d'action mais confine parfois au ridicule : voir les combattants s'éviter, se frapper tout en sautant continuellement… donne un spectacle assez grotesque pouvant laisser dubitatif !

Numéro 6 découvre un détonateur à distance chez l'horloger et comprend aussitôt que Numéro 30 (la fille de l'horloger) ne lui avait pas menti. Le complot vise Numéro 2 qui, suivant la scène de sa résidence, dit alors que son plan aura vraiment marché lorsque Numéro 6 voudra le prévenir que lui, Numéro 2, est la cible du meurtre ! Perplexité chez le téléspectateur : à quoi rime cette comédie ?

Numéro 6 tente de convaincre l'horloger de cesser cette folie mais sans succès, tellement il est convaincu de ce qu'il doit faire. En fait, c'est Numéro 100 qui l'a « endoctriné ». Méthode redoutable : comment prendre possession de quelqu'un ? En s'infiltrant dans ses pensées, par la parole. L'horloger a subi comme une sorte de lavage de cerveau qui le mène à préparer ce complot. Le Village a en effet les moyens de transformer ses habitants en ce qu'ils veulent (fait déjà vu dans Liberté pour tous). On pourrait penser qu'il les transformaient uniquement en prisonniers inoffensifs (Danse de mort) mais on s'aperçoit qu'ils peuvent inverser le processus en créant un prisonnier qui se croit indépendant, et qui s'enferme dans des idées folles, ce qui est tout aussi effrayant. Numéro 100 semble avoir bien rempli sa mission car le vieillard lui est tout soumis, ce qui n'est pas de bon augure.

Néanmoins, toutes ces scènes sont uniquement destinées à préparer la scène finale, ce qui fait qu'il ne se passe à peu près rien depuis près d'une demi-heure. Et cette attente interminable est pesante pour le téléspectateur, confronté à une intrigue bavarde et pour le moment dénuée d'action.

Numéro 6, bien qu'ennemi de Numéro 2, se doit de le prévenir du complot afin d'éviter les représailles qui s'ensuivraient. Numéro 6 parle donc au Numéro 2 dans un échange riche en pointes acerbes. À la fin, Numéro 2 déclare qu'il ne croit pas ce que lui dit son interlocuteur et Numéro 6 part, dépité.

Ensuite vient une scène très invraisemblable : Numéro 6 et Numéro 30 entrent pendant la nuit chez l'horloger, ouvrent une boîte et découvrent que la bombe fatale est cachée dans une copie du collier d'apparat que portera Numéro 2 dans deux jours à une cérémonie solennelle. Sur ce, nos amis referment la boîte et s'en vont !… Alors qui leur était si facile de l'escamoter et de faire « échouer » le « complot » ! Invraisemblance scénaristique mais il y en aura d'autres…

Le lendemain matin, nous avons droit à un joli coup de théâtre (un retournement analogue avait déjà eu lieu dans L'arrivée) avec… un nouveau Numéro 2 ! Ca y'est, on est perdu ! Heureusement, nous commençons à voir ce que cachait toute cette préparation mais quand nous savons enfin à quoi servait toute cette mise en scène, difficile de ne pas être déçus ! Le but est certes machiavélique mais d'une platitude qui détonne lorsqu'on le compare aux précédents buts du Village. Numéro 6 n'est en fait qu'un pion sur l'échiquier d'une machination qui ne le vise même pas ! Et le bénéfice qu'en retirerait le Village si le plan réussissait serait assez minime ! Bref, une « révélation » qui tombe à plat et qui ne justifie guère toute la première longue demi-heure de l'épisode. En plus, pourquoi avoir choisi Numéro 6 et non un autre prisonnier pour ce plan ? Pour que ce soit « vraisemblable » comme il le dit ? Mais comme il est précisément le prisonnier le plus intelligent et le plus « révolutionnaire » du Village, c'était un choix plutôt dangereux (comme la suite va le montrer). Autre incohérence : il aurait été tout aussi bon de ne pas mêler Numéro 6 à la conspiration car elle pouvait très bien marcher sans lui ! Pour parachever le tout : il était évident que Numéro 6 allait comprendre toute la machination et en avertisse directement la victime. Le plan a été éventé en peu de temps et si beaucoup reste à faire pour empêcher le meurtre, on reste confondu devant cette conspiration pas du tout crédible, un abus de grosses ficelles peu digne de la série !

Nous avons heureusement droit à un autre dialogue tendu entre Numéro 6 et Numéro 2 : enfin, le suspense commence à monter dans l'épisode et il ne retombera que dans les dernières secondes.

Le bilan n'est guère heureux pour le moment : une trop longue introduction et une révélation ratée. Heureusement Cramoy va se racheter dans la scène finale mais l'inspiration arrive quand même assez tard (après 39 minutes !).

C'est le final : nous sommes à la cérémonie et le collier fatal y est bien présent. Numéro 6 et Numéro 30 recherchent et finissent par trouver où se trouve le père de cette dernière qui a le détonateur. Le temps paraît s'accélérer tandis que la caméra fixe tantôt l'objet mortel, tantôt la course de Numéro 6 qui veut arrêter l'attentat. Le suspense semble prendre fin au terme de la course mais non : un second suspense s'enchaîne lors du combat Numéro 6-Numéro 100, certainement un des plus réussis de la série (avec celui de Musique douce) : bien que brève, la bagarre est saisissante par l'énergie débordante des antagonistes (voir Commentaires) et tient le téléspectateur en éveil. L'investissement des acteurs fait plaisir à voir, tellement ils se rendent coups sur coups tandis que Numéro 100 tente d'actionner le détonateur ! Frissons garantis !

À la bagarre succède alors la chute, pas spectaculaire mais assez inattendue et qui marque pour la première fois une évasion réussie du Village grâce à un chantage finement exercé ! Mais ce n'est pas celle de Numéro 6 ! Il est réjouissant que ce soit finalement un attribut de pouvoir (le collier honorifique) qui cause la perte de celui qui le détient et qu'un engin de mort entraîne le salut d'un autre. Étrange mais très bonne inversion de rôles, soutenue par un Numéro 6 joyeusement désinvolte dans une situation aussi grave ! Il faut dire qu'il vient encore de remporter une bataille et peut donc sourire face à la mine effondrée de son adversaire. Dix minutes intenses qui rachètent un peu la mollesse globale des trois premiers quarts de l'épisode.

Signalons en passant que le monument consacré à la "Réussite" n'est un gros bloc de marbre avec le mot écrit dessus ! La réussite n'est-elle qu'un but abstrait ? Qui n'est pas concret ? Ouverture philosophique que cette allégorie obscure...

On l'aura compris : le scénario de Michael Cramoy est décevant et invraisemblable, truffé d'incohérences et ne s'appuyant que sur la séquence finale après de très longues scènes de préparation. Cependant le suspense et l'action parfaitement maîtrisés des dix dernières minutes sont à mettre à son crédit, nous offrant une jolie chute totalement imprévue. Sans oublier qu'il a enfin l'idée de présenter une femme sincère, alliée de Numéro 6 jusqu'au bout (quelle ironie alors que les deux comédiens ne se supportaient pas !). Tout n'est pas à jeter…

La caméra de Robert Asher suit en gros le scénario : décontenancé par l'esprit si étrange de la série, il se contente de filmer les scènes sans grande originalité et ne fait rien pour donner un peu d'énergie à cette histoire qui se traîne. Heureusement, sa caméra se réveille en même temps que l'intrigue : montage serré, tempo rapide, alternance savante de plans dans la scène finale qui s'en retrouve davantage renforcée.

À défaut d'une réalisation parfaitement contrôlée, on n'enlèvera pas à Asher son talent de directeur d'acteurs : Annette André, malgré sa relation conflictuelle avec McGoohan (rien ne le laisse paraître dans l'épisode, preuve du professionnalisme des acteurs), compose une figure de jeune femme belle, fragile et sensible, à mille lieues des garces habituelles de la série, qu'elle joue sans automatismes, changeant subtilement les moindres nuances de son jeu quand il le faut, évitant de surjouer. Bref, rien à dire !

Mark Eden n'a malheureusement pas un rôle à sa hauteur : le Numéro 100 semble plutôt anodin dans l'épisode où il n'est que le serviteur de Numéro 2 mais le peu qu'il a à faire, il le fait très bien. Derrière ses bonnes manières, son sourire, il cache bien son jeu et fait merveille à chaque fois qu'il apparaît. Ça fait plaisir !

Après son relatif évincement devant l'énorme numéro de Patrick Cargill dans l'épisode précédent, McGoohan reprend la main et joue très bien son rôle. On est certes loin de ses prestations dans les épisodes précédents mais le spectateur est ravi de voir qu'il n'a rien perdu ni de son panache ni de son enthousiasme à jouer ! La première scène notamment, où il se dispute avec Annette, lui doit beaucoup, sans oublier sa rage furieuse pendant la bagarre finale. Donc, tout va pour le mieux !

La déception vient donc de Derren Nesbitt : son Numéro 2 n'est guère convaincant et il ne semble pas croire en son rôle. Toutefois comme Nesbitt ne comprenait pas comment fonctionnait la série, on peut lui accorder les circonstances atténuantes. Mais son jeu bloqué, malaisé, ne sert pas l'épisode. Dans certaines scènes, il n'évite pas la fadeur (conversation avec son chef). Heureusement, il réussit à être convaincant sans trop forcer dans la dernière scène où il passe d'un sentiment opposé à un autre avec réussite, ou bien quand il parle d'un ton léger avec Numéro 6. Mais globalement, sa performance n'est guère mémorable. Un des moins bons Numéro 2.

Les seconds rôles sont très bons : Martin Miller joue l'horloger buté et irascible avec conviction. Il en fait parfois des tonnes mais ça marche ! Wenda Ventham n'apparaît que peu mais interprète excellemment l'intendante au rapport : cette blonde froide (avec son costume bleu qui en rajoute sur cet effet) consciencieuse et maniaque de la précision, est un plus bienvenu pour l'épisode ! Van Gyseghem joue un superbe nouveau Numéro 2 : le seul dirigeant à se révéler humain et fragile. Toujours juste dans l'émotion et dans l'angoisse, il attire la sympathie du spectateur et même Numéro 6 semble avoir pitié de lui ! Un beau numéro mille fois trop court ! Mention spéciale à Charles Lloyd Pack (vu dans La poussière qui tue et À vos souhaits !) qui joue un peintre à la délicieuse excentricité.

Enfin n'oublions pas l'amusante Voix trop enthousiaste pour être sincère de Fenella Fielding !

La musique est plus discrète que d'habitude mais festive et joyeuse lors de la cérémonie, elle se décale complètement des événements dramatiques en cours ! Sauf pendant la bagarre où elle devient plus vive et plus féroce, exactement comme le combat survitaminé qu'elle accompagne. Contrat plutôt bien rempli !

Infos supplémentaires :

L'enterrement fut un épisode très éprouvant. McGoohan avait du mal à garder le niveau de qualité (jusque-là remarquable) de la série et se montra de plus en plus intransigeant et tyrannique. Toute l'équipe en fit les frais : Robert Asher ne comprenant rien à la série (même après avoir visionné L'arrivée !) et Derren Nesbitt pas davantage, ils évoluèrent donc dans une grande confusion, ne sachant quoi faire. La réalisation peu assurée d'Asher et le jeu bloqué de Nesbitt ulcéra McGoohan qui se demandait « À quoi rimait ce cirque ! ». Il perdit fréquemment le contrôle de ses nerfs sur cet épisode et passa une grande partie de son temps à engueuler tout le monde, notamment le réalisateur sur qui il criait régulièrement, et cela en public. Finalement, il le renvoya et termina l'épisode lui-même. Ce comportement choqua Annette André qui le jugeait contraire à l'éthique. De plus, McGoohan n'aimant pas tourner avec des actrices, se montra assez dur avec elle. Elle a avoué avoir détesté cette expérience, ainsi que l'acteur, dès la première minute et confié son envie d'avoir voulu abandonner l'épisode en cours de route. Son agent parvint à la convaincre de rester, bon gré, mal gré, jusqu'au bout. Un autre membre de l'équipe, sous une pression constante, fit une dépression nerveuse. Mark Eden pense que McGoohan était en train de craquer sous la pression et la trop haute exigence qu'il s'imposait. Enfin, McGoohan, furieux, renvoya le réalisateur et termina l'épisode lui-même ! (Bonus DVD)

La scène de bagarre entre Numéro 100 et Numéro 6, énergique et rythmée, doit sa réussite d'abord au fait que les deux acteurs, en bonne forme physique, faisaient leurs cascades eux-mêmes. Mais surtout au fait que McGoohan, emporté par son rôle, combattit avec sérieux, surprenant Mark Eden qui n'avait pas l'habitude de combattre « pour de vrai ». Eden fut inquiet pour lui-même car McGoohan le frappait durement et un moment l'étrangla avec beaucoup de conviction. Eden, malgré sa robuste constitution, eut beaucoup de mal à repousser Patrick, très costaud. Cette scène montra à quel point McGoohan s'identifiait avec passion à son personnage (Bonus DVD). Il était une fois ira encore plus loin, car McGoohan et McKern frôlèrent de peu la schizophrénie. Le tournage des épisodes restants, parfois, devint très fatigant pour les acteurs au fur et à mesure que le dénouement approchait et que McGoohan devenait de plus en plus insupportable.

Un bon point quand même : Wanda Ventham aima beaucoup travailler avec Derren Nesbitt car elle le trouvait passionnant et excentrique dans sa manière de jouer. (Bonus DVD)

Cet épisode est le premier où l'on voit enfin un Villageois réussir à s'évader. Il faudra attendre l'ultime épisode pour voir d'autres évasions (et dans une moindre mesure L'impossible pardon).

Cet épisode permet de connaître l'emploi du temps matinal habituel de Numéro 6 au Village :
il se lève relativement tôt et, dès 6p0, fait une promenade quotidienne dans Le Village et monte au sommet du clocher. À 7p0, il entretient sa forme physique (gymnastique, boxe…). À 8h15, il se détend en faisant du ski nautique. À 9h00, il prend un café et achète le journal. À 9h20, il se rend à la maison de retraite pour jouer aux échecs et pose comme modèle pour un prisonnier peintre.

Lors de la partie d'échecs, Numéro 6 mate son adversaire en seulement 11 coups ! (Jolie performance.) Pourtant, il reste bien peu de pièces sur l'échiquier ! On s'aperçoit qu'il aime vraiment le « noble jeu » car il y joue assez souvent !

Numéro 6 n'achète jamais de bonbons. Pour faire ses achats, chaque prisonnier dispose d'un « crédit hebdomadaire » à ne pas dépasser. Dans un autre domaine, Numéro 6 s'entraîne au cosho (sport de combat imaginaire déjà mentionné dans Le marteau et l'enclume) et semble très bien s'y débrouiller !

Une saynète hilarante : Numéro 6 pose comme modèle pour un prisonnier peintre amateur mais son œuvre semble être d'une totale abstraction car Numéro 6 a disparu de la toile au profit d'une peinture qu'on pourrait qualifier de « contemporaine » ! Ce peintre aurait-il rencontré Emma Peel qui dans Comment réussir… un assassinat ? déployait un certain talent pour l'abstraction visuelle ?!! « Très ressemblant ! » commentera Numéro 6 pince-sans-rire. Plus ironique, difficile de trouver !

Il y a une liste qui recense les gens mécontents dans le Village… et Numéro 6 tient la première place ! Comme c'est étrange… En tout cas, Numéro 6 espère « être digne » d'un tel honneur !

On notera, lorsque le Numéro 2 à la retraite expose la vidéo truquée à McGoohan, la présence d'un Numéro 2 féminin ! Il y'eut donc, dans Le Village, un quatrième Numéro 2 femme, après ceux de Liberté pour tous , Le retour et Danse de mort.

Pour une des rares fois de la série, nous avons une femme sincère et qui ne trahit pas Numéro 6. Numéro 30, en effet, restera son alliée jusqu'à la fin. Seule Numéro 73 dans l'épisode précédent semblait être un autre portrait de femme sincère.
Elle s'appelle Monique. C'est la troisième fois que nous connaissons le véritable nom d'un prisonnier : les deux autres étant Nadia (Numéro 8 du Carillon de Big Ben) et Alison (Numéro 24 de Double personnalité). Seulement des femmes !

L'intendante aux machines porte le Numéro 8, le numéro de Nadia dans Le carillon de Big Ben.

Drôle de boutique que tient l'horloger ! À peu près toutes les horloges indiquent des heures différentes !

Le méprobamate (ou Carbamate de 2-carbamoyloxyméthyl-2-méthylpentyle en jargon scientifique), mentionné par le Numéro 2 est en fait une drogue ayant des propriétés myorelaxantes (détente des muscles) et a un effet anxiolytique (contre l'angoisse). À dose et à traitement surpuissants, il peut provoquer en effet une syncope mais la commander à distance est une performance qui n'a pas encore été rééditée à ce jour !

Cinquième apparition de la Voix.

Quelques erreurs de continuité : à 11', on voit très bien le cascadeur doublant McGoohan quand il s'exerce à la gymnastique ! À 31'40, Annette André porte une capeline sur ses épaules mais l'instant d'après, elle a disparu ! Elle réapparaît néanmoins dans le plan suivant !

Acteurs/Actrices :

Derren Nesbitt (1935) a commencé relativement tôt sa carrière à la télévision et au cinéma. Son physique à la fois avantageux mais inquiétant lui a donné beaucoup de rôles d'individus peu recommandables. Il tourna surtout dans des films de guerre et d'action dans les années 60 et 70 comme Le Crépuscule des Aigles, Chantage au meurtre (avec Frank Sinatra), et surtout le rôle du Major SS von Hapen dans Quand les aigles attaquent (avec Burton et Eastwood) qui le rendit célèbre. Parallèlement, il tourna souvent à la télé dans les séries de l'époque : Destination Danger, Le Saint, Docteur Who (sept épisodes, rôle de Tegana), Amicalement Vôtre, L'Homme à la Valise… ainsi que dans des feuilletons (The Courtroom, 11 épisodes dans le rôle du juge Arnold Francis). Il scénarisa et réalisa aussi quelques films mais sa carrière déclina dans les années 80. Il continue cependant de tourner occasionnellement. Son rôle dans cet épisode est un de ses plus fameux.

Annette André
(1939) est principalement connue pour avoir joué le rôle féminin principal de la série Randall and Hopkirk (Deceased) : Jeannie, la jeune veuve de Marty Hopkirk (joué par Kenneth Cope). Ayant d'abord débuté comme chanteuse et danseuse puis comme comédienne au théâtre en Australie (son pays natal), elle s'installa en Angleterre et se tourna ensuite vers la télévision où elle joua de nombreuses apparitions dans Le Saint, Le Baron, Amicalement Vôtre, Adam Adamant Lives !... mais aussi dans de populaires soap operas de l'époque : Crossroads etc. mais aussi un qui s'appelait... Prisoner ! Bien que le théâtre ne fut pas sa passion principale, elle ne dédaigna pas la scène ou les comédies musicales (Vanity Fair ou Le Forum en Folie). Elle prit ses distances avec les écrans et la scène à la fin des années 80 et n'apparaît plus qu'assez rarement, pour se consacrer entre autres à la défense des animaux. Cette délicieuse blonde apparaît deux fois dans Chapeau Melon : La mandragore (saison 3) et Le château de cartes (saison 7).

Mark Eden (1928) a mené une partie de sa carrière de comédien au Royal Court Theatre tout en jouant à la télévision où il trouva son meilleur rôle à la fin des années 80 : celui de Alan Bradley dans le plus long soap opera de l'histoire de la télévision : Coronation Street. Sa mort tragique dans la série fut une des scènes les plus marquantes jamais tournées et donna lieu à la création d'un arrêt de tram sur les lieux ! Indépendamment de ce rôle, Eden joua dans beaucoup de séries télé comme Docteur Who où il fut Marco Polo à sept reprises ou bien Le Saint, L'Homme à la Valise, Z-cars, Les Professionnels…etc. Il tourna peu au cinéma (citons cependant un petit rôle dans le célèbre Docteur Jivago de David Lean) ce qui ne l'empêche pas d'être un acteur assez reconnu dans son pays. Il est apparu dans deux épisodes de Chapeau Melon : Ashes of Roses (saison 1) et Mission à Montréal (saison 2).

André van Gyseghem (1906-1979) a brièvement travaillé dans l'édition d'œuvres musicales avant de se tourner vers le théâtre en suivant des cours à la fameuse Royal Academy of Dramatic Art. Son relatif succès dès les années 30 dans des pièces contemporaines décida de sa carrière dans le théâtre et il y joua jusqu'à sa mort. Privilégiant la scène, il a peu tourné au cinéma et ses apparitions à la télévision concernent davantage des feuilletons ou des petites séries inédites en France à l'exception de deux épisodes de Destination Danger et un du Saint. Ce rôle dans cet épisode est certainement son plus connu.

Martin Miller (1899-1969) a surtout enchaîné des petits rôles au cinéma (Allez coucher ailleurs, La Panthère Rose, Le Troisième Homme, Le Voyeur…) et à la télévision, apparaissant dans des téléfilms ou des séries comme Destination Danger, Département S, Dr.Who (deux épisodes, rôle de Kublai Khan) ou Le Saint. Ce rôle dans cet épisode est un de ses derniers. Il fait une brève apparition (non créditée) dans Les aigles (saison 4).

Wenda Ventham (1935) s'est spécialisée dans des rôles de télévision (plus d'une centaine de séries et feuilletons) et plus rarement au cinéma. On a pu la voir dans Destination Danger, Le Saint, Département S, Z-cars… Elle a obtenu quelques rôles récurrents dans Docteur Who (13 épisodes, trois rôles différents), Fallen Hero (12 épisodes, Dorothy Hopkins), The Lotus Eaters (15 épisodes, Ann Shepherd), Oscar Charlie (12 épisodes, Beryl) et bien d'autres... Elle a également joué dans un épisode de Chapeau Melon : Les fossoyeurs (saison 4).

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12. J'AI CHANGÉ D'AVIS
(A CHANGE OF MIND)

Résumé :

À cause de sa nature indépendante et rebelle, Numéro 6 est accusé de ne pas vouloir s'intégrer au Village, donc d'être un « asocial ». Refusant de faire amende honorable après avoir défait en combat deux gardiens provocateurs et continuant à s'affirmer comme individu, les Villageois le fuient comme la peste. Malgré son isolement, il continue à défier le comité social avant que le Numéro 2, via le Numéro 86, une séduisante mais cruelle jeune femme, le contraigne à subir un « processus de réhabilitation », soit une lobotomisation irréversible qui le rendra inoffensif…

Critique :

J'ai changé d'avis arrive de manière inespérée après le trou d'air que constituait l'épisode précédent. Il repose avant tout sur un scénario génial de l'inspiré Roger Parkes qui joue ici la carte de la tension au maximum : via l'aliénisme et les dangers de la psychiatrie, il offre une intrigue impeccable tant plaisante au niveau du divertissement que profonde au niveau de ce qu'elle dénonce. Cet épisode, assez stressant dans sa première partie, et qui ne relâche la tension que peu à peu ensuite, est ainsi d'une étonnante noirceur. Peu d'humour et le suspense est au premier plan. Il crée un épisode dont l'idée de base est une des plus étincelantes de la série et qui frôle de peu le chef-d'œuvre, marquant durablement le téléspectateur. Enfin, le fond de l'épisode est très riche, dans la lignée des premiers épisodes.

Fait très important : cet épisode marque la fin d'une période. C'est le dernier dont l'action se déroule au Village, les cinq autres se déroulant ou au dehors (du moins semble-t-il) ou sous le Village.

Intro en force ! Numéro 6 s'entraîne physiquement et intensivement comme à son habitude (voir épisode précédent) jusqu'à ce que deux hurluberlus pas nets s'amènent et commencent à le provoquer. Remarquons l'adresse des répliques : ils accusent Numéro 6 d'être antisocial, provocateur et incivil… ce qui est tout à fait exact ! Numéro 6 ne voulant pas rentrer dans le moule du Village se met donc à l'écart ce qui est mal perçu par le « comité » (social). Si l'on prend comme modèle les règles du Village : Numéro 6 n'existe que par des négations : pas collectiviste, pas « dans la masse », pas prisonnier « dans sa tête », pas inoffensif… c'est le ver dans le fruit, et il représente, parce qu'il pense encore, un danger pour les dirigeants qui veulent dominer tout le monde.

La bagarre qui suit est très réussie : les coups pleuvent de toutes parts jusqu'à ce que les assaillants jettent l'éponge. Rythmée, soutenue, cette scène d'action est très efficace. Bref, une introduction musclée surprenante (quoique celle de Musique douce l'est tout autant) qui ouvre très bien cet épisode.

Numéro 6 est convoqué par le "comité social" dont le but est que tous les Villageois ne s'écartent pas du droit chemin et demeurent de bien obéissants moutons de Panurge (on en a déjà eu une démonstration avec les électeurs sans cervelle de Liberté pour tous). Les méthodes du comité sont d'une efficacité troublante : dès qu'un prisonnier commet l'erreur de vouloir prendre des velléités d'indépendance, le comité le culpabilise (voir Numéro 42 sanglotant sans discontinuer ou l'air peu assuré de ceux qui sont dans la salle d'attente) puis le contraint à un humiliant mea culpa public : le prisonnier doit dire devant tout le monde qu'il a fauté, que les dirigeants ont raison et qu'il faut les remercier de lui permettre de redevenir « social », etc. Le summum est atteint quand on voit qu'en fait, le prisonnier « fautif » répète tout ce que lui dit le haut-parleur. On en a l'expérience avec Numéro 93 qui subit en pleurant cette amère expérience. Comment ne pas y voir une dénonciation de l'asservissement, de la pensée unique, du formatage mental si chère à notre société castratrice ? Si nous n'allons pas dans le sens qu'elle indique, la société nous rappelle à l'ordre, nous force à accepter ses principes. Et Numéro 93 de répéter comme un perroquet la confession qu'on lui dicte. Nul doute qu'après cette expérience, son sens critique étant détruit, il rejoindra le troupeau des civils qui acceptent leur sort sans se révolter (à l'image de ceux qui l'applaudissent après qu'il ait battu sa coulpe… et bien sûr, Numéro 6 est le seul à rester immobile !). Cela n'est pas sans rappeler les autocritiques exigées sous le stalinisme des "dissidents" qui ne s'entendaient pas avec le pouvoir.

Voilà ce que veut notre société : elle a tellement peur de l'individualité propre en chaque être qu'elle veut la museler (thèse défendue par Nietzsche dans Aurore) en nous forçant à « entrer dans la masse ». Les moyens sont divers comme le travail ou la sous-culture (qui nous empêchent de « penser » alors que l'homme par définition est un être pensant comme le disait Pascal) ou tant d'autres choses ici résumées sous la forme d'une apologie du collectivisme qui fait appel à nos bons sentiments : tout doit être sacrifié au profit de la communauté, il faut le bien public, etc. (ce qui fit qu'on interpréta parfois et sans doute à raison la série comme anti-communiste, il faut dire que nous étions en pleine Guerre Froide en 1967 ! Cependant la série va bien au-delà de son contexte historique ce qui explique qu'elle soit toujours d'actualité). Sophisme car cette politique dénigre l'individu en lui ôtant toute liberté de penser. Lorsqu'un homme n'a plus le choix de penser par lui-même, ce n'est plus un homme ! Telles sont les paroles de l'aumônier d'Orange Mécanique où Kubrick dénonçait violemment le traitement d'Alex destiné à le « réintégrer » et contre sa volonté… ce qui est très proche de cette scène du Prisonnier finalement (le film fut réalisé quatre ans plus tard). Or Numéro 6 ne le veut pas et lutte contre ce système qui « lobotomise » les révoltés de « gré » (un gré relatif !) comme Numéro 93, condamné à ne plus penser par lui-même ou de « force » comme nous allons bientôt le voir. On peut y voir aussi un écho au monde contre-utopique de 1984, décidément une influence permanente de la série, avec Winston Smith qui se révolte contre Big Brother avant d'être finalement vaincu (comme Numéro 93) par ce système qui a réussi à anéantir ses volontés de révolte, acceptant son monde absurde (2+2 = 5 si Big Brother le veut).

À l'opposé de ça, Numéro 6 défie le jury sans cervelle (comme dans Liberté pour tous) avec ironie, affichant clairement qu'il ne veut pas rentrer dans leur jeu. Cependant, le chef des jurés interrompt la séance car… c'est l'heure de la pause ! Une manière pour la série de critiquer la lenteur des administrations ? Pas impossible ! Numéro 6 sort donc et a l'occasion de voir que les méthodes du Village marchent avec une rapidité et une efficacité subjuguantes : tout le Village se détourne de lui ! On ne le salue plus, on le fuit, on l'esquive… le journal parle (déjà ! Comme dans Liberté pour tous, les infos circulent plus vite que l'éclair ! Comme internet aujourd'hui) de son asocialité. Numéro 6 est maintenant « isolé ». Le Village a appris à ses habitants à ne plus se mêler aux « asociaux », ceux qui n'acceptent pas leurs règles iniques. Big Brother à l'écran !

S'ensuit un dialogue brillant, concentré à l'acide sulfurique, entre Numéro 6 et le Numéro 2 du jour qui joue la carte de la séduction : il lui parle tel un politicien captieux à ses électeurs (montrant que cet épisode est décidément très proche de Liberté pour tous). Dommage toutefois que le personnage soit assez plat…

Entrée de Numéro 86, troisième personnage principal de l'histoire. C'est une jeune femme d'une grande beauté mais très glaciale avec ses cheveux relevés, sa blondeur frigide, ses yeux de glace, son habit bleu foncé et sa voix dénuée de chaleur. Elle s'impose dès son entrée comme étant stoïque, sans émotions, glaciale, sévère, austère… ce qui contraste étrangement avec son charme naturel (Angela Browne étant un véritable canon de beauté !) auquel Numéro 6 évidemment reste insensible ! Elle lui parle avec un ton de réprimande comme une maîtresse sermonnerait un petit enfant et cache mal son agacement devant le ton léger de son interlocuteur. Réjouissante conversation ! C'est elle le grand personnage de l'épisode et elle sera un de ses meilleurs atouts. La tension monte toujours avec Numéro 6 qui persiste à défier le comité...

Visite médicale où le médecin le déclare « apte à faire face à toute éventualité ». Hum, à prendre au degré qui nous plaira ! Numéro 6 va dans le couloir et la tension monte brutalement : il rencontre deux « asociaux » soumis à des traitements terriblement efficaces : l'un subit un avatar du traitement Lodovico (celui d'Orange Mécanique de Kubrick), thérapie par le dégoût, l'autre a été lobotomisé ! Là, on commence par avoir assez peur ! Imaginez Numéro 6 inoffensif et obéissant… effrayant !

Voilà la punition pour ceux qui n'obéissent pas aux règles qu'on leur impose : le Village a le pouvoir de faire ramener de force les « brebis galeuses » en les abrutissant, en leur lavant le cerveau. N'est-ce pas ce que la société veut de nous ? Dans notre monde actuel, surchargé d'informations et de bêtises, tout se produit pour que nous perdions notre capacité à réfléchir et tôt ou tard, on y succombera si on n'y résiste pas. Le traitement monstrueux exercé sur ces patients est une allégorie de ce qu'on vivait déjà en 1967 et de ce qu'on vit maintenant aujourd'hui : lavage de cerveau par bourrage de crâne en messages, bêtises, endoctrinements qui ne disent pas leurs noms… bref, tout ce qui nous environne veut nous ramollir la cervelle et c'est à nous de lutter pour garder notre indépendance comme le fait Numéro 6.

Verdict du comité : Numéro 6 est asocial ! (Quelle surprise !). Immédiatement, il est ostracisé : Numéro 6, désormais solitaire, rejeté par tout le monde, va devoir surmonter une forme terrible de solitude qui n'est pas sans rappeler celle qu'on impose au malheureux allemand dans Le Joueur d'Échecs de Stefan Zweig. Numéro 6 subit mal cette solitude, c'est visible et normal car nous ne vivons que grâce à la communauté, bonne ou mauvaise. Rien n'oppresse autant l'âme humaine que le néant mais il est têtu et tient tête au comité d'appel qui va maintenant utiliser la force : ils vont le lobotomiser pour neutraliser son agressivité et son asocialité !

Toutefois, les villageois commencent à le regarder de travers et l'atmosphère à devenir très lourde… Entendre la Voix annoncer qu'il y a risque d'orages est donc à double sens ! Et finalement la tension accumulée au fil de l'épisode explose sauvagement et de manière totalement renversante : les Villageois, Numéro 56 en tête, se ruent sur Numéro 6 et le frappent à coups de parapluie tout en le traînant jusqu'à l'hôpital ! Comme dans Liberté pour tous, la violence physique est l'inexorable aboutissement de la violence psychologique, le sommet du crescendo. Et nous assistons à un véritable lynchage ! Complètement brisé, Numéro 6 arrive à l'hôpital et est mis sous calmants sous les cris de la foule en délire ! Une des scènes les plus effrayantes de la série qui doit toute sa force à la progression opérée par Roger Parkes qui a fait lentement monter la sauce avant de tout faire exploser… éprouvant !

Mais Parkes ne nous laisse pas le temps de respirer car l'opération va s'enchaîner sans transition et c'est le sommet de l'épisode : Numéro 86, dans sa blouse blanche, s'adresse à la caméra qui filme en direct l'événement. Elle explique d'une voix lente, froide, dénuée d'émotion, la façon dont la lobotomie va se passer. Certainement une des scènes les plus insoutenables de la série par son sadisme car Numéro 6 entend distinctement tout ce qu'elle dit et son regard de fou détraqué en dit long sur ce qu'il endure. La lobotomie débute sous le sourire cynique de Numéro 86 tandis que le noir envahit l'image dans une ellipse lourde de sens…

Réveil à l'hôpital. Numéro 6, un pansement sur la tête, semble tout à fait ailleurs. Numéro 86 le regarde fixement et dit au docteur qu'elle va s'occuper de lui. Sa beauté froide, enveloppée dans une robe bleu clair, rayonne dans la scène, presque sans paroles, bien mise en valeur par la réalisation. Angela Browne montre toute l'étendue de son talent en jouant fort bien l'hypocrite. Son sourire, sa douceur maternelle, sa voix délicieusement modulée… tout sonne faux dans son attitude ! Et un tel décalage maintient la tension, entretenue également par McGoohan dont le visage idiot aux gros yeux dessine un nouveau portrait de Numéro 6 inoffensif et neutralisé…

Un véritable cortège de Villageois en fête escorte la voiture qui le ramène à la maison. Villageois qui, il y a peu de temps, lui tapaient dessus. Rarement l'expression moutons de Panurge aura été si bien employée ! C'est le chaos dans l'esprit de Numéro 6, il est troublé, confus mais a encore des reflexes de méfiance de retour chez lui. La pression se relâche quelque peu mais pas la curiosité…

Arrive alors le Numéro 2 qui enfin pose une question qu'on n'avait plus entendue depuis Double personnalité : pourquoi a-t-il démissionné ? Numéro 6 se plaint de ne pouvoir rassembler ses pensées et demande du temps. Dans cette scène, Numéro 2 est angoissant : il ne cesse de questionner Numéro 6, élevant et baissant la voix. Chantant presque ses paroles comme à un enfant pas sage… Un vrai cauchemar éveillé !

La suite de l'épisode, il faut bien le dire, est malheureusement moins réussie que la première partie car Roger Parkes va choisir de diminuer peu à peu la tension et va bientôt passer du dramatisme sombre à ce qui est presque une comédie. Un tel renversement est assez frappant après une demi-heure à fleur de peau et casse le rythme de l'épisode.

En effet, lorsque nous voyons le dessous des cartes, lors de la scène chez Numéro 2, nous sommes pantois face à cette grande machination diabolique ! Pas vraiment surprenante mais qui fait quand même son effet. Malgré tout cette « révélation » arrive un peu tôt et désamorce grandement le suspense car anticipant trop la chute finale.

L'épisode commence à basculer dans l'humour. Numéro 6, qui retrouve lentement ses esprits même s'il a encore du mal à y voir clair, tient tête à Numéro 86 en jouant un numéro d'enfant incorrigible ! Et il finit par la mettre dans sa poche grâce à un habile subterfuge : voilà Numéro 86 qui part dans un délire abscons ! Elle est à mourir de rire ! Enfin, la perfide blonde glaciale bascule dans la folie douce, roulant des yeux, souriant bêtement… Un tel humour, arrivant de manière soudaine, détonne dans l'ambiance de l'épisode et désoriente le téléspectateur. Le jeu des comédiens est cependant un spectacle jubilatoire ! Numéro 86 part donc retrouver le Numéro 2 mais flottant sur un nuage lointain, on peut émettre des doutes quant à sa capacité de faire un rapport !!

Et soudain, vlan, le sérieux reprend ses droits lorsque Numéro 6 s'aperçoit qu'il existe beaucoup de personnes lobotomisées dans Le Village (la scène avec Numéro 46 fait froid dans le dos) et donc une fêlure apparaît. Là, l'épisode commence à déconcerter. Et si Numéro 6 ne sortait pas de la prison mentale qu'on lui a construite finalement ?

Après avoir de nouveau bagarré avec les deux lascars du début, Numéro 6 croise le chemin de Numéro 86 qui plane dans son monde à elle, ce personnage cruel devient d'un comique irrésistible : ses poses changeant à chaque instant, ses sourires niais… quel contraste avec la virago du début !

Mais le comique s'arrête de nouveau et le suspense revient en première place avec une réjouissante scène d'hypnose dans laquelle nous apprenons tous les détails du complot. Détails superbement ciselés qui laisse admiratif devant l'abnégation du Village à faire parler ses prisonniers, usant des coups les plus tordus !
La scène se termine en suspens complet par une ellipse judicieusement amenée qui prépare le finale.

Pendant tout ce temps, le Numéro 2 est resté bien inactif ! Il n'est pas sans rappeler son prédécesseur d'Échec et mat : il voit bien que quelque chose ne va pas mais il décide de laisser les choses suivre leur cours et surtout de laisser le Numéro 6 sans surveillance ! Sous-estimer le Prisonnier est une erreur inexcusable pour un Numéro 2 digne de ce nom ! Ce Numéro 2 se révèle finalement assez décevant, ce n'est pas un adversaire à la hauteur de notre héros ! Ce détail important, sous-estimé par Parkes, est un point faible dans l'épisode.

La scène suivante retourne dans le comique (eh oui, faut suivre !) dans le dialogue avec Numéro 2 qui se comporte comme un imbécile quand il accepte de convoquer les Villageois pour écouter le discours de réhabilitation que va prononcer Numéro 6. Et en effet, l'épisode se termine par une chute désopilante ! Tel est pris qui croyait prendre ! Ce brutal retournement de situation conclut l'épisode sur une note brillante et morale : se battre avec les propres armes de son adversaire est une manœuvre gagnante qui fait la décision.

Toutefois, la fin n'est pas complètement claire : qui a entendu parmi la foule le discours leur exhortant à penser par eux-mêmes, à refuser le monde factice qu'est Le Village ? Le discours d'indépendance se perd dans les cris de la foule. La fin n'est donc pas tout à fait optimiste car personne n'écoute ce message de liberté sauf le téléspectateur à qui il ne peut que s'adresser. Méditons ses paroles et prenons notre liberté ! Tel est le message de l'épisode…

Le scénario de Roger Parkes part d'une idée géniale et il en développe une histoire brillante qui privilégie l'angoisse et la tension. Mais dans la deuxième partie, un humour qui va et vient et qui désamorce trop tôt le tout affaiblit l'épisode. Le Numéro 2 du jour, d'abord intéressant, perd son éclat et en devient médiocre. Un scénario superbe donc, une idée fantastique, mais pas sans quelques faiblesses. La troisième réalisation de Patrick McGoohan est par contre impeccable : il privilégie la continuité de l'action en enchaînant les scènes sans transition. Son montage fin et fluide permet de suivre agréablement l'épisode. Un travail de professionnel ! Il magnifie le beau visage de Numéro 86 pour mieux en révéler la cruauté, met l'accent sur les plans d'ensemble nous permettant d'apprécier décors, costumes et extérieurs… soigné et travaillé ! La caméra, à vitesse modérée, se déroule au même rythme que l'épisode et l'impression d'unité est heureuse ici. McGoohan a fait un excellent travail, on comprend que Parkes ait été satisfait du traitement de son scénario !

La direction d'acteurs est enthousiasmante, Angela Browne en tête : elle compose un des personnages les plus inhumains de la série. Elle parvient à révéler tous les traits de son personnage avec ses airs glacés, tranchants, faussement amicaux. C'est elle l'adversaire du jour, bien plus que Numéro 2 ! Effrayante par son tempérament hypocrite, elle est finalement une fleur qui a l'air agréable mais très vénéneuse, ce qui n'est pas sans rappeler le rôle de Sara Penny que jouait l'actrice dans Comment réussir un assassinat. Une véritable femme fatale ! Elle parvient également à rendre son personnage délicieusement comique lorsqu'elle bascule dans la folie. Il est très jouissif de la voir babiller des paroles nonsensiques, de serrer contre elle des fleurs en levant les yeux au ciel, de faire des sourires stupides au Numéro 6. Un numéro en or pour cette comédienne qui accomplit là une des plus belles performances de la série.

Patrick McGoohan retrouve la forme car le scénario lui permet un véritable numéro : il passe de la détermination au doute, de l'ironie au frisson dans la première partie, offrant toute l'ambivalence de son jeu, toutes les incertitudes que traverse son héros pourtant souvent stoïque. Il est plutôt humanisé dans cet épisode et cela fait plaisir à voir. Son jeu hébété et l'air fou (regardez ses yeux !) au milieu de l'épisode est très bien mené sans en faire trop.

John Sharp est moins convaincant mais la faute en revient plus au personnage créé qu'à son interprétation : autant il joue très bien lorsqu'il veut se montrer menaçant ou quand il interroge son prisonnier, autant plus l'épisode continue, plus il paraît anodin et rentre son jeu au lieu de l'extérioriser. Dommageable, car son personnage de Numéro 2 sombre à la même vitesse dans la quasi inutilité.

Pour les seconds rôles, que du bon ! Kathleen Breck est convaincante en jeune femme en pleurs qui essaye de se montrer forte mais qui ne cache pas sa faiblesse réelle. June Ellis apparaît trop peu : son Numéro 48, tout en joie méchante, dynamise les scènes où elle apparaît, c'est-à-dire pas assez ! Avec un rôle plus étendu, l'épisode aurait gagné encore plus de tension. Michael Miller joue un Numéro 93 brisé et honteux à merveille et rend palpable la détresse de son personnage. Thomas Heathcote est inquiétant en lobotomisé et contribue à la pression ambiante de l'épisode. On remarquera que la voix de Fenella Fielding est moins chaleureuse que d'habitude : plus impersonnelle... Une surprise qui contribue à ajouter un peu de malaise dans l'épisode.

La musique est excellente : notamment le thème en notes répétées aux cuivres, brut et cassant lors des scènes « dures » comme la procession. Ou bien le thème vigoureux utilisé pendant les combats. Tout est parfait !

Infos supplémentaires :


Troisième réalisation (sur cinq) de Patrick McGoohan pour la série (sous le pseudonyme de Joseph Serf pour la deuxième fois).

Personne ne savait que McGoohan choisirait un pseudonyme. Ce fut donc une surprise pour tout le monde quand son pseudonyme et non son vrai nom apparut au générique. (Bonus DVD)

Dernier épisode de la série à se passer vraiment au Village. Les trois épisodes suivants se passent hors du Village (d'une certaine manière !) et les deux derniers se dérouleront essentiellement dans les souterrains du Village.

Dans la salle d'attente du conseil, on peut regarder des affiches représentant le Numéro 2 nous désignant du doigt. Le texte qui est écrit sur l'affiche est Your community needs you [Votre communauté a besoin de vous].

Numéro 2 affirme que Numéro 6 est « robuste comme un taureau ».

Numéro 6 prétend qu'il n'aime pas les filles qui ne savent pas préparer le thé convenablement ! Un Anglais jusqu'à la moelle des os sans aucun doute ! D'ailleurs, il en prépare régulièrement quand il est chez lui !

La doublure de Patrick McGoohan quand il s'exerce à la gymnastique est clairement visible. McGoohan, cependant, n'est pas doublé pour les scènes de combat.

Sixième apparition de la Voix.

McGoohan et Sharp ont des doublures lors des plans éloignés dans la scène finale. Cela se voit car Sharp a subitement une belle chevelure rousse !

C'est Roger Parkes qui a appelé George Markstein au téléphone pour lui soumettre l'idée de scénario qu'il avait dans la tête, il s'était renseigné sur les conséquences de la lobotomie et pensait que ce serait un bon filon pour la série dont il avait tout de suite saisi l'ambiance. Markstein adhéra immédiatement, « il trépignait au bout du fil » rapporte le scénariste. (Bonus DVD)

McGoohan renvoya son réalisateur dès le début de l'épisode pour prendre la réalisation en main. Parkes fut horrifié car il était certain que le narcissisme de l'acteur ferait qu'il plomberait son épisode. Il fut donc très surpris de la compétence de McGoohan qui fit un excellent travail sur l'épisode. Depuis, Parkes se plaît à penser que c'est la qualité de son travail et du sujet qui fit décider au comédien de filmer l'épisode pour pouvoir le contrôler entièrement. (Bonus DVD)

On a plus tard dit à Roger Parkes qu'il avait écrit un des épisodes les plus sombres de la série. Il l'assume et accueille comme un honneur le fait qu'on se souvienne de lui pour ça. (Bonus DVD)

Acteurs/Actrices :

John Sharp (ici crédité sous le nom John Sharpe) (1920-1992) est apparu plus de 100 fois entre les années 50 et 90 tant au cinéma qu'à la télévision. Il est surtout connu pour avoir interprété le rôle récurrent d'Ezra Biggins (13 épisodes) dans la série All Creatures Great and Small (adaptée d'un film avec Anthony Hopkins), série anglaise populaire des années 80 où son physique bedonnant et son talent lui valurent les honneurs du public. Il a peu tourné au cinéma mais on se souvient de son rôle de William, l'oncle cynique des enfants dans le superbe film de Luigi Comencini : L'Incompris (1966) ou celui de Doolan dans Barry Lyndon (1975) de Kubrick. Il a surtout privilégié la télévision avec ses apparitions dans de petites séries britanniques comme The Old Curiosity Shop d'après Dickens (huit épisodes, 1962-1963), le soap opera Coronation Street (deux épisodes) ou bien des téléfilms. Ainsi que d'autres séries plus connues (Randall et Hopkirk, Z-cars…). On peut voir ce très bon acteur dans trois épisodes de Chapeau Melon : Un traître à Zebra (saison 2), Le village de la mort (saison 5) et Bizarre (saison 6).

Angela Browne (1938-2001) a conduit sa carrière à la télévision. Cette blonde terriblement sensuelle a joué dans plus de 50 séries et téléfilms de 1960 à 1990. Son rôle le plus important fut celui d'Helen Winters (13 épisodes) dans la série policière Ghost Squad. Mais elle a aussi participé à Destination Danger, Le Saint, L'Homme à la Valise, Les Aventures de Sherlock Holmes… Les fans des Avengers l'ont vue dans Intercrime (saison 2) et surtout dans Comment réussir… un assassinat ? (saison 4) où elle jouait la séduisante mais vénéneuse Sara Penny.

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13. L'IMPOSSIBLE PARDON
(DO NOT FORSAKE ME, OH MY DARLING)

Résumé :

Le professeur Seltzman a inventé une machine capable de transférer un esprit dans le corps d'un autre. Cette machine est en possession du Numéro 2 qui veut l'utiliser pour pouvoir infiltrer des espions dans le camp adverse. Mais s'il sait comment l'utiliser dans un sens, il ignore comment inverser le processus (retour de l'esprit dans le bon corps). Seul son créateur en est capable mais il a disparu et un seul homme sait où il se trouve : Numéro 6 bien sûr ! Car il a été l'un de ses derniers contacts. Comme Numéro 6 refuserait sûrement de divulguer l'information si on le lui demandait, une seule solution pour le retrouver : intégrer l'esprit de Numéro 6 dans le corps d'un allié de Numéro 2. Cet allié est un homme qu'on appelle « Le Colonel » qui se soumet à l'expérience : l'esprit de Numéro 6 se retrouve donc dans le corps du colonel qui se réveille à Londres ! Il est désormais obligé de retrouver Seltzman pour réintégrer son corps, et servir sans le savoir les intérêts de ses ennemis… mais tout n'est pas si simple !

Critique :

L'impossible pardon ouvre une période de trois épisodes qui ne se dérouleront pas au Village. En effet, après avoir exploité le filon de la prison dorée pendant 12 épisodes tant bien que mal (qu'on se rappelle l'essoufflement de Danse de mort et de L'enterrement), les producteurs sont à court d'idées. C'est à ce moment, malheureusement, que George Markstein, créateur et pilier de la série, irrité par l'égocentrisme de McGoohan qui veut à tout prix contrôler la série dans ses moindres détails, claque la porte. Cette défection provoque une crise, d'autant plus que la 1re saison de 13 épisodes de la série (Il était une fois avait déjà été tourné) est close et qu'il faut trouver un moyen de conclure la série puisque ni Lew Grade ni McGoohan n'ont envie de continuer à exploiter un concept qui s'use déjà. Cette crise est accentuée lorsque McGoohan manifeste le désir de partir en Amérique pour jouer dans un film ! Cela force le scénariste Vincent Tilsley (auteur de l'excellent script du Carillon de Big Ben) a écrire une histoire sans le héros ni le Village, ce qui explique ce troisième et dernier « creux » de la série. L'absence du Village sera alors exploitée dans les deux épisodes suivants, donnant lieu à ce qu'on pourrait appeler trois épisodes « de récréation  » avant de revenir aux choses « sérieuses ».

L'épisode souffre donc de la quasi absence de McGoohan, pierre angulaire de la série, et aboutit à un scénario moyen. Mais globalement, l'épisode est meilleur que sa réputation le laisse entendre, il est même réussi dans l'ensemble. En effet, Tilsley parvient à nous captiver avec beaucoup de détails parsemés dans son script tout en donnant une profondeur inattendue à Numéro 6, en en faisant un être non dépourvu de sensibilité. C'est le seul épisode qui montre un Numéro 6 plus fragile et humain. Le fait que ce ne soit pas McGoohan qui joue ici le rôle permet cette orientation du personnage, à mille lieues du portrait de « dur » qu'il nous avait présenté jusque-là.

L'épisode est souvent considéré comme le « maillon faible » de la série bien qu'il ait quelques fans. Pourtant, il est intéressant et agréable à suivre, preuve de la haute qualité globale de la série. On peut le considérer comme "le meilleur des moins bons épisodes".

Passé l'intro particulière (voir commentaires) où trois hommes discutent à propos d'un indice éventuellement caché dans des diapositives représentant des paysages, et d'un certain Seltzman qu'il semblent rechercher, l'épisode démarre avec l'arrivée d'un homme, « le colonel », dans l'antre du Numéro 2 qui l'accueille à bras ouverts et lui explique le but de sa mission. Le but de cette première scène va être de nous exposer la situation, ce qui explique qu'elle soit inhabituellement bavarde et assez lente. Cependant, grâce au jeu des comédiens, ce prélude n'est pas ennuyeux et réussit à nous captiver malgré son verbiage. Nous apprenons ainsi qu'il existe une machine de transfert « d'âmes » et que Numéro 2 va utiliser ce moyen pour intégrer l'âme de Numéro 6 dans le corps du colonel (sceptique quant à l'existence d'une telle machine) et ainsi le forcer à se mettre à la recherche de l'insaisissable Seltzman, tout en lui faisant subir au passage un petit lavage de cerveau qui lui fera oublier qu'il a été retenu au Village ! (Voilà comment les dirigeants s'assurent du silence des prisonniers qu'ils libèrent.)

L'expérience marche à merveille mais nous voyons alors des flashbacks issus des épisodes précédents pendant une minute et on a l'impression d'être devant un remplissage. Quelle est l'utilité de faire des flashes d'épisodes ? Certes, elle doit donner l'impression de confusion qui règne alors dans le cerveau de Numéro 6 voyant ses souvenirs défiler, mais la scène reste inutile en elle-même et un peu pesante. On attend donc impatiemment la suite tandis que Numéro 2 surveille l'expérience…

Réveil du héros à Londres. Première surprise : il est fiancé ! En effet, nous apprenons qu'il y a une femme dans sa vie : Janet. Numéro 6 ne déteste donc pas les femmes comme on a pu le penser, mais seule une compte pour lui. On peut expliquer alors son comportement par un puritanisme assumé. (D'ailleurs, McGoohan était très puritain et a sans doute donné un peu de lui-même à son personnage.) Arrive alors le moment où Numéro 6 se regarde dans le miroir et n'y voit que le reflet du colonel. Pas de paroles inutiles, juste le visage épouvanté du héros devant cette incroyable situation.
Nous nous apercevons que Numéro 6 a un côté humain et fragile que nous ne soupçonnions pas jusque-là. En cela, c'est même le principal intérêt de cet épisode. Cette fragilité est très bien rendue lors des deux scènes avec Janet, les plus belles de l'épisode.

Coup de sonnette, apparition de la belle Janet. La scène qui s'ensuit est très émouvante. Numéro 6, complètement perdu, n'ose rien dire à Janet et reste évasif lorsqu'elle l'interroge. Cet échange, s'il est malheureusement prévisible (rien de surprenant dans cette scène) est cependant touchant. L'abattement et l'émotion de Numéro 6 devant sa bien-aimée sans qu'il ne puisse rien dire est si convaincant qu'il attire la sympathie du spectateur : le côté surhomme a disparu et il revient pour ainsi dire « à notre niveau ». Cette remise en place du héros est bienvenue et est particulièrement bien choisie. Janet, entre l'incompréhension et l'inquiétude, contribue elle aussi au malaise de la scène. Ces réactions sont tout à fait « normales » mais rarement la normalité aura été aussi triste. D'ailleurs, lorsqu'elle va ensuite voir son père pour demander des nouvelles de son fiancé et que ce dernier ne peut que lui dire qu'il ne sait rien, sa détresse sonne si véritablement qu'on ne peut s'empêcher de la plaindre…

La deuxième scène avec Janet, lors de sa soirée d'anniversaire, est tout aussi splendide de mélancolie. Numéro 6 se dévoile peu à peu à elle et évoque leurs souvenirs communs. Ce procédé qui relève du cliché dans des situations pareilles dessert le scénario, mais le jeu tout en finesse des acteurs empêche la scène de sombrer dans la mièvrerie. Et la corde de l'émotion vibre pour une des rares fois dans la série qui ne s'est jamais penchée auparavant sur ce terrain glissant. Janet troublée par ce qu'elle entend, le ton grave et amoureux de Numéro 6… le couple illumine la scène et le baiser passionné qui en découle logiquement lorsque Janet reconnaît enfin son bien-aimé est le sommet émotionnel de l'épisode. Il est dommage que les dialogues, un peu trop communs, ne suivent pas la portée de la scène…

Pour résumer, la banalité de ces scènes est plus que compensée par l'interprétation des comédiens et permet deux beaux moments de grâce.

La fragilité de Numéro 6 dans cet épisode est aussi mise en évidence lorsqu'il se heurte à l'incompréhension de ses supérieurs. Encore une fois, le scénario pèche par son déroulement téléphoné forcé : Numéro 6 parle de sujets, de son passé, de ses collègues pour convaincre qu'il est celui qu'il prétend. Certes la scène ne manque pas d'effet et d'humour mais ne brille pas par son originalité. La séquence chez Sir Charles (où nous en apprenons un peu plus sur la vie privée de Numéro 6) qui ne se montre pas aussi coopératif que Numéro 6 le souhaiterait, est plus en tension et est davantage intéressante. En tout cas, suffisante pour nous tenir en éveil. La dispute entre les deux hommes est très bien menée et mise sur un jeu maîtrisé plutôt qu'un furieux débordement, elle gagne ainsi en froideur et en malaise.

La scène où Numéro 6 va chercher les fameuses diapositives, un rien bavarde, est le seul vrai point faible de l'épisode. Elle est nécessaire mais guère passionnante. Heureusement la scène qui suit, où Numéro 6 décode les diapositives au moyen des lettres de Seltzman, nous met sur le qui-vive et rehausse le niveau. On retrouve l'agent secret qu'il était et qu'il avait d'une certaine manière pastiché dans Le marteau et l'enclume par ses faux codes, ses faux messages... Ici, on le voit à l'œuvre ! C'est pourquoi, en dépit de son idée fantasque, cet épisode s'inscrit dans le réel plus nettement que les autres, c'est une espèce de retour dans le monde présent et non l'univers du Village qui est en fait une allégorie.

Lorsque Numéro 6 retrouve Seltzman en Autriche d'après les informations des diapositives, nous avons un écho direct de la dispute avec Sir Charles car Seltzman, même s'il sait que la situation est possible, a du mal à croire son interlocuteur. La tension est présente car on redoute légitimement un second échec de Numéro 6 emprisonné dans un corps qui n'est pas le sien. Heureusement, la nature nostalgique du professeur le sortira de ce mauvais pas. Jamais Numéro 6 n'a eu autant de difficultés à résoudre ses problèmes et le piège de Numéro 2 était finalement bien ourdi car ses conséquences pèsent lourd sur les épaules du héros. Sans doute un des plans les plus diaboliques et dont le mal qu'il produit se fait à retardement, au fur et à mesure des escapades de son prisonnier. Un épisode plus cruel qu'il n'y paraît et dont la scène entre ces deux paumés l'illustre bien.

Le gazage est une seconde nature dans la série puisque, après un combat acharné (un œil avisé repérera les doublures mais le combat reste bien filmé) et énergique, le croque-mort qui avait suivi tout ça de loin, s'amène et met tout le monde d'accord (Numéro 6, le poursuivant et Seltzman en plein conflit) en embarquant tout ce beau monde au Village après les avoir amenés au pays de Morphée via un gaz soporifique ! On notera que c'est la deuxième fois que Numéro 6 se fait gazer !

La scène finale de l'épisode est très réussie : arrivée du professeur et de Numéro 6 au Village devant un Numéro 2 dont la joie et le détachement sont singulièrement malvenus ici quand on pense à tout ce qu'il a fait subir au prisonnier ! Mais le cynisme est un point commun chez tous les Numéro 2, qui est la preuve de leur esprit diabolique. Le professeur refuse d'abord de se soumettre à l'expérience mais un seul plan de caméra sur l'air abattu de Numéro 6, sans fioritures ou ornements inutiles, le fait changer d'avis. L'épisode tire bel et bien sa force de son économie de moyens. Le retour des cerveaux est désormais possible et va être activé par le professeur, ce qui marque la fin de l'épisode, lorsque survient le twist final absolument renversant ! Une des chutes les plus surprenantes de la série et une de ses plus réussies ! Bien qu'elle soit assez dramatique, c'est presque de l'humour noir tellement la situation serait comique si elle n'était pas aussi grave. Seule la fin de Musique douce sera aussi audacieuse (la fin du Dénouement étant hors concours). Bref, une fin étincelante, encore plus réussie que celle qu'avait concocté le scénariste pour Le carillon de Big Ben et qui termine un épisode certes moyen mais agréable à regarder.

Le scénario de Vincent Tilsley, on l'aura compris, est linéaire et dénué d'originalité une fois la surprise initiale passée. Mais il évite l'ennui (parfois à grand-peine) en écrivant des scènes fluides, en maintenant un certain suspense, et en nous faisant contempler la face fragile de l'homme de fer qu'est Numéro 6. Vu les circonstances qui l'ont forcé à écrire ce scénario, on peut estimer qu'il s'en tire honorablement tout en nous gratifiant d'une chute plaisamment inattendue. Un épisode mineur mais pas le pire, loin de là ! On peut aussi voir l'histoire au second degré : dans un thème analogue à Double personnalité, l'épisode traite de la dépossession de soi, encore une méthode que la société utilise pour nier l'individu.

La réalisation de Pat Jackson est de bonne facture et suit l'épisode mais la caméra ne se meut pas souvent, empêchant l'épisode de suivre un cours rapide qui compenserait le scénario modéré en action. On voit que, comme Tilsley, le réalisateur ne semble pas à l'aise avec une telle histoire, se bornant juste à filmer l'épisode. Mais il trouve l'inspiration dans les moments clefs (les plans lors de la danse de Numéro 6 et Janet, le réveil de Numéro 6, la bagarre dans l'escalier) et le résultat est une mise en scène soignée mais sans plus.

Alors pourquoi cet épisode marche-t-il ? Tout simplement grâce aux acteurs qui transcendent les limites du scénario et de la mise en scène pour en faire un agréable divertissement ; applaudissements à Nigel Stock qui doit accomplir le pari impossible : faire oublier McGoohan pendant un épisode ! Il n'y parvient évidemment pas totalement car il ne peut l'égaler en charisme dans cet épisode, il manque bien entendu. Mais le fait qu'il doive camper un Numéro 6 différent de celui que nous connaissons joue en sa faveur et il réussit une étonnante composition d'homme égaré et blessé grâce à ses dons naturels de comédien. Brillant !

Zena Walker hérite d'un des rôles féminins les plus sensibles de la série (avec Virginia Maskell dans L'arrivée et surtout Valérie French dans Musique douce) et s'en tire admirablement. C'est elle qui humanise Numéro 6, et comment ne le ferait-elle pas ? Sa dignité, sa sincérité, sa détermination font d'elle l'alter ego de Numéro 6. Un beau rôle pour la comédienne qui, malgré son peu de temps de présence, parvient à laisser son empreinte sur la série. C'est grâce à elle et à Nigel Stock que leurs scènes communes évitent la dégoulinade souvent pesante de ces scènes. Belle leçon d'interprétation !

Clifford Evans est dans la lignée du premier Numéro 2 joué par Guy Doleman : son côté so british (la tasse de thé à la main !) est exquis. Le problème est qu'il n'a guère l'occasion d'exister et qu'il reste dans l'anecdotique : pas de scène vraiment marquante, ce qui est bien dommage. Décidément, les Numéros 2 en ce moment ne sont pas en forme ! Mais le comédien joue juste et sous son apparente amabilité se cache un esprit pervers et rusé. Un Numéro 2 loin d'être inoubliable mais dans la norme.

Les seconds rôles sont plutôt bien : John Wentworth incarne très bien l'aristocrate assez dur dans son entourage et Hugo Schuster en Seltzman est convaincant en professeur comme horrifié de l'invention à laquelle il a donné le jour.

Et puis n'oublions pas Patrick McGoohan qui nous fait le plaisir d'apparaître au début et à la fin de l'épisode. Signe qu'il est toujours là, toujours prêt à nous enchanter pour d'autres épisodes !

La musique est pour une fois très mélancolique : on retiendra le doux chant de hautbois, thème d'amour noble et timide ou la valse des violons qui nous transporte dans une ambiance nostalgique, comme pour se remémorer les bons instants hélas déjà passés et derrière nous. Par contre, lorsque Numéro 6/Le Colonel traverse la France, on entend un joyeux air d'accordéon ! Et en Autriche, une ravissante tyrolienne ! Un véritable galop dans les clichés ! Mais qu'on excusera car la musique n'est que passagère ici.

Infos supplémentaires :

Aka Face Unknown (Nouvelle tête) (Bonus DVD)

L'histoire de transfert de cerveaux n'est pas nouvelle : elle avait déjà donné lieu à un épisode de Chapeau Melon(Qui suis-je ???, saison 5). Mais si ce dernier épisode versait dans la comédie, l'épisode du Prisonnier est bien plus sérieux et se rapproche davantage de Jeu à trois mains (saison 7) de la même série, version sérieuse (et plutôt manquée) de Qui suis-je ??? bien qu'il soit davantage réussi.

Si le titre en VO peut être compris comme une référence au Numéro 6/Colonel de se faire reconnaître de Janet, le titre en VF est, lui, incompréhensible ! Il n'y a pas « d'impossible pardon » dans l'épisode !

Cet épisode se déroule sans Patrick McGoohan (présent seulement au tout début et dans les dernières secondes). En effet, sans doute désireux de prendre un peu de distance avec cet série qui commençait à l'oppresser, il avait accepté de jouer un des rôles principaux (David Jones, du MI6) du film de John Sturges et d'Alistair McLean : Destination Zebra, à la surprise générale car tout le monde connaissait son dévouement absolu à la série. On demanda donc à Vincent Tilsley d'écrire une histoire sans McGoohan et donc sans Portmeirion ! Ce fut un désagréable travail pour le scénariste car il devait occulter deux fondamentaux de la série : l'acteur et le Village, bases du Prisonnier. Il imagina donc cette histoire de transferts de cerveaux qu'il écrivit sans passion. McGoohan, à son retour, critiqua le premier montage (qui comprenait en outre des scènes plus longues avec Numéro 2) et fit retravailler scénario (toutes les scènes furent retouchées bien que l'histoire demeurait intacte) et montage. Tilsley a souvent pensé que l'équipe était partie d'un scénario « moyen » pour arriver à un scénario « mauvais ». Depuis, il pense maintenant que le résultat est également « moyen » et non « mauvais ». Le titre fut également changé. (Bonus DVD)

Eric Boyd Perkins, un des éditeurs de la série, avoue ne pas avoir aimé l'interprétation de Nigel Stock qu'il ne trouvait pas assez convaincant en dépit du fait qu'il soit un remarquable acteur. (Bonus DVD)

La voix de Numéro 2 en VF est celle de Jean Berger, doubleur de Patrick Macnee dans Chapeau Melon ! Difficile en effet de ne pas reconnaître la voix de Steed !

Les flashbacks du début sont issus des épisodes L'arrivée et Liberté pour tous. C'est la seule fois que la série utilisera ce procédé (si l'on excepte le résumé en images d'Il était une fois au début du Dénouement)

Cet épisode très particulier a un début qui ne l'est pas moins : il commence par une scène d'introduction avant que le générique démarre ! Et la musique qui, d'ordinaire, accompagne le réveil de Numéro 6 dans le Village après le générique est remplacée par un doux thème de hautbois déjà entendu dans la scène d'introduction. Enfin, le dialogue Numéro 2/Numéro 6 avec son accompagnement d'images de L'arrivée est aussi supprimé et on a à la place une vue panoramique du Village qui se rapproche (nous suivons le point de vue de l'hélicoptère qui le survole). Toutefois Musique douce ira encore plus loin en supprimant carrément le générique ! Le dénouement, lui, aura d'abord trois minutes de flashbacks avant de faire également une vue panoramique mouvante du Village en guise de générique et de dialogue Numéro 2/Numéro 6 aussi supprimés.

Unique épisode où Patrick McGoohan est quasiment absent.

Cela fait un an, dans cet épisode, que Numéro 6 est retenu captif dans Le Village.

Cet épisode permet d'en savoir beaucoup sur Numéro 6, notamment sa vie privée. Ainsi, malgré son apparente aversion pour les femmes, il est fiancé à Janet Portland, fille d'un de ses supérieurs, Sir Charles Portland. Ils se sont rencontrés lors d'une réception à Kitzbühel en Autriche et sont tombés amoureux l'un de l'autre en dansant une valse.
Il demanda la main de Janet à son chef alors que ce dernier taillait des roses (sa passion). Bien que cette nouvelle n'aurait pas dû être une surprise (puisque Janet et lui semblaient se connaître depuis longtemps), il en laissa tomber son sécateur ! Le lendemain, ils déjeunèrent ensemble avec au menu du civet de lièvre !
Ce n'est pas un mariage de raison car Numéro 6 et Janet semblent très amoureux l'un de l'autre !

Le coffre-fort de l'appartement de Numéro 6 où il cache son argent se trouve derrière le téléviseur !

L'inscription sur la photo de Janet est With all my love, Janet. [Avec tout mon amour, Janet.]

Le nom de code de Numéro 6 est ZM-73 (celui de Sir Charles est PR-12), il a pour noms d'emprunt Duval en France et Schmit en Allemagne. Cela tend à suggérer que Numéro 6 sait correctement parler le français et l'allemand. On note, de manière plus anecdotique, qu'il a une écriture penchée, presque en pattes de mouche.

Première et dernière fois que Numéro 6 embrasse une femme (sa fiancée) mais c'est Stock et non McGoohan qui, évidemment, donne le baiser. D'ailleurs, il ne faut pas oublier que le puritanisme de McGoohan l'empêchait de s'adonner même à des baisers de cinéma ! (Il avait déjà refusé d'embrasser Nadia Gray dans Le carillon de Big Ben malgré l'insistance de Vincent Tilsley !)

Quand Numéro 6/Le Colonel se parle à lui-même (réveil dans la maison, scène après la révélation des diapositives), la voix off est celle de McGoohan et non celle de Stock. La VF respecte d'ailleurs ce détail.

Lorsque Numéro 6/Le Colonel se rend dans son ancien lieu de travail, au volant de sa Lotus Seven, on entend évidemment le thème du générique !

On notera lorsqu'on voit le Village en plongée, au tout début, la présence d'enfants !!! Ce n'est pas un accident car, comme le montrera La mort en marche, il y a bel et bien des enfants dans le Village sans que l'on sache quels rôles ils jouent.

Seltzman habitait en Écosse au 20, Portmeirion Road. Il s'agit d'un clin d'œil au village de Portmeirion, décor naturel de la série !

L'homme qui suit Numéro 6/Le Colonel s'appelle Potter. Peut-être une référence au comparse occasionnel de John Drake, héros de la série Destination Danger, interprété par McGoohan avant qu'il se consacre au Prisonnier. Cependant, le vrai Potter (Christopher Benjamin) apparaîtra dans La mort en marche.
L'autre homme (celui du Numéro 2) qui les suit et qui finit par les endormir avec un gaz soporifique n'est autre bien entendu que le « croque-mort » qui étourdit Numéro 6 dans son appartement comme on le voit dans le générique, avant de l'emmener au Village.

La salle de fête où a lieu la soirée d'anniversaire de Janet est la même salle où a lieu la réception de Mme Engadine dans A. B. et C. !

Le quatrième épisode du remake de la série a pour titre Darling (Cher Amour). Mais les deux épisodes n'ont rien à voir l'un avec l'autre.

Acteurs/Actrices :

Nigel Stock (1919-1986) est surtout connu pour avoir interprété à 29 reprises le rôle du Dr.Watson aux côtés de Peter Cushing dans la série Sherlock Holmes entre 1964 et 1968. Ce brillant comédien fit son apprentissage à la Royal Academy of Dramatic Art (où il obtient un prix). Il commence sa carrière au théâtre (il ne quittera jamais la scène) qu'il interrompt pendant la guerre où il se distingue en atteignant le grade de Major. Après cette interruption, il commencera une fructueuse carrière à la télévision, dans des téléfilms populaires en leurs temps, ou jouant des seconds rôles importants dans les séries les plus prestigieuses : Le Saint, Destination Danger, Adam Adamant Lives ! , Dr.Who (trois épisodes, professeur Hayter)… et même dans un épisode de Police Surgeon, série prédécesseure des Avengers ! Il a aussi tenté sa chance au cinéma avec succès : Week-end à Zuydcoote, La Grande Évasion, Le Miroir se brisa, Le Lion en hiver… Il a joué dans deux épisodes de Chapeau Melon : Concerto (saison 3) où il jouait l'irrésistible Zalenko et L'économe et le sens de l'histoire (saison 4) dans le rôle du professeur Carlyon.

Zena Walker (1934-2003) après ses études à la Royal Academy… a eu une considérable carrière théâtrale (un prestigieux Tony Award en 1968 pour une pièce de Peter Nichols). Mais elle s'est aussi beaucoup tourné vers la télévision, jouant les rôles récurrents de Susan Lampton dans la populaire série Man at the Top ou celui de Christine Barlow dans l'adaptation de La Citadelle, roman de A.J.Cronin (l'un des plus grands écrivains écossais) et de Victoria dans la série Albert and Victoria ; trois rôles qui lui valurent une certaine notoriété. Elle a parallèlement joué dans plusieurs téléfilms et séries à succès.

Clifford Evans (1912-1985), après être passé par la…Royal Academy… (encore un !) commence sa carrière au théâtre dans Le Songe d'une Nuit d'été en 1934 et joue dans beaucoup de films anglais dès les années 30. Pour les Studios de la Hammer, il incarne ses deux rôles les plus marquants dans La Nuit du Loup-Garou (1961) et Le Baiser du Vampire (1963). Après plus de trente ans de carrière au cinéma, il se tourne vers la télévision avec le rôle récurrent de Caswell Bligh dans la série The Power Game (34 épisodes) mais aussi dans les séries Les Champions, Le Saint, Randall and Hopkirk (Deceased), Codename (13 épisodes, Sir Dalzell), Jason King… mais sa carrière finit par décliner dans les années 80. Il a joué dans trois épisodes de Chapeau Melon : Meurtre par téléphone (saison 4), La porte de la mort (saison 5), George et Fred (saison 6).

John Wentworth (1908-2006) a fait entièrement sa carrière à la télévision entre 1960 et 1980. Il est connu en Angleterre pour avoir joué l'avocat Castleton (32 épisodes) dans la série The Main Chance mais a aussi joué dans Le Saint, Sergent Cork, Crossroads, Z-Cars… ainsi que dans une adaptation de Germinal (quatre épisodes, Mr.Gregoire). Il a joué dans deux épisodes de Chapeau Melon : Six mains sur la table (saison 2) et Les aigles (saison 4).

Hugo Schuster (1908-1992) a peu tourné devant les écrans, son rôle dans cet épisode est d'ailleurs son dernier référencé. Il a fait une brève apparition en serveur (non crédité) dans Le Troisième Homme (1949) de Carol Reed et un petit rôle dans Quand les aigles attaquent (1966) mais il ne semble pas avoir vraiment fait carrière.

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14. MUSIQUE DOUCE
(LIVING IN HARMONY)

Résumé :

Numéro 6 revient un siècle en arrière et se retrouve dans la peau d'un cow-boy en plein Far-West inhospitalier ! Il vient de démissionner de son poste de shérif et quitte la ville dont il avait la responsabilité. Mais il est capturé et amené de force à Harmony, ville dont il est impossible de s'échapper, dirigée par un juge cruel et corrompu. Ce dernier voudrait l'enrôler comme shérif et connaître la raison de sa démission. Mais son prisonnier refuse car il ne veut pas travailler pour un tel personnage. Le juge va alors tout faire pour le contraindre à travailler pour lui. Deux autres personnages : la fille du saloon et un garçon muet mais terriblement inquiétant et dangereux, de surcroît amoureux de la belle, complètent le tableau. Mais tout ce que vit Numéro 6 est-il réel ? Comment le Village est-il devenu cette ville sans foi ni loi de Far-West ?

Critique :

Musique douce renoue avec la tradition du western. Ce genre, qui avait connu son apogée grâce aux films de John Ford notamment dans les années 40 et 50, suivi d'un lent déclin, renaît grâce au savoir-faire de Sergio Leone qui vient alors de réaliser sa fameuse Trilogie du Dollar. Le dernier volet, Le Bon, la Brute et le Truand, est sorti l'année précédente. Donc, nous sommes en pleine renaissance de ce genre particulièrement apprécié par McGoohan. Un épisode de cette nature ne pouvait que le combler ! De surcroît, le scénario de l'ingénieux Ian Rakoff se révèle très noir et très dur, anticipant presque les années 70 et le « western crépusculaire » si cher à Peckinpah et à Eastwood (entre autres) où les histoires sont souvent sombres. De plus, Numéro 6, jamais nommé, ressemble par certains points (la froideur, l'ambivalence, l'adresse au pistolet…) aux personnages d'Eastwood ou à l'homme sans nom de Charles Bronson tout en conservant une droiture, une grandeur d'âme et une loyauté qui en font l'héritier des héros sans reproche des années 40 et 50. Une synthèse de deux époques en quelque sorte, atout très bien utilisé par Rakoff.


Contrastant avec son titre (Vivre en harmonie), cet épisode est le plus noir de toute la série (Le dénouement étant ambigu et à part), d'une force percutante, surprenant par sa fin terriblement cruelle et implacable, bien davantage que les chutes du Retour ou de Liberté pour tous.

Dès l'introduction, nous sommes plongés dans l'ambiance : pas de générique, pas de dialogue Numéro 2/Numéro 6. Nous sommes déjà dans les contrées sauvages de l'Ouest. Numéro 6, en costume de cow-boy, rend son insigne de shérif à son supérieur, ainsi que son révolver, puis part ! Un remake de sa démission en somme !

L'absence d'explications, nécessaire mais faisant toujours son effet, ne lasse pas de nous questionner : comment Numéro 6 a-t-il pu se retrouver au Far West ? Pas de Village, pas de Numéro 2, pas de caméras… juste le paysage et lui ! De plus, nous venons d'assister à une scène de démission qui nous est familière. Tout cela est-il réel ? Nous sommes perplexes dès les premières secondes. La tension est immédiatement installée car nous avons l'impression d'être dans une autre réalité, privés de notre repère principal qu'est Le Village. Voilà pourquoi cet épisode paraît d'abord si déconcertant.

Paf ! Numéro 6 est arrêté par un groupe d'individus à l'air louche. S'ensuit une bagarre vigoureuse pendant que le titre Living in Harmony s'affiche sur l'écran !!! L'ironie dans toute sa magnificence ! Le titre est à l'opposé de ce que nous voyons sur les images avec Numéro 6 qui reçoit une belle correction ! Il est traîné de force dans une petite ville appelée… Harmony ! Ville qui, nous allons le voir, mérite très mal son nom.

Le prisonnier pousse la porte du saloon (équivalent de la place publique ou repaire du Numéro 2 ?), l'ambiance est enfumée, les habitués sont accoudés au bar, il y a une très jolie femme, on joue aux cartes… tous les détails sont respectés ! La charmante Kathy est vraiment séduisante mais, comme d'habitude, Numéro 6 reste froid envers les jolies femmes !

Suit un brillant dialogue à bâtons rompus entre le Juge, chef de la ville, responsable de sa capture, et notre héros. Mentionnons en passant que Numéro 6 s'attire l'inimitié du Kid – un gars pas net, muet, semblant constamment ivre, mais inquiétant et (très) bon tireur – après lui avoir envoyé un coup de poing ! Il faut dire que le Kid venait de « fusiller », par bravade, son verre de whisky !

Évidemment, on l'aura compris : la capture de Numéro 6 est la métaphore de son gazage et son réveil à Harmony correspond à son réveil dans le Village. En effet, comme nous allons le voir, même si nous nous en doutons, Harmony correspond au Village ! Ville qui se veut paisible et merveilleuse et qui est en réalité tout le contraire ! La conversation avec le Juge rappelle celle entre Numéro 6 et Numéro 2 dans Le carillon de Big Ben par sa force et son ton acerbe. Surtout quand le Juge dit qu'Harmony est une ville agréable, écho direct à la citation de Numéro 2 : Le Village est un endroit merveilleux. Et bien entendu, Numéro 6 ne veut pas travailler pour le Juge (Numéro 2 donc) et refuse de dire les raisons de sa démission ! Encore un parallèle à relever : le Juge sait tout de son prisonnier et c'est pour ça qu'il l'a amené ! Évocation bien sûr de la première scène chez Numéro 2 de L'arrivée. Nous sommes donc dans une fiction (car on se dit que ça ne peut pas être réel, il y a forcément une explication à l'absence du Village !) où la réalité est pourtant bien présente car nous venons de suivre les différentes étapes qui ont précédé la venue de Numéro 6 dans le Village transposées au Far-West ! Quelle est la différence entre le réel et l'imaginaire ? Toute la force de l'épisode réside dans cette ambiguïté qui ne cessera que dans les dernières minutes.

À partir de là le Juge, accompagné par le Kid, va rendre la vie infernale à Numéro 6 et tout faire pour le contraindre à reprendre son étoile de shérif et son colt (ce qui équivaudrait à une capitulation). Son plan, procédant par petits à-coups, est très simple mais terriblement efficace. Sa tentative pour briser Numéro 6 est une des idées les plus ingénieuses de la série.

Premièrement, il utilise la peur, il veut effrayer Numéro 6 via les habitants de la ville, les « Villageois » en somme, qui ont été conditionnés : comme les Villageois, ils ont appris à aimer leur ville et n'acceptent pas qu'on l'insulte – ce que fait Numéro 6 qui, comme c'est étrange !, ne semble guère apprécier cette bourgade ! Le résultat aboutit à une des scènes les plus dures de la série, démontrant la férocité du Juge. Le thème de la foule cherchant un bouc émissaire, quelqu'un à massacrer, n'est pas rare : il n'est pas sans rappeler le poignant Furie (1936) de Fritz Lang et la violence aveugle de la foule voulant tuer un homme (peu importe qu'il soit innocent ou pas). Cette scène est un écho à J'ai changé d'avis où les bourreaux sont davantage les Villageois que les dirigeants du Village.

Deuxièmement, le Juge utilise la force : il contraint Numéro 6 à rester dans la ville en empêchant toute tentative d'évasion d'Harmony. Numéro 6 en fait l'amère expérience quand il essaye de s'échapper

Troisièmement, il utilise le chantage : Numéro 6 n'a rien à se reprocher de s'être évadé puisqu'il n'était pas condamné. En revanche, Kathy est inculpée et condamnée pour avoir voulu le libérer, elle est donc emprisonnée… sous la surveillance du Kid plus libidineux (et saoul) que jamais !

Ces trois attaques finissent par payer et Numéro 6 doit céder et accepter le marché du Juge en devenant shérif de la ville… il refuse cependant de porter une arme ! Absurde sans doute mais il ne veut pas donner entièrement satisfaction à cette crapule.

Deux points attirent notre attention. Numéro 6 aurait bien pu ne pas céder mais il a cependant une grandeur d'âme qu'on avait déjà remarquée dans Le carillon de Big Ben : pour Kathy, il feint de coopérer et laisse ses « idéaux » de côté en « collaborant » tout en conservant son intégrité. Malgré ses airs déterminés et froids, il n'est pas insensible et accepte ce chantage. Ensuite, nous voyons que nous avons affaire à un adversaire d'une grande intelligence. Il joue sur les points faibles de Numéro 6 pour le plier et il est patient : bien qu'il soit agacé que Numéro 6 refuse de porter un colt, il préfère savourer sa première victoire au lieu d'insister. Un adversaire à la hauteur de Numéro 6 sans nul doute !

Mais le Juge veut absolument vaincre Numéro 6 et continue sa lutte à distance : il utilise cette fois l'épreuve physique : Numéro 6 est provoqué par des hommes du Juge et il doit batailler à mains nues à un contre trois ! Le résultat est une bagarre homérique, la meilleure de toute la série incontestablement : elle est d'une durée plutôt longue, pas moins de trois minutes avec quatre protagonistes et un festival de coups ! L'épisode est décidément d'une violence peu commune ! Mais Numéro 6 tient bon et continue à ne pas porter d'arme. Le Juge passe à la vitesse supérieure et provoque indirectement la mort de deux hommes. Numéro 6 est face à un dilemme pénible : ou il prend son arme pour faire cesser le massacre ou il persiste et doit se considérer comme un lâche. Il choisit la seconde option, voulant à tout prix ne pas satisfaire le Juge. Choix surprenant mais qui montre bien sa volonté de rester maître de lui-même à défaut d'être moralement défendable. Numéro 6, à la limite du point de rupture, veut s'échapper avant de recourir à la violence. Mais le Juge fait encore monter la tension : il va avertir le Kid que Numéro 6 et Kathy passent pas mal de temps ensemble (et en effet, il est visible qu'il ne la laisse pas indifférente…) et comme on le sait, le Kid est maladivement jaloux.

Justement, parlons un peu plus du Kid. Ce garçon muet, pochard, provocateur et à gueule d'ange est un des personnages les plus inquiétants de la série. Tout est dans ses regards, ses manières. Il désire ardemment la fille du saloon et n'aime pas qu'on marche sur ses plates-bandes ! Il est aussi rancunier et ce mélange explosif en fait un parfait homme de main pour le Juge qui se formalise rarement de ses excès. Que ce soit lors de la scène avec Numéro 6 emprisonné où il tente de lui faire peur avec son colt ou quand Kathy vient le distraire pour s'emparer des clés de la prison, il est toujours aussi angoissant : quand il tourne autour d'elle, la dévorant du regard, puis l'embrassant soudain à pleine bouche avant de vider son verre puis sombrer presque ivre mort dans le sommeil… on se dit que ce garçon a un grain et qu'il vaut mieux ne pas trop s'approcher de lui !
Cette impression se confirme lorsque la violence qui couve dans son cœur explose à deux reprises : quand il provoque Numéro 6 en duel en tirant sur lui, puis en abattant froidement l'homme qui s'était approché un peu trop de Kathy. Là, son ombre commence à envahir tout l'épisode jusqu'à ce que le bouchon saute lors d'une scène terriblement glaçante : le Kid, plus fou que jamais, se rapproche dangereusement de Kathy, seule dans le saloon fermé. La terreur de Kathy et le visage dément du Kid font monter la tension durant toute la scène… Une des scènes les plus éprouvantes de la série !

Cette scène est la goutte d'eau qui fait déborder le vase : Numéro 6, la mort dans l'âme, ne peut plus rester inactif et doit saisir son colt pour arrêter la cascade de la violence. Son air dur et amer en dit long sur le sacrifice qu'il doit consentir. Il doit maintenant se battre en duel contre le Kid. Évidemment, un western sans duel n'est pas un western ! Mais on n'en reste pas là ! Numéro 6 doit également se battre contre les hommes du Juge car il persiste à ne pas jouer son jeu et à continuer de vouloir s'échapper. S'ensuit alors une fusillade générale qui se conclura par une chute déconcertante dans laquelle toutes les illusions tomberont les unes après les autres ! Une chute difficilement prévisible qui remet en question tout ce que nous venons de voir ! Et lorsque Numéro 6 s'aperçoit de la vaste conspiration dont il a été la dupe, nous ne pouvons qu'être admiratifs devant ce plan génialement diabolique dont l'auteur n'est d'ailleurs pas celui que l'on pourrait croire !

Tout semble dit alors, les principaux protagonistes ont joué leur rôle et l'on pourrait rester sur cette fin malaisée. Mais cette expérience a demandé trop d'investissement de la part des personnages et on voit avec horreur que l'un d'eux bascule dans la schizophrénie meurtrière, provoquant une deuxième et dernière chute finale, sous les yeux impuissants de Numéro 6 et de son adversaire, d'une noirceur tragique totalement inattendue ! On pourrait critiquer cette fin comme surenchérissant dans le pathos et peut-être un rien bizarre, mais elle n'en reste pas moins saisissante et conclut l'épisode sinistrement. Vraiment, une fin très cruelle, comme on en a rarement vue dans une série. Cruauté qui se mêle à l'émotion lors de la désespérée déclaration d'amour finale, implicite et sous-entendue, mais néanmoins bien présente. Doux aveu qui troublera même le stoïque Numéro 6 pourtant peu enclin aux émotions ! De bout en bout, cette fin noire est la preuve que la réalité peut rattraper la fiction et parfois pour le pire ! Décidément, un western pas du tout standard et un épisode de la série se terminant par une touche d'émotion… Ian Rakoff dépasse les codes de la série sans les trahir pour autant, un véritable jeu d'adresse !

Le scénario de Ian Rakoff, le plus sombre de la série, est une réussite complète. Il se sert de l'ambiance western pour instaurer beaucoup de tension. L'absence d'humour renforce le côté lourd de menaces de l'épisode. Se servant de tous les clichés du western, de la jolie fille au duel sans merci en passant par le mexicain habituel, il crée une histoire, assez « violente » tant physiquement (la bagarre de Numéro 6) que psychologiquement (lorsque Kathy voit son frère mourir) dont l'intensité va crescendo jusqu'à son double rebondissement final implacable. Une tragédie en règle très bien amenée.

La réalisation de David Tomblin magnifie l'histoire. Une des meilleures réalisations de la série : avec une brillante variations de plans, il parvient à captiver le spectateur. Même dans les moments de répit, sa caméra ne cesse de bouger (sans trop exagérer) pour maintenir la pression. Sa mise en scène met très bien en valeur les décors de la ville, on a réellement l'impression d'avoir fait un retour dans le temps ! Sans oublier une succession de trouvailles remarquables : toute la scène du lynchage est filmée en tourbillons du point de vue de Kathy, les gros plans brusques sur Numéro 6 à la fin de la fusillade, le champ/contrechamp lors de la confrontation Kathy-le Kid qui privilégie le comportement des personnages à l'action elle-même. Une réalisation dynamique et puissante !

Les acteurs assurent un spectacle prodigieux, uniquement égalé dans les deux derniers épisodes : Patrick McGoohan nous régale d'un numéro prestigieux qu'on n'avait plus vu depuis longtemps ; le cow-boy au caractère déterminé, incisif, volontaire… est une transposition de Numéro 6, donc un rôle écrit pour lui ! Il s'investit complètement dans ce rôle. Voir son visage de glace se fissurer quelque peu au cours de l'histoire sans surcharge d'effets est admirable. Il incarne un homme à la volonté de fer et son jeu, plus intense que jamais, est vraiment parfait.
À héros fort, méchant fort. Et en effet le Numéro 2 de cet épisode, le Juge, est un des méchants les plus redoutables de la série, porté par le talent de David Bauer, machiavélique à souhait, qui prend grand soin à noircir son personnage le plus qu'il peut. Une superbe composition maîtrisée où il privilégie la psychopathie de son personnage aux coups de gueule, Bravo !

La sublime Valérie French (à égalité avec Virginia Maskell de L'arrivée) remporte la palme du meilleur rôle féminin de la série ! Jouant de sa beauté naturelle, bien mise en valeur par son affriolant costume, elle incarne une femme droite, courageuse, imposante mais aussi sensible et chaleureuse. Elle parvient à saisir toutes les émotions sur son visage, son attitude, et campe un personnage ambivalent. Elle illumine chaque scène où elle apparaît, lui donnant davantage de force. La voir hurler de douleur lors du lynchage, manifester une légitime angoisse quand elle vient voir le Kid, sourire au milieu des clients, être prévenante envers Numéro 6, terrorisée lors de la scène dans le saloon fermé, sanglotant lorsque ses sentiments envers Numéro 6 la submergent, jusqu'à son doux secret à peine murmuré dans les dernières secondes, une belle déclaration d'amour… un personnage très émotif, constamment sur la corde raide, donc très, très difficile à jouer, mais incarné par une comédienne d'un jeu irréprochable, un véritable plaisir !

Mais c'est Alexis Kanner qui est le roi de l'épisode : il explose dans le rôle du Kid. Bien que muet pendant 43 minutes (sur 48 !), c'est lui qui monopolise notre attention : vertigineux en ivrogne fou à lier, amoureux paroxystique, machine à tuer, c'est le personnage le plus inhumain de la série. Kanner surjoue avec succès le côté démoniaque et fou sans limites de son personnage et sa charmante tête blonde est un trompe-l'œil bien pervers. Et pourtant, jamais d'excès, jamais d'expression altérée ou féroce. Il joue beaucoup sur son regard pénétrant où on peut lire tout ce qui se passe dans sa tête folle. Un jeu Actor's Studio par excellence ! Un des plus grands rôles de la série. Il renouera avec un rôle analogue et avec le même succès dans Le dénouement.

La musique est typiquement western, mélange de Morricone et des musiques de Ford sans oublier les habituelles trompettes mexicaines ! Elle contribue à l'ambiance de l'épisode avec brio. On notera lors de la révélation finale la superposition de la musique de « suspense » aux fanfares du Village pour traduire la confusion du héros. Une partition idéale de bout en bout !

Infos supplémentaires :

Cet épisode est le seul avec Le dénouement à ne pas comporter de générique (une idée de McGoohan, source : Bonus DVD). Il commence d'ailleurs immédiatement alors que le dernier épisode ne commencera qu'après trois minutes de flashbacks.

Et si cet épisode donnait la clé de la démission de Numéro 6 ? Aurait-il démissionné parce qu'il ne voulait plus porter d'armes, il ne voulait plus tuer ? Le fait que Numéro 6 devait être au départ John Drake de Destination Danger, agent qui déteste tuer et donc déteste les armes, tend à confirmer cette hypothèse…


Kathy/Numéro 22 est la seule femme de la série à tomber réellement amoureuse de Numéro 6 (la Reine d'Échec et Mat avait été conditionnée pour l'être donc ce ne fut pas de son plein gré).

Cet épisode fut également le seul à être censuré quand il passa aux États-Unis : le thème des drogues hallucinogènes et surtout la dénonciation de la violence, en pleine guerre du Vietnam, ne pouvait que déplaire. Cependant, une autre possibilité serait la présence du comédien David Bauer, qui était sur la liste noire de McCarthy et qui donc n'avait pas droit de cité aux USA à ce moment-là.

Il fut aussi interdit de diffusion en France pour des raisons analogues. Le fait qu'il fut interdit à cause de son caractère dérangeant ne déplut pas à Ian Rakoff, le scénariste. (Bonus DVD)

Après le départ de Markstein, le scénariste Tony Sloman, l'assistant-monteur Ian Rakoff et l'éditeur de musique Eric Mival durent se creuser les méninges pour proposer des idées aux producteurs en panne d'inspiration. Ce fut finalement Rakoff qui fut engagé pour écrire un scénario mais l'expérience fut insupportable pour Rakoff car McGoohan commençait véritablement à craquer et n'arrêtait pas de lui hurler dessus, imposant des ordres abscons. L'auteur ignorait s'il reviendrait vivant de cette aventure car McGoohan l'effrayait au plus haut point. Il ne cacha pas son soulagement quand l'épisode fut bouclé. (Bonus DVD)

David Tomblin, producteur et réalisateur de l'épisode, aurait joué un sale tour à Rakoff en s'attribuant la paternité du scénario, se bornant à mentionner le nom de Rakoff comme « co-inspirateur » de l'histoire. En réalité, selon l'intéressé, Tomblin n'aurait écrit qu'une ou deux scènes (dont celle du lynchage), tout le reste serait né de l'imagination de Rakoff. Lorsque Rakoff s'en aperçut, Tomblin l'empêcha de parler à McGoohan qui d'ailleurs ne fit aucun effort pour réparer ce litige. (Bonus DVD)

Le fait qu'il y ait un épisode-western ne pouvait que réjouir McGoohan qui avait toujours rêvé d'incarner un cow-boy à l'écran.

La scène où Numéro 6 maîtrise un des gardiens de la ville en se jetant sur lui grâce à une liane n'est pas sans rappeler le Moi Steed – Moi Emma de Petit gibier pour gros chasseurs (saison 4) avec son pastiche de Tarzan !

Acteurs/Actrices :

Alexis Kanner (1942-2003) est d'origine française mais a vécu son enfance au Canada puis en Angleterre. Là, il commence très tôt sa carrière au théâtre, d'abord au Birmingham Repertory Theatre puis à la Royal Shakespeare Company où il commence à jouer le répertoire classique (Hamlet, La Tempête…) qu'il n'abandonnera plus. Il débute à la télévision (où il rencontre David Tomblin, producteur de la future série) dès 1962 et joue dans Le Saint, Softly, Softly (spin-off de la populaire Z-cars), Dr.Who... Il tente aussi sa carrière au cinéma, apparaissant comme partenaire de Roger Moore (Crossplots, 1969) ou de Bette Davis (Connecting Rooms, 1970) mais s'y désintéresse rapidement. Il se fait ensuite bien plus rare sur l'écran, privilégiant le théâtre. Il reviendra dans la série en faisant une courte apparition (non créditée) en photographe et en faisant la voix du chef dans La mort en marche, avant de crever l'écran avec son rôle mémorable de Numéro 48 dans Le dénouement.

David Bauer (1917-1973), d'origine américaine, sort avec tous les honneurs de la Washington University et se dévoue au théâtre avec succès. Il joue notamment le rôle de Doc dans la production Londonienne (lors d'une tournée) de West Side Story. Devant fuir le McCarthysme, il émigre en Angleterre et fait une fructueuse carrière à la télévision : Sergent Cork, Le Saint (cinq épisodes), Les Champions, W. Somerset Maugham, Randall and Hopkirk, Département S, Jason King, Poigne de Fer et Séduction, Softly, Softly… ainsi que de nombreuses autres séries… Il est apparu dans de petits rôles dans plusieurs James Bond (Les Diamants sont éternels, On ne vit que deux fois, L'Espion qui venait du froid) et dans quelques films comme Patton ou L'Infaillible Inspecteur Clouseau. Cet acteur reconnu a joué deux rôles dans Chapeau Melon : « l'évêque » de Winnipeg dans Les petits miracles (saison 3) et Ivanov dans Maille à partir avec les Taties (saison 4). Le rôle du Juge dans cet épisode est un de ses plus fameux.

Valerie French (1928-1990) a connu une carrière inverse à l'habitude : elle commença (avec un certain succès) par le cinéma anglais dans les années 1950 puis joua dans quelques séries dans les années 60 avant de se consacrer définitivement au théâtre. Le rôle de Kathy/Numéro 22 est certainement son plus connu.

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15. LA MORT EN MARCHE
(THE GIRL WHO WAS DEATH)

Résumé:

Numéro 6 n'est plus dans le Village ! Il est toujours agent secret et est sur les traces de l'assassin d'un de ses contacts. Ce dernier, assassiné par explosion d'une balle de cricket (!), devait lui dire où trouver le professeur Schnipps, savant fou qui projette de détruire Londres avec une fusée ! Numéro 6 engage alors une folle course-poursuite contre une séduisante jeune femme qui prétend être La Mort en personne et qui sème sa course de pièges mortels auxquels Numéro 6 doit réchapper ! Où cela le mènera-t-il ? Et où est le Village dans tout ça ?

Critique:

Un épisode dingo, dingo, dingo ! Pour la première et unique fois, après 14 épisodes sombres, la série s'offre un divertissement hilarant ! La Mort en Marche est au Prisonnier ce que Clowneries est à Chapeau Melon : de la parodie pure ! Tout réalisme est laissé de côté au profit d'un road-movie décapant, souvent incohérent, mais toujours jouissif ! C'est l'épisode qui s'écarte le plus de l'esprit de la série et donc peut déconcerter les spectateurs, peu habitués à une telle ambiance ! Mais on se prend rapidement au jeu. Car l'épisode est un savoureux pastiche comique à peine inavoué des séries et films d'espionnage britanniques qui étaient légion à l'époque (Chapeau Melon, Le Saint, Le Baron, L'Homme à la Valise… sans oublier James Bond, rôle qui fut proposé à McGoohan et que ce dernier déclina) ainsi qu'un hommage au plus british des détectives « british » : Sir Sherlock Holmes himself ! Puisque Numéro 6 adopte le déguisement du célèbre détective lors de la fête foraine…

Un des points forts de l'épisode est bien sûr le scénario givré de Terence Feely (qui avait déjà écrit le scénario complexe mais maîtrisé de Double personnalité) qui s'amuse comme un petit fou, dynamitant tous les codes du genre. Mais il n'oublie pas de procurer plusieurs scènes d'extrême tension comme le quintuple piège du village de Witchwood. Ainsi, c'est un divertissement de première qualité qui attend le téléspectateur !

On remarque d'abord que le visage de Numéro 2 ne nous est pas montré ici. Petit mystère qui se dissipe vite à cause du ton de l'épisode qui est donné dès la première scène : Une partie de cricket se déroule tranquillement. Une belle blonde se lève alors de sa chaise de spectatrice, et alors que le batteur, un vieil homme, envoie la balle très loin dans les fourrés, elle la remplace par une balle identique sans se faire remarquer. Le lanceur vient la rechercher, lance la fausse balle au batteur qui frappe la balle… et qui sous le choc explose tuant net le pauvre homme ! Cette fille ne fait pas dans la dentelle !

Après cette intro saisissante, l'épisode se poursuit dans la même veine. Toujours pas de Village en vue, nous sommes bien à Londres et Numéro 6, plus agent secret que jamais, discute avec un contact déguisé en cireur de chaussures. On peut s'étonner de l'absence du Village et ce retour à Londres mais après deux épisodes sans, on commence à s'habituer ! On suit donc l'intrigue, curieux de savoir ce qui va se passer. Dès le dialogue avec Potter, nous sommes dans le bain : c'est bien un épisode d'espionnage auquel nous assistons ! Enfin, nous allons voir Numéro 6 en agent secret en plein travail ! Cependant, cette mission va être un peu particulière ! Il n'y a qu'à voir l'air un peu ridicule de Potter ainsi que le gag du téléphone dissimulé dans un accessoire inattendu et que n'aurait pas renié Max la Menace, agent secret contemporain de Numéro 6 et adepte de téléphones biscornus !!

Après que Numéro 6 eut pris ses instructions auprès d'un enregistrement (une scène pas dénuée d'humour !), il va donc jouer… au cricket ! Bien entendu, au poste de batteur ! Et ce qui doit arriver arrive : la fille substitue les balles ! Mais Numéro 6 se méfie et rattrape la balle à la main avant de la lancer… où elle explose net ! Premier jeu mortel de la belle, il y'en aura d'autres !

Ensuite, Numéro 6 se rend au bar où il se fait empoisonner de manière inattendue ! Mais ce dernier a un remède de choc ! La scène est irrésistible avec les airs stupéfiés de la serveuse et notre héros qui ingurgite plus ou moins stoïquement son cocktail à réveiller les morts ! (A la fin, son air un peu pompette déchaîne le rire !). Et de deux !

Puis, il se rend aux bains turcs où il manque de mourir asphyxié ! Il s'en sort d'extrême justesse et se voit invité à aller à une fête foraine !

On remarquera que ces scènes qui auraient dû provoquer la tension se voient constamment désamorcées par l'humour des situations et en premier lieu le flegme de Numéro 6 qui subit ces sinistres jeux tout en restant parfaitement maître de lui ! Steed a-t-il trouvé un rival ? Et puis, on ne peut s'empêcher d'être troublé par le charme vénéneux de la fille qui met en place ses pièges toujours le sourire aux lèvres et qui ne semble aucunement gênée que Numéro 6 triomphe de ses chausse-trappes ! Elle joue bien sûr en effet au jeu du chat et de la souris (qui est d'ailleurs le nom du pub du Village !) et semble prendre un malin plaisir à imaginer des coups de plus en plus tordus, satisfaite de trouver un adversaire à sa taille ! Et c'est cette situation rocambolesque qui fait qu'on ne peut prendre au sérieux un tel épisode ! Dès le début, nous avons un épisode d'espionnage mais constamment décrédibilisé !

Changement de décor, Numéro 6 doit maintenant batailler contre un champion de boxe mais qui n'est pas méchant et même plutôt timide ! A quoi pouvait donc bien carburer Terence Feely pendant qu'il écrivait ça ? Après avoir échappé sans faire exprès à un 4e piège inattendu, Numéro 6 essaie de retrouver l'inconnue qui prend un plaisir grinçant à se montrer et le saluer gaîment puis disparaître, entraînant Numéro 6 dans un course échevelée à travers la foire pour la retrouver où elle n'arrête pas de jouer avec des fausses pistes qui ne font qu'égarer notre pauvre détective ! Une succession rythmée de petites saynètes humoristiques qui cassent toute tension et qui n'est pas sans être un peu vertigineuse… et drôle !

Après l'avoir bien fait courir, la belle part en voiture, suivie de près par son poursuiveur.

On remarquera que le déguisement que porte Numéro 6 dans la fête foraine est un costume de Sherlock Holmes ! Or, avec un tel déguisement, on ne passe pas inaperçu ! Et c'est ce décalage qui rend cette partie amusante !

Suit une poursuite en voiture plus proche de la balade bucolique et accompagnée par une musique moqueuse au bord du fou rire ! Poursuite qui devient un temps psychédélique par un bizarre artifice employé par la belle.

Enfin, ils arrivent dans un petit village abandonné où Numéro 6 va être confronté à pas moins de cinq pièges consécutifs qui vont en crescendo dans le spectaculaire : une mitraillette folle, une trappe avec des pointes électrifiées, un champ de mines, des bougies farcies au cyanure et pour terminer un bazooka !!! Surréalisme pur ! Mais ces scènes-là sont beaucoup plus intenses que les précédentes. Numéro 6 se trouve dans des situations bien plus extrêmes et la tension est bien plus présente (surtout le piège de la trappe au suspense réellement hitchcockien) et ce ne sont pas les commentaires légers de la fille entre chaque piège qui vont relâcher la pression ! Au contraire, sa voix naturellement calme et enjôleuse stresse bien davantage !

Cette partie de l'épisode jouent aussi beaucoup sur les sous-entendus. L'élégant costume de Numéro 6 et la belle robe de « La Mort » font presque costumes de mariés ! Les halètements de Numéro 6 et le plaisir dans la voix de la belle sont sans équivoque. Mais ce sont bien entendu ses commentaires qui sont les plus croustillants : elle compare chaque épreuve à un jeu amoureux (nid d'amour, les chandelles, les fenêtres fermées, l'atmosphère intimiste des lieux…) comme quoi, l'amour et la mort, c'est tout un dans cet épisode ! En effet, la belle se dit amoureuse de Numéro 6 et veut « l'aimer à sa façon » en le tuant de manière superbe ! Pendant tout l'épisode, elle lui fait des déclarations d'amour qui sont en même temps des condamnations à mort ! Un esprit aussi tordu que celui de cette dame qui se prend pour « La Mort » en personne n'est pas monnaie courante et contribue à l'ambiance fofolle de l'épisode.

Numéro 6, ayant feint sa mort suit la fille jusqu'à un phare. Il y entre sans se faire remarquer. Nous voyons enfin le docteur Schnipps qui souffre d'un complexe Napoléonien : il se prend pour l'Empereur et sa garde rapprochée (assez abrutie !) est également en costumes ! Quand on voit ce savant fêlé du bocal, on comprend mieux le caractère tordu de Sonia (le vrai nom de « La Mort ») : il est aussi fou qu'elle si ce n'est plus ! Ca va être bientôt l'heure et Numéro 6 doit se dépêcher s'il veut empêcher que la fusée décolle ! Pendant qu'il s'introduit dans le phare (une invasion très drôle !), Schnipps/Napoléon sermonne ses gardes, il est grotesque et caricatural mais décidément très comique. Sonia est égale à elle-même : charmante et vénéneuse. Numéro 6 monte un plan complètement déjanté pour se débarrasser des gardes (qui comporte également une bonne bagarre) et il fonctionne à merveille pour la plus grande joie de nos zygomatiques ! Le problème est qu'il se fait capturer par… eh oui ! Encore Sonia ! Ce qui permet une scène qui relève du cliché éculé mais ici, judicieusement revisitée : Numéro 6 est ligoté et il doit se libérer avant la fin du compte à rebours ! De 007 à aujourd'hui, on ne compte plus ces scènes-là mais Numéro 6 retourne la situation en sa faveur (de manière peu crédible et assez absurde mais tout est absurde dans cette histoire !) et l'aventure semble se conclure enfin par une splendide explosion… quand survient la chute, inattendue et drôle à la fois, prenant totalement à contre-pied le téléspectateur !

Hélas, cette chute, bien que drôle, est très incohérente et ne termine pas l'épisode dignement. Le procédé est un peu facile, rendant la fin inaboutie et maladroite. Sans doute le seul point faible de l'histoire. Heureusement, la dernière réplique de Numéro 6 permet à l'épisode de ne pas se terminer sur une mauvaise note. Cette réplique peut en effet être interprétée dans plusieurs sens : s'adresse-t-elle à Numéro 2 et son assistante… ou bien à nous-mêmes qui avons suivi l'histoire aussi sagement que des enfants ?

Bref, le scénario de Terence Feely, malgré une fin moyenne, est d'une dinguerie absurde assumée et tout à fait irrésistible ! Enchaînant les situations cocasses à vitesse grand V, cet épisode, totalement en dehors de la série, séduit par son audace et son humour ravageur sans occulter quelques moments de tension très JamesBondiens. Un des scenarii les plus loufoques jamais écrit pour la télévision dans la lignée d'un Caméra meurtre ou d'un Clowneries.

La réalisation de David Tomblin, comme la précédente est absolument fabuleuse : faussement tranquille au début elle devient aussi rapide et tonique que l'épisode dès que la poursuite commence ! Elle ne permet aucun temps mort. Montage très rapide, effets lumineux remarquables (le tunnel de l'amour…) et surtout une avalanche de gros plans et plans américains alternés, dynamique et vigoureuse qui ne lasse jamais (les pièges du village par exemple). On retiendra également la rotation « verticale » de la caméra sur elle-même pendant la scène « psychédélique » de l'autoroute. En un mot : Im-pé-rial !

Evidemment, les acteurs couronnent cet épisode hors normes : Patrick McGoohan s'autoparodie en agent secret, montrant qu'il est capable de jouer la comédie avec délices. Il réussit l'exploit de jouer un agent consciencieux et professionnel avec un côté comique non dissimulé : le voir en Sherlock Holmes, en officier de l'Empereur ou voir la réalisation de son plan dans le phare est un spectacle à ne pas manquer ! Un John Drake très Steedesque dans sa manière de se déguiser ou d'agir !

Justine Lord incarne une « Mort » charmante et perverse. Sa façon de mélanger son « amour » avec ses pulsions de mort est la base d'un numéro éblouissant pour l'actrice. Son visage doux mais surchargé de maquillage lui donne une face diabolique avec ses sourires ironiques, sa voix mielleuse et son charme cruel… une des femmes les moins recommandables de la série (avec Angela Browne et Rachel Herbert) ! Elle joue admirablement bien cette fille foldingue qui prend autant de plaisir à piéger son poursuivant qu'à le voir s'en tirer.

Kenneth Griffith, même s'il n'apparaît qu'une dizaine de minutes, campe un « Napoléon » inoubliable : cabotinant joyeusement dans la mégalomanie hé-nau-rme et l'idiotie, il est vraiment régalant. Il délaisse toute nuance pour devenir un Diabolical Mastermind saisissant, un des adversaires les plus mémorables de Numéro 6 sans aucun doute ! Sa performance dans Le Dénouement, encore plus paroxystique, confirmera le génie de ce comédien.

Les seconds rôles sont peu nombreux mais la réapparition de Christopher Benjamin permet une scène poilante avec McGoohan, son air indissolublement sérieux a l'effet inverse et est furieusement drôle. Sheena Marsh, en jolie serveuse qui passe du sourire à la stupeur en quelques secondes est tout aussi bien, et « le tueur » du ring est campé par un Michael Brennan inquiet et pas si sûr de lui, offrant un aspect irréaliste à la scène !

La musique est tout simplement la meilleure composition de la série ! Comme celle de Laurie Johnson pour Clowneries, elle est toujours en décalé avec l'histoire : musique baroque, danse virevoltante de flûtes ou de violons, cuivres rigolards, ritournelles allumées… sans oublier bien sûr des brusques sonorités inquiétantes lors des scènes de tension mais dans l'ensemble, cette musique épouse le côté parodique de l'intrigue.

Allez, les enfants, c'est la fin de la récréation ! Retour au Village dans le prochain épisode !

Infos supplémentaires:

L'idée du scénario est de David Tomblin, il l'aurait eue en tête alors qu'il s'ennuyait pendant un épisode de Destination Danger. L'idée du scénario fut prévue pour donner un épisode de Destination Danger mais cela ne se fit pas. Comme les scénaristes du Prisonnier n'avaient plus d'idées, on ressortit l'idée de Tomblin qui la soumit à Feely pour qu'il écrive une histoire dessus. (Bonus DVD)

Pas moins de trois points communs avec les Avengers dans cet épisode ! Juste après la scène avec Potter, « La Mort » espionne Numéro 6 en se faisant passer pour un mannequin de boutique ! Cela aurait-il inspiré Purdey qui adopta la même tactique (mais avec moins de succès !) dans Le S95 (saison 7) ? Ensuite, le second piège où tombe Numéro 6 est un verre d'alcool empoisonné avec au fond du verre l'inscription You have just been poisoned ; ce qui n'est pas sans rappeler l'épisode Meurtres à épisodes (saison 5) et son inscription analogue (You have just been murdered !). D'ailleurs, l'épisode de Chapeau Melon comporte une scène tout à fait semblable : celle où Rathbone croit s'être empoisonné avec un verre d'alcool avec l'inscription Poison au fond !Enfin, le méchant de l'épisode : Schnipps est un véritable Diabolical Mastermind au sens le plus Avengeresque du terme ! Ce fou mégalo aurait eu parfaitement sa place dans la série ! (Ainsi que l'épisode, tout bien considéré !)

Numéro 6 manque de périr pas moins de 10 fois des jeux mortels de Sonia !

La réapparition du personnage de Potter, comparse occasionnel de John Drake dans Destination Danger, a fait penser que Numéro 6 est en fait John Drake (ce qui était au départ prévu par McGoohan) puisqu'il est incarné par le même acteur et de plus, la discothèque où il travaillait dans Destination Danger (notamment dans l'épisode Korochi, en couleur), réapparaît dans cet épisode. Cependant, Christopher Benjamin n'est pas de cet avis et pense qu'il ne s'agit pas du vrai Potter (ou alors son frère plaisante-t-il !), d'ailleurs McGoohan l'avait prévenu qu'il s'appellerait Potter dans l'épisode mais que ce ne serait pas le Potter original. Un simple clin d'œil alors ? (Bonus DVD)

Justine Lord change 9 fois de costume ! Et ils sont tous blancs !

Bizarrerie de la VF : en VO, lors de la scène du tunnel de l'amour, Sonia salue Numéro 6 en disant Auf Wiedersehen ! Mais en VF, ça devient Arrivederci !

L'acteur qui joue le lanceur de balles lors des parties de cricket s'appelle… John Drake !! McGoohan le savait-il ? On l'ignore…

Le Numéro 2 de l'épisode n'apparaît qu'après 36 minutes ! C'est l'entrée la plus tardive pour un Numéro 2 dans la série.

La voix du chef est en réalité celle d'Alexis Kanner (qui joue le Kid dans Musique douce et Numéro 48 dans Le Dénouement). Il joue aussi dans cet épisode le rôle d'un photographe. Son nom n'est pas crédité au générique.

Deuxième et dernière fois où Numéro 6 porte une moustache ! (La première fois, c'était dans Double personnalité). Il a un remède de choc contre les poisons : un cocktail de cognac, whisky, vodka, alcool de prunes, Tia Maria, Cointreau et Grand Marnier ! Voilà un remède qui n'aurait pas déplu à Steed ! On remarque par ailleurs qu'il se débrouille plutôt bien à la boxe !

Pour la première et dernière fois de la série, le nom de Patrick McGoohan apparaît aussi au générique de fin ! Il joue le rôle du « Prisonnier » (et non « Numéro 6 »).

Il y a des enfants dans Le Village ! (On les avait cependant entraperçus au début de L'Impossible Pardon.) Que font-ils ici et qui sont-ils ? On ne le saura sans doute jamais…

Deux petites erreurs de continuité : Lorsque Numéro 6 poursuit Sonia qui veut s'échapper de la foire, il a un parapluie en main gauche… mais il a disparu au plan suivant ! De même, lors de la poursuite en autoroute, il est clairement visible que ce n'est pas McGoohan qui conduit dans les plans éloignés mais sa doublure ! (Bah oui, les plans "éloignés" ici, ne le sont pas assez !)

Acteurs/Actrices :

Justine Lord (1938) s'est tournée d'abord vers le théâtre classique avant d'enchaîner plusieurs seconds rôles à la télévision dans les années 60. Elle a joué dans beaucoup des séries populaires de l'époque : L'Homme à la Valise, Le Saint (7 épisodes), Crossroads (9 épisodes, rôle de Kelly), The Troubleshooters (6 épisodes, rôle de Steve Thornton)… ainsi que dans quelques téléfilms comme une adaptation de Jane Eyre (rôle de Blanche Ingram) de Charlotte Brontë. Elle a mis fin à sa carrière au milieu des années 70. Dans Chapeau Melon et bottes de cuir, elle a joué le rôle de Jeannette dans Combustible 23 (saison 2).

Kenneth Griffith
(1921-2006) est un comédien complet : il commence très tôt le théâtre (à 16 ans !) au Cambridge Festival puis commence une carrière de petits rôles dans plus d'une centaine de films au cinéma à partir de 1942. Le cinéma l'occupe jusque dans les années 60 où il ajoute les téléfilms à son palmarès, plus que les séries où il a finalement peu joué (on retiendra un rôle dans le dernier épisode de Destination Danger). Il a par la suite réalisé beaucoup de documentaires sur des personnalités historiques (Churchill, Hitler, Thomas Paine, David Ben Gurion, Nehru… mais aussi Napoléon Bonaparte !!!). Son professionnalisme, sa fierté et son refus des compromis a malheureusement fait que sa carrière connut plusieurs coups de frein car il allait à contre-courant des idées reçues mais il fut reconnu plus tard comme un maître en la matière (tout comme ses prestations en tant qu'acteur). Il se fit plus rare dans les années 90, consterné par "l'indigence croissante de la télévision". On notera une apparition en vieil homme un peu fou lors du premier mariage de Quatre mariages et un enterrement (1994). Il reviendra dans Le Dénouement dans le rôle du Juge en livrant un numéro absolument époustouflant, dans la lignée de cet épisode. Il n'est donc pas étonnant si ce sont ses rôles les plus fameux.

Christopher Benjamin (1934) est un acteur britannique qui a consacré sa vie au théâtre. Il est reconnu pour être un des meilleurs comédiens anglais à ce jour. Il a aussi joué dans beaucoup de séries. Il avait déjà joué dans la série le rôle du manager dans L'Arrivée et une courte apparition au début du Carillon de Big Ben. Il est un visage familier des Avengers car il apparaît trois fois dans des rôles mémorables : l'hilarant Hooter dans Comment réussir… un assassinat ? (saison 4), l'effrayé Whittle dans Interférences (saison 5) et l'excellent Swindin dans Double personnalité (saison 6).

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16. IL ÉTAIT UNE FOIS
(ONCE UPON A TIME)

Résumé:

Numéro 2, voyant que toutes les tentatives de ses prédécesseurs n'ont pas abouties, décide un choix hautement risqué : l'épreuve du « degré absolu ». Soit une confrontation à huis-clos entre lui et Numéro 6, sous l'œil du Majordome muet. Le Numéro 6, pendant son sommeil, subit une sorte de lavage de cerveau et retourne en enfance, sa faiblesse mentale provisoire est exploitée par Numéro 2 qui veut lui soutirer l'information tant désirée : pourquoi a-t-il démissionné ? Ce duel psychologique, dernière épreuve de Numéro 6, sera sans merci et à fleur de peau. A la fin de la semaine, un seul des deux antagonistes aura survécu à l'épreuve, l'autre sera mort…

Critique:


Il était une fois
est l'avant-dernier épisode de la série, il ouvre la voie à l'épisode final qui s'y enchaîne. Cet épisode est certainement le plus éprouvant psychologiquement de la série car nous sommes à l'étape ultime et par conséquent, il faut une épreuve ultime, celle qui mettra le plus en danger Numéro 6, qui le poussera dans ses derniers retranchements. Cet épisode est en fait une pièce de théâtre réduite à seulement trois personnages : Numéro 2, Numéro 6, et le majordome qui regarde la scène ; le superviseur n'apparaissant qu'à la toute fin. Huis-clos épique, folie latente, violence psychique permanente, schizophrénie croissante… cet épisode est d'une intensité rarement égalée à la télévision, les répliques tranchantes, les situations extrêmes, la mise en scène épurée, l'investissement prodigieux des acteurs… tout concourt à faire de cet épisode un captivant chef-d Suvre absolu, souvent cité dans les meilleurs épisodes de la série.

Malgré le titre évoquant le doux univers de l'enfance, cet épisode est un vrai cauchemar éveillé qui, s'il prend un peu de temps à démarrer, ne lâche plus le téléspectateur dès que le duel commence.

L'épisode est très important dans la mesure où, avec Le Dénouement, tout est dit explicitement : corruption, aliénation, conformisme… le message de dénonciation de la série passe au stade supérieur : les mots, les paroles se joignent aux actes, la société, par l'intermédiaire de Numéro 2 (et le Juge dans Le Dénouement) qui nous parle directement, délivrant son infamant message de soumission. Plus besoin de scènes allégoriques, la Communauté s'adresse à nous directement, donnant à l'épisode une force supplémentaire.

L'introduction est très déconcertante car elle met en scène un nouveau Numéro 2 qui s'avère être celui du Carillon de Big Ben, mais il est cette fois moins débonnaire et plus préoccupé. Irascible, il s'emporte contre le Majordome, regarde avec colère sur l'écran l'impassible Numéro 6, tourne rageusement les pages de son dossier pendant que défilent des flash-backs et le comble : il parle autoritairement et presque méchamment à son supérieur ! (Numéro 1 ?) Un Numéro 2 très atypique, s'emportant contre ses chefs et ne se laissant pas faire ! Il demande, puisqu'ils ont tout essayé pour faire parler Numéro 6, de lui faire passer le degré absolu, une expérience très risquée et peu pratiquée qui se déroulera dans "la chambre d'embryon".

Le fait qu'il tente cette dangereuse expérience en fait un personnage hors du commun dans la série.

Numéro 6, endormi dans son lit, subit dans son sommeil une attaque mentale assez effrayante, commandée par le superviseur et qui en fait une sorte de lavage de cerveau. Ensuite, vient une sorte d'hypnose (qui durera toute la nuit) via une lampe clignotante, sous l'œil de Numéro 2.

Malgré son assez longue durée (dix minutes), l'introduction prépare efficacement la suite.

Le lendemain matin, nous comprenons tout : Numéro 6 est retombé en enfance !! Il se comporte comme un gamin tandis que Numéro 2 joue le rôle du « père ». Il sourit benoîtement, ouvre de grands yeux, mange une glace devant les airs paternalistes de Numéro 2, etc. !

Nous arrivons ensuite dans les souterrains où nous apprenons que, par la volonté de Numéro 2, ils (et le majordome) vont être enfermés dans la chambre d'embryon (salle comportant des objets d'enfant et une cage aménagée en appartement) pendant une semaine. Personne ne peut y entrer et sortir durant ce laps de temps, et l'un des deux antagonistes mourra fatalement à la fin de l'expérience… les enjeux sont posés !

Tout l'épisode repose sur un monologue (Acte II, scène 7), extrait de la pièce de Shakespeare (cité par Numéro 2) Comme il vous plaira où l'écrivain décrit les sept âges de la vie d'un homme : la petite enfance, l'enfance, l'amoureux, le soldat (entendez, la fin de ses études et ses débuts dans la vie active), le juge (où il acquiert l'expérience et la sagesse), la vieillesse (où il commence à s'affaiblir), et enfin la démence mentale précédée de la mort. Et en effet, excepté « l'amoureux » (ce qui fait… 6 âges !), Numéro 6 va revivre toute sa vie en accéléré grâce à des mises en scène simples mais efficaces de Numéro 2 et du majordome. En même temps, l'épisode parvient à un haut degré de symbolisme, accentué par le jeu des comédiens.

La petite enfance : Numéro 6, à l'état de petit enfant, est sous la coupe de son « père » (joué par Numéro 2) mais il y a encore en lui des sentiments de révolte qui affleurent, témoin, la scène de la balançoire à bascule où il fait un premier geste de défi. Certes, cela peut s'interpréter comme un caprice d'enfant mais peut-être aussi comme une première révolte contre les tentatives de Numéro 2 qu'il refuse d'appeler « Père ». La partie s'annonce difficile ! Par une subtile transition, il est poussé vers l'école.

L'enfance : La tension monte fortement dans cette scène. Numéro 6 est convoqué chez le directeur (Numéro 2). Il veut que Numéro 6 dénonce un petit camarade qui a parlé en classe mais il refuse. Cette scène en apparence anodine prend une grande signification ici. Numéro 2 veut soutirer une information à « l'élève », écho du secret véritable de Numéro 6 et ce dernier refuse de le lui dire. Son impertinence enfantine est une image de sa réelle détermination résolue. Pour finir, Numéro 6, par un réflexe inconscient, fait un blocage sur le chiffre 6 qui va tout au long de l'épisode passablement irriter son adversaire. Le châtiment (administré par l'obéissant majordome) qui résulte de la scène ne suffit pas à faire changer d'avis notre héros.

La scène suivante montre Numéro 2 remettre un prix au « meilleur élève » : Numéro 6 bien sûr, comme récompense de son « obéissance ». Le discours de Numéro 2 est effrayant : il est l'allégorie de la communauté qui demande une obéissance totale de ses sujets, sujets réduits à des numéros dans le Village. La communauté, par lui, demande la soumission totale de l'individu mais Numéro 6, même « adolescent » ne l'accepte pas et refuse de dire pourquoi il a démissionné. Vient alors une première explosion : la forte empoignade entre Numéro 6 et Numéro 2 gueulant à qui mieux mieux (WHY DID YOU RESIGN ????? NOOOOOOOOOOO !!!!!) avant d'en venir aux coups !

La crise d'indépendance qui frappe tout adolescent est un prétexte à une scène intense entre Numéro 6, gardant son secret et Numéro 2 qui veut lui arracher ! Ce conflit finit par s'arrêter mais de manière assez surprenante !

Dernier rappel de l'enfance : Numéro 2 veut réapprendre l'alphabet à Numéro 6 tout en lui faisant dire « six » mais obstiné, il répète « cinq » ! Suit alors un échange nonsensique avec Numéro 2 hurlant et Numéro 6 fredonnant des comptines, symptomatique de la folie qui s'empare d'eux.

Ces deux périodes évoquent la fragilité de l'esprit de l'enfant qui trouve sa voie selon l'éducation qu'on lui donne ; pervertir un enfant est très facile et ces quatre scènes « enfantines » résonnent comme une dénonciation de la mauvaise éducation que l'on peut donner à un enfant que ce soit par les parents ou par une éducation scolaire rigide et aliénatrice… ce qui n'est pas sans évoquer certains problèmes rencontrés par l'éducation aujourd'hui ! Ce sont des échos du Général.

Le « soldat » : Numéro 6 est formé par son entraîneur sportif (Numéro 2 encore) à la boxe et à l'escrime. Dans le premier cas, à force de boxer, Numéro 6 s'épuise et Numéro 2 profite de sa faiblesse pour lui demander pourquoi il a démissionné, la réponse de Numéro 6 sera cependant sans appel ! Quelle ténacité ! Vient ensuite l'escrime où Numéro 6 désarme Numéro 2, il a alors la possibilité de le tuer car les épées sont réelles ! La scène est intense : Numéro 6 aura-t-il la force de passer son bourreau au fil de son épée ? La réponse ne sera pas celle que l'on croit ! Cette scène est-elle le symbole de nos pulsions meurtrières qui couvent en chacun de nous et que nous réprimons par peur ou par principe ? Quoiqu'il en soit, ce nouveau climax saisit profondément le téléspectateur par sa puissance psychologique et par la qualité des combats : ils sont très bien réalisés et énergiques !

Vient ensuite la vie active : Après s'être rasé (signe que Numéro 6 est désormais un homme), il cherche un travail dans une banque et passe un entretien d'embauche qui est en fait celui qu'il a eu en postulant dans les services secrets. Mais Numéro 6, alors qu'il roulait dans sa petite voiture de gamin, est arrêté par un policier (le majordome) qui lui passe les menottes et le mène au tribunal, chez le procureur (Numéro 2 évidemment !)

Le « Juge » : encore une scène mémorable. Numéro 2, en juge (anticipant le Juge du Dénouement) harcèle Numéro 6, sous prétexte qu'il a fait un excès de vitesse.

En réalité, il cherche à le déshumaniser, lui faire prendre conscience qu'il n'est qu'un numéro, une unité du Village, ce à quoi le prisonnier, bien que dangereusement affaibli mentalement, proteste. Numéro 2, en furie, tente de faire craquer Numéro 6 en le condamnant, en le culpabilisant, en niant son individualité et en cherchant à le faire accepter l'étiquette de Numéro 6. La scène devient de plus en plus forte jusqu'à ce que le Juge, tempêtant, l'enferme dans la cage-appartement qui devient une prison.
Mais Numéro 6, bien qu'au bord de la folie, continue de résister et cela donne lieu à une scène démente : Numéro 2 et Numéro 6 ne cessent de crier l'un contre l'autre, aucun ne veut céder du terrain à son adversaire mais Numéro 6 est prêt à se laisser tuer plutôt que d'avouer son secret. Comme s'il avait acquis la sagesse de savoir mourir pour ses idées. Les cerveaux des protagonistes sont manifestement détraqués tellement leurs comportements sont ceux de malades mentaux. Eprouvant !

Numéro 6 avoue cependant avoir déjà tué à la guerre. Qu'à cela ne tienne, Numéro 2 maintient la pression sur Numéro 6 en appuyant sur ce point en lui faisant revivre cette époque en mettant en scène un larguage de bombes (Numéro 6 cependant refuse de dire le chiffre 6 du compte à rebours) puis en l'interrogeant sur ses actions : Numéro 6, voguant dans un autre monde, tient bon et nous nous apercevons qu'il retrouve peu à peu sa tête, et qu'il combat les effets du degré absolu en disant « 6 » et en demandant à dîner ! Ellipse, suspense…

Le finale de l'épisode débute alors avec la vieillesse, la seconde « enfance » où les effets pervers du degré absolu se dévoilent enfin, dérangeant considérablement le cerveau pour celui qui lâche prise face à son adversaire. En effet, il y a comme une répartition de la force mentale entre eux deux qui finit par aller en faveur de celui qui réussit à prendre un avantage sur l'autre, laissant l'autre craquer. Ceci explique l'apparente bizarrerie de la situation au début de la scène, fausse séance psychanalytique qui pourtant est le seul moment de répit dans l'épisode.

Cette brève pause est balayée net lorsque le compte à rebours se déclenche donnant lieu à un dernier duel final stressant à souhait, résultat final de l'expérience degré absolu. Car il est l'heure de passer au dernier âge : la folie démentielle qui vous saisit avant de mourir… la terreur monte alors dans la scène tandis que l'on se rapproche de la fin du temps, que les secondes fatales s'écoulent, que les personnages partent dans un délire cinglant, que les mots perdent leur sens jusqu'à devenir des fatrasies sonores, sans queue ni tête… le climax de l'épisode est superbement agencé, on attend, haletant, la fin, sans cesse différée par le ralentissement du temps et la situation qui semble sans issue. Cette attente insoutenable est accrue par le jeu des comédiens en roue libre.

Le suspense prend fin lorsque le compte à rebours se termine, nous laissant admirer le tableau final en silence. Mais l'épisode n'est pas encore fini : le Superviseur apparaît et le dialogue final nous fait comprendre qu'enfin, nous allons voir l'insaisissable Numéro 1 ! L'épisode s'enchaîne en effet avec le finale – Le Dénouement – qui va clôturera la série. Pour le moment, quittons l'épisode avec cette dernière vue de la chambre d'embryon, déserte, en attendant de voir ce qu'il y a à l'extrémité du couloir souterrain

Le scénario de Patrick McGoohan est un voyage au bout de l'angoisse, culminant dans la scène finale. Ce huis-clos théâtral avec seulement deux personnages (et la présence persistante du Majordome, qui a un rôle plus étendu que de coutume) tient tout entier au jeu des interprètes. Puissamment anxiogène, l'histoire ne lâche jamais le spectateur et semble être en même temps une dénonciation des pernicieuses influences extérieures qui peuvent nous déposséder de nous-mêmes. Les scènes, plus ou moins grotesques parfois, anticipent l'aspect grand-guignolesque mais à la profondeur ô combien vertigineuse de l'épisode final. Sa mise en scène, bien qu'épurée, se révèle redoutablement efficiente. La caméra, au plus près des comédiens, fait oublier les décors volontairement minimalistes. Elle donne la part belle aux gros plans qui nous font très bien voir les émotions sur les visages des personnages qui portent l'épisode sur leurs épaules. Ainsi pas de fioritures, rien qui abaisse la tension. Magnifique !

Patrick McGoohan et Léo McKern sont inoubliables : rages hallucinées, délires sans limites, explosions brutales de colère, dialogues déréglés… un épisode de fous ! Repoussant leurs limites de jeux de façon inimaginable, ils deviennent à part entière leurs personnages, faisant des compositions virtuosissimes qui ne sont jamais pesantes ou lassantes mais saisissent les tripes les spectateurs. La pression permanente crée par le scénario maintient les acteurs dans un état second qui trouvent là leurs plus beaux rôles où rien n'est laissé au hasard : un regard, un chuchotis, une attitude... tout est calculé, millimétré dans les moindres détails. Cette recette est aussi un des succès du Dénouement.

Angelo Muscat est presque toujours dans l'œil de la caméra, regardant les scènes se dérouler sans aucune émotion, ne faisant qu'obéir aux ordres qu'on lui donne. Sa présence/absence contribue à l'atmosphère de l'épisode. Son visage fermé est un contrepoint à l'hyperexpressivité du duo central.

Peter Swanwick est un Superviseur froid qui ne fait pas baisser la pression à la fin de l'épisode, même après le climax, qu'est-ce qu'il est inquiétant !

La musique n'est pas très présente mais elle évoque souvent l'enfance par son registre aigu et ses ritournelles subtiles. Elle a donc tout à fait sa place.

Infos supplémentaires:

Aka. Degree Absolute (Degré Absolu)

Il s'agit de l'épisode préféré de Patrick McGoohan (Bonus DVD).

Le scénario fut écrit par McGoohan sous le pseudonyme d'Archibald Schwarz. Mais au générique, c'est bien son vrai nom qui apparaît.

Cet épisode fut le 6e tourné en ordre de production. En effet, l'effervescence qui régnait sur le plateau était telle qu'on envisagea la fin bien avant le terme des 17 épisodes. On tourna donc cet épisode annonciateur du finale en plein milieu de la production (ce qui explique que George Markstein soit encore crédité au générique). (Bonus DVD)

Plusieurs membres de l'équipe de la série pensent que le fait que cet épisode fut tourné tôt démontre que Patrick McGoohan avait la fin en tête, sinon une approche globale de la série. (Bonus DVD)

Le tournage de l'épisode fut terriblement chaotique, en particulier pour Leo McKern. Il explique qu'il était impossible de travailler avec McGoohan qui ne faisait qu'hurler et se plaindre, mettant la pression sur tout le monde. McGoohan et McKern furent même atteints de schizophrénie tellement leurs rôles, trop intenses, avaient pris le dessus sur eux (ce qui est visible à l'écran). McGoohan harcela McKern a tel point qu'après 9 jours d'un tel régime, McKern flancha et fit une dépression nerveuse qui dura 3 jours, on craignit même pour sa vie ! McKern eut beaucoup de mal à reprendre le cours de l'épisode. D'après Brendan Stafford, membre de l'équipe de tournage, les acteurs ne jouaient plus, ils étaient devenus leurs personnages ! (Bonus DVD)

Malgré cette terrible épreuve, McKern reconnut que – même à l'agonie – il s'était bien amusé ! (Bonus DVD)

Qui prononce dans les dernières minutes le mot « Die ! » ? Numéro 6 ? Numéro 2 ? ou bien… le Numéro 1 ?!! On ne le sait toujours pas !

Il y a un rideau de théâtre devant l'écran de Numéro 2, cela accentue le côté « mise en scène » de la série (et particulièrement de l'épisode) qui s'inscrit pourtant dans le réel.

Les flashbacks du début de l'épisode nous montrent des extraits des épisodes L'Arrivée, Le Carillon de Big Ben, Liberté pour tous et Danse de Mort.

Le « rat » mentionné par Numéro 6 au début de l'épisode peut être soit un mot d'impertinence soit une référence au Hamlet de Shakespeare (qui a crée le canevas de l'épisode) où Hamlet, simulant la folie, parle de « rat » en tuant Polonius. Dans les deux cas, ce mot n'est sans doute pas laissé au hasard

John Maxim (Numéro 86) est crédité au générique bien que ses scènes furent coupées au montage final.

Acteurs/Actrices :

Leo McKern (1920-2002) a joué dans plus de 200 films et séries, il fut parallèlement comédien de théâtre. Il jouait déjà le Numéro 2 dans Le Carillon de Big Ben, rôle qu'il reprend dans cet épisode et qu'il jouera de nouveau dans Le Dénouement . Sa corpulence et son investissement firent de lui un acteur très talentueux qui marque durablement sa présence. Il est surtout connu pour avoir joué Horace. W. Rumpole dans la série Rumpole of the Bailey de 1975 à 1992.

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17. LE DÉNOUEMENT
(FALL OUT)

Résumé:

Après avoir passé l'épreuve du « Degré Absolu », Numéro 6 est invité dans un tribunal souterrain où aura lieu le procès de trois « révolutionnaires » dont lui-même. La séance cependant devient de plus en plus folle, de plus en plus hystérique au fur et à mesure que les débats avancent et que les rebondissements s'enchaînent en cascade. Quant à Numéro 6, le moment est venu d'exaucer son souhait : il va rencontrer le Numéro 1 et choisir son destin ; il est cependant bien loin d'imaginer comment son aventure se terminera…

Critique:

Le Dénouement est un épisode qui ne ressemble à aucun autre. Délaissant toute vraisemblance, il nous emporte dans un tourbillon frénétique, une spirale dionysiaque. La série se termine sur une apothéose psychédélique où chaque détail compte. Depuis les juke-box du début jusqu'à l'ultime plan final, lourd de sens, l'épisode assaille le spectateur à coup de situations rocambolesques, absurdes en apparence, mais dont chacune a un sens caché et qui varie selon le spectateur… Cet épisode constitue une des fins les plus controversées pour une série TV, car affirmant sans discussion son caractère allégorique parfois déstabilisant. Foutage de gueule, ou génie absolu ? Fin foutrarque ou conclusion virtuose ? L'auteur de ses lignes a opté pour la seconde solution et va essayer de vous expliquer en quoi réside le génie éblouissant de cet épisode qui finalement applique à la lettre la fameuse citation de François Rabelais dans sa préface de Gargantua : Il faut rompre l'os et sucer la substantifique moëlle. Derrière l'aspect grand-guignolesque de l'épisode se cache une ultime attaque en règle contre les tares de la société mais qui ici devient beaucoup plus puissante que dans les épisodes précédents, notamment à travers les personnages du Juge et du Numéro 1.

Cet épisode, extrêmement compliqué à analyser, sera donc divisé en cinq parties : Introduction – L'affaire Numéro 48 – L'affaire Numéro 2 – L'affaire Numéro 6 – Finale.

1. Introduction

L'épisode commence non par le générique mais par un prélude de trois minutes constitué de flash-backs issus de l'épisode Il était une fois dont il est la suite directe. Vient ensuite la musique du générique, un peu modifiée, accompagnant non la séquence traditionnelle de la démission de Numéro 6 mais une vue en contre-plongée du Village (comme dans L'Impossible Pardon).
Retour dans les souterrains. Numéro 6, le Majordome et le Superviseur s'avancent dans des tunnels creusés dans la roche où figurent quelques juke-box diffusant la fameuse chanson des Beatles All you need is love. C'est d'ailleurs une des rares fois où la série s'inscrit dans son temps (le groupe des quatre garçons dans le vent était alors à son apogée). Que signifie cette mise en scène ? Elle ne prendra tout son sens que dans les dernières minutes où nous comprendrons enfin pourquoi la chanson figure dans l'épisode.
Nous arrivons dans la salle du tribunal où l'action de l'épisode va se dérouler : elle se compose de quelques machines en arrière-plan, collées contre la roche, d'un hémicycle où sont présents des jurés en robe et gants blancs et tous pourvus de masques à l'air inquiétants, presque grimaçant, dont une moitié est blanche et l'autre noire, d'une estrade où se tient le président du tribunal, d'une fusée à l'intérieur de laquelle se cache le Numéro 1 qui ne s'exprime que par un œil lumineux clignotant et d'un petit escalier surmonté d'un trône doré de velours bleu sans oublier parmi tout le petit monde, quelques gardes armés jusqu'aux dents. La séance peut commencer.

Elle commence par l'allocution du Juge, qui prolonge la voie engagée par Il était une fois : il est lui aussi le symbole du Village et de la société, qui va juger ses propres concitoyens : il se donne le droit de juger alors que nous ne devrions avoir aucun compte à lui rendre, mais comme toujours, la loi du plus fort l'emporte ! Il annonce qu'il va traiter le cas de la rébellion, dangereux pour la « démocratie » (Le Village est pourtant loin d'en être une !). Et que ceux qui veulent se révolter doivent être réprimés et remis dans le droit chemin. Evidemment, ce discours dit bien la volonté de nos gouvernants de préserver l'ordre établi aussi détestable qu'il soit. La politique, aux jours actuels, est devenu l'art d'annoncer un renouvellement perpétuel alors qu'elle reste dans une tradition figée. Aujourd'hui, mis à part les révolutions, la politique d'un pays ne varie pas souvent, elle consiste à le diriger en suivant ses propres intérêts qui ne sont pas toujours ceux du bien public. Dans tout pays, aussi démocratique soit-il, les lois régentent les hommes et sont une atteinte à leur liberté. Si elles sont nécessaires pour contraindre l'homme à ne pas commettre des délits, elles le conditionnent avec plus ou moins de succès, elles ne lui laissent pas le choix, c'est son effet pervers et qui rend prisonniers autant ceux qui s'y soumettent que ceux qui essayent de bouleverser les choses, car ces derniers sont réprimés par la force. La violence étant le seul moyen d'humaniser l'humanité si l'on reprend les termes du Juge.
Mais Numéro 6, bien que « révolutionnaire », ayant franchi toutes les épreuves a un statut particulier et il est considéré non plus comme numéro mais comme « Monsieur » (Sir en VO) à qui tous les égards sont maintenant dus. Ce simple terme réhabilite Numéro 6 comme un individu à part entière, il s'assied sur le trône d'honneur en compagnie du Majordome, désormais voué à ses intérêts. Il n'est plus un numéro, mais est-il maintenant un homme libre ? Attendons en sa compagnie la suite des événements…

…Qui commencent par un coup de théâtre : le cadavre de Numéro 2 est amené sur une table d'opération et l'œil lumineux de la fusée s'éclaire : Numéro 1 s'exprime en signaux lumineux au Juge qui exécute ses ordres à savoir… ressusciter Numéro 2 ! Il est transporté et on commence à le réanimer ! Pendant ce temps, le Juge va faire le procès du premier révolutionnaire : le Numéro 48.

Un détail doit nous alerter : que signifie l'assemblée ? L'assemblée est constituée en plusieurs parties qui ne semblent avoir aucun rapport les unes les autres (voir Commentaires). Et si l'assemblée était le symbole de toutes nos facettes intérieures ? Nous avons tous une personnalité complexe, et les membres de l'assemblée sont certainement autant de personnalités qui vivent en nous-mêmes.

Une introduction très troublante. A ce moment-là, l'épisode va basculer dans une sorte d'univers irréaliste, complètement démesuré et déconcertant furieusement. Chaque détail compte ! L'épisode peut enfin commencer…

2. Numéro 48

Numéro 48 arrive, c'est un jeune hippie complètement fou. Chapeau haut-de-forme avec une rose, et clochette autour du cou, il arbore un look provoquant pour l'époque, dans la lignée des jeunes d'alors. Aux phrases du Juge, il répond par des couplets de la chanson chrétienne Dry Bones ce qui déclenche un tollé dans l'assemblée qui perd tout sens de la discipline ! Un rappel à l'ordre du Numéro 1 fait cesser le vacarme et l'accusé s'avance tandis que le Juge, plus démago que jamais, pointe la menace pour la société des jeunes d'aujourd'hui : tout en admettant comprendre leur révolte (ils sont jeunes, ils veulent se révolter…), il déclare qu'elle doit cependant être réprimée car elle « menace la société ». La stigmatisation des jeunes, déjà présente dans ces années-là, étant aujourd'hui un phénomène universel, la série ne perd rien de sa force de ce côté-là ! Les jeunes, avenir du monde, sont l'objet de toutes les attentions des gouvernants qui les voit d'un œil condescendant. Leur propension à vouloir changer l'ordre des choses, de bâtir un monde meilleur, bref de se révolter, est mal vue par les politiques qui préfèrent ne pas voir leur souffrance : jetés dans un monde injuste, ils ne peuvent s'exprimer que par la « provocation » : pour se faire entendre, c'est réussi, mais pour se faire comprendre, ce n'est pas gagné !

La manifestation de révolte de Numéro 48 en atteste bien : il sème la pagaille dans la salle en courant dans tous les sens. Allégorie de la protestation des jeunes ou bien représentation de la violence, parfois seul moyen pour eux d'entendre leur voix qui sinon crie dans le désert ? Dans les deux cas, Numéro 6, qui a bien compris ce pauvre hère, cesse son tintamarre en l'appelant young man (jeune homme ou Monsieur en VF). Combien cette seule parole est puissante ! En le voyant tel un homme comme les autres, Numéro 6 accorde au jeune ce qu'il souhaite : le droit d'être écouté et respecté. Que demandent les jeunes de plus si ce n'est le respect pour eux-mêmes et d'être des hommes égaux en droits ? Et c'est pour ça que Numéro 48 accepte de s'arrêter… temporairement ! Or, accorder ce « titre » (le terme n'est pas exagéré car aujourd'hui, c'en est quasiment devenu un) à un révolté ne peut plaire au Juge mais Numéro 1 lui fait signe : appelons-le comme ça, on gagnera du temps ! C'est donc une première victoire pour ce garçon mais qui, voulant être apprécié pour ce qu'il est, ne va pas changer son attitude déjantée. Le jeune en question n'a manifestement pas toute sa tête mais curieusement, son comportement en l'apparence zinzin le rend davantage humain que le Président, froid et intolérant, et ses jurés qui le suivent.

Petit échange entre le Juge et l'accusé mais évidemment, il part très vite dans le non-sens… non-sens ? Pas si sûr car le « jeune homme » dit que le Juge et son assemblée veulent « donner » et surtout « prendre » (take) et le mot est scandé par toute l'assemblée dans une frénésie croissante ! Malgré leurs masques, ils sont clairs comme le jour ! Ils veulent « prendre », ils veulent exploiter leurs concitoyens, s'emparer d'eux, les dominer par tous les moyens, et d'abord en les culpabilisant, en leur reprochant de ne pas se plier aux règles de la société ! Ce qu'ils cherchent n'est rien de plus que la possession de leur âme, ils veulent tout leur prendre, le tout enveloppé sous un enrobage légal.

Comprenons alors les velléités de changement voulus par les jeunes qui veulent être libres et considérés : le Juge dit qu'il « plane » mais un « Non » grave et mûr de son interlocuteur le détrompe, il n'est pas si fou que ça ! Il a seulement des moyens différents de s'exprimer, ce que les autres ne tolèrent pas ! Pourtant, il ne veut qu'un peu de reconnaissance ! (Je suis ton petit, papa, tu dois quelque chose à ton petit !) Le « jeune homme » est un microcosme de tous les jeunes ; il est nourri de rock'n'roll et d'inspiration religieuse (la chanson Dry Bones), c'est-à-dire un mélange de liberté et de pureté, de folie et de raison, de passion et de réflexion. Comme la plupart des jeunes, il n'est pas encore mature, il manque encore de discernement mais son combat demeure juste. On peut présumer que le « jeune homme », chrétien, n'a jamais commis de violence donc l'épisode n'encourage pas pour autant les jeunes à la violence (et la fin de l'épisode le montrera bien d'ailleurs). L'interlude sur la chanson Dry Bones dans laquelle tout le monde se lâche brusquement est un triste constat d'incompréhension : le jeune s'exprime par cette musique mais l'assemblée n'y voit qu'un divertissement (la caméra vise d'abord les jurés avec la mention « récréation »), elle ne le prend pas au sérieux.

Vient ensuite un détail terriblement ironique : un juge lit la déclaration d'accusation contre le « jeune homme » (paraphrase de ce que disait le Juge) qui menace l'avenir de leur gouvernement et les règles de la société, etc. etc. Mais c'est le juré « anarchiste » qui prononce l'allocution ! Or un anarchiste ne tiendrait jamais un discours pareil, à l'opposé complet de ses principes !! Nous comprenons alors le vide de cette déclaration. McGoohan se met du côté du garçon en tournant en dérision l'attaque dont il est l'objet en la faisant dire par celui qui aurait le moins de chance de le dire ! Quelle adresse ! Or, il ne fait qu'énoncer les principes du Village ! L'attaque est foudroyante et ridiculise ce système absurde qui n'est bon qu'à détruire les gens.

Sommairement condamné, le « jeune homme » est renvoyé dans sa geôle en attendant son exécution, mais il continue de chanter sa ritournelle…

Affaire classée, passons au second révolutionnaire !

3. Numéro 2

Curieusement, c'est bel et bien le Numéro 2 de l'épisode précédent qui est jugé pour révolte contre l'ordre établi ! Il se réveille mais sa figure est méconnaissable ! Pendant le traitement, ses cheveux ont été coupés, il a été rasé, et il arbore une moustache rousse ! Tout le monde hurle de rire mais il impose le silence. Il serre la main de Numéro 6 et constate que le Majordome ne lui obéit plus, il est maintenant sous les ordres de « Monsieur » signe éclatant de la perte du pouvoir, de la défaite de ce Numéro 2 comme il le reconnaît. Il prend la parole et nous comprenons tout ce qui s'est passé : Autrefois occupant un poste très important (au Palais de Westminster), et donc connaissant bien des secrets, il a été capturé et emprisonné au Village mais à la différence de Numéro 6, il n'a pas résisté bien longtemps aux méthodes du Village. Mais il a accepté le poste de Numéro 2 car cela satisfaisait sa soif de pouvoir. Nous apprenons aussi que l'épreuve finale a été truquée car pour empêcher la mort réelle de Numéro 2 (sanctionnant son échec dans l'expérience du Degré absolu), son vin a été drogué.

Alors pourquoi est-il jugé ? Peut-être parce qu'au fond de lui-même, il n'a jamais totalement approuvé le système aliénateur du Village. S'il s'est corrompu pour exercer un poste important au sein du Village, il n'a jamais supporté qu'on lui donne des ordres (sa colère au début d'Il était une fois est donc expliquée) et n'a pas accepté de devoir rendre des comptes à une autorité (Numéro 1) qu'il n'a jamais vue et dont il ne connaît rien. En cela, il est plus proche de Numéro 6 qu'on le croyait, car lui aussi est un insoumis, la différence est son goût du pouvoir qui lui a fait se renier lui-même. Mais maintenant, qu'il n'est plus Numéro 2, il rejoint le combat de Numéro 6 et, chose incroyable, il défie le Numéro 1 en regardant fixement l'œil lumineux de la fusée. Il déclare qu'il est prêt à mourir mais qu'au moins, il mourra l'esprit libre ! Il jette son badge de Numéro 2 par terre et Numéro 1, qui n'a plus de prise sur lui, dégage des volutes de fumée, exprimant sa rage d'avoir perdu ce duel psychologique ! Numéro 2 est emporté hors de la salle mais refuse d'être maintenu ! Et il entre de lui-même dans l'élévateur qui le mène à la salle du dessous. Il ne peut s'empêcher cependant de s'exclamer Be seeing you ! comme un dernier geste de défi !

Combien cette scène est forte ! Il n'est jamais trop tard quand il s'agit de reconnaître ses erreurs. Grâce à Numéro 6 qui l'a dominé dans le Degré absolu, il a pris conscience de la vacuité de ses ambitions et du fait qu'il avait vendu son âme à un tyran qui s'était servi de lui. Même s'il est toujours prisonnier, il est maintenant libre de ses pensées, libre de lui-même. Que lui importe la mort puisqu'il a repris son indépendance ? C'est, mine de rien, un nouvel échec pour le Village. Le discours de Numéro 2 est une véritable ode (explicite cette fois !) à la liberté de soi-même.

Enfin, nous arrivons au procès de Numéro 6…

4. Numéro 6

Curieusement, le Juge tient un discours assez surprenant : il considère que la rébellion de Numéro 6 est « saine et honnête », différente des révoltes « dangereuses » des deux précédents. Il a su, malgré les méthodes du Village rester pur et fidèle à lui-même ce qui n'est pas le cas de Numéro 2, il est plein de maturité et d'expérience, ce qui n'est pas le cas de Numéro 48. Ces différences font qu'il pourrait devenir un « guide » pour le Village. En clair, nous assistons à une transposition de la tentation du Christ avec le Juge dans le rôle de Lucifer ! Patrick McGoohan, bien qu'il n'ait pas pensé à cet interprétation quand il rédigea la scène, a d'ailleurs approuvé une telle lecture (interview de 1977). Oui, il est désigné comme un messie, il porte le titre « d'individu », le seul, l'unique qui l'ait mérité. Le Village reconnaît à demi-mot qu'il a échoué et veut donc qu'il soit à son tour, le chef, c'est-à-dire être un Numéro 2 et peut-être même détrôner le Numéro 1. Proposition alléchante mais qui n'est pas du goût de Numéro 6 ! Il préfère partir et en effet, le Juge lui propose cette option : sur l'écran, des images de sa maison et de sa voiture entretenues et on lui remet des attributs qui lui confère cette dignité d'homme : la clé de son appartement, de l'argent, un passeport. Le Juge veut qu'il reste au Village pour le diriger et tout serait à lui dans ce cas, tout lui appartiendrait. Il l'encourage à prononcer un discours pour toute l'assemblée. Numéro 6 accepte et monte sur l'estrade mais cette offre est pernicieuse : il commence à peine son élocution que l'assemblée l'interrompt à grand-bruit ! Numéro 6 essaye de parler mais l'assemblée ne cesse de l'interrompre à coups de vivats ! Finalement, il prononcera son discours jusqu'au bout mais nous n'en saurons jamais la teneur : le bruit de l'assemblée couvrant ses paroles sous le regard ironique du Juge.

Que signifie pareille mise en scène ? Encore une fois, plusieurs interprétations possibles : Numéro 6, n'ayant jamais voulu diriger son ancienne prison, prononçait peut-être un discours qui, comme ceux de Liberté pour tous et J'ai changé d'avis, serait une ode à la liberté de soi-même ou bien une attaque contre le Village ce que ne peut accepter le tribunal. Ou bien, clin d'œil ironique : Dans ce cas, l'assemblée, nous-mêmes, fait du bruit pour ne pas entendre le discours libérateur ! Comme le démontrait les deux épisodes déjà cités, nous sommes incapables de comprendre ou d'accepter une parole libératrice, il s'agit donc d'un triste constat : nous sommes incapables d'améliorer notre sort et cela rejoint le pessimisme de l'auteur. L'intensité passionnée de Numéro 6 quand il prononce son discours en dit long sur son état d'esprit mais qu'importe puisque nous ne saurons jamais ce qu'il a voulu dire… Enfin, dernière proposition, et si c'était tout simplement un moyen de le vexer, de le ridiculiser (voir le regard carnassier du Juge pendant cette scène), un moyen de pression à son encontre car Numéro 6 semble préférer partir que diriger !

Le Juge, après cette comédie, déclare à « Monsieur » qu'il peut maintenant rencontrer le Numéro 1 : Numéro 6 entre dans la fusée, suivi du Majordome, désormais attaché à ses pas. Il croise les deux condamnés qui divaguent dans une folie pure, monte un escalier et pénètre dans la salle de contrôle de la fusée où l'attend le Numéro 1. La salle est remplie de globes terrestres, de panneaux de contrôle… Big Brother is watching you ! Numéro 1, le visage masqué, se tourne vers Numéro 6, et lui offre une boule de cristal, ce dernier la brise et tire le masque de Numéro 1… laissant apparaître un masque de singe ! Numéro 6 arrache le second masque, dévoilant le vrai visage de Numéro 1… c'est lui-même ! Numéro 1 est Numéro 6 !!!! Numéro 1 éclate d'un rire terrifiant avant de s'enfuir de la salle…

Voilà donc ce que nous préparait la série : Numéro 1 a l'apparence de Numéro 6 ! Et cette révélation consterna le public de l'époque et encore aujourd'hui est attaquée par certaines personnes. Cependant, d'autres fans préfèrent penser qu'il s'agit d'une fin digne de la série qui était dès le départ, finalement, vouée à s'achever sur une énigme.
La thèse de McGoohan est celle que retiendra votre serviteur : Numéro 1 est la part d'ombre de Numéro 6. C'est Jekyll et Hyde : deux faces différentes d'un même individu. Nous avons tous une part d'ombre et de lumière, le bien et le mal en nous et Numéro 6 et Numéro 1 le démontrent bien ! La puissance de l'allégorie éclate ici dans toute sa splendeur : le pire ennemi de chacun est lui-même (thèse Freudienne), c'est finalement nous-mêmes, davantage que la société, qui nous emprisonnons. Nous sommes tous notre propre Village, nous sommes prisonniers volontaires de nos vices et de nos peurs. Nous avons accepté plus ou moins consciemment de vivre dans une société profondément mauvaise. Tant que nous resterons passifs, que nous n'agirons pas de manière à rendre un monde meilleur, nous resterons prisonnier de nous-mêmes, dans le Village que nous avons nous-mêmes crée. Est-ce absurde de penser que le chef du Village est nous-mêmes ? Pas plus absurde que le masque de singe qui semble lui aussi absurde, et qui anticipe de quelques secondes le vrai visage de Numéro 1. Ce singe, symbole de la bestialité qui est en nous comme le dit McGoohan dans l'interview de 1977. Cette fin, absolument irrationnelle, ne peut donc être prise au premier degré, il faut réaliser une double lecture pour comprendre le génie sidérant de l'épisode.

Mais la série est si riche que finalement, il existe plusieurs interprétations possibles de Numéro 1, et il est tout à fait pensable d'imaginer une autre interprétation de cette révélation. Je vous proposerai, en bas de page, plusieurs visions possibles, trouvées par des fans de la série, de l'identité du Numéro 1. Cependant, la thèse originelle de Patrick McGoohan est aujourd'hui la plus répandue car elle est celle qui correspond le mieux à l'atmosphère de la série, ce qui ne signifie pas que les autres interprétations sont fausses, chacun peut voir ce qu'il veut en Numéro 1, finalement miroir de notre âme…

5. Finale

Tout est prêt pour le grand final. Sans interruption et ne nous laissant pas le temps de nous remettre de cette révélation-coup de massue, Numéro 6, voyant qu'il a laissé filer le Numéro 1 décide de contre-attaquer : il est évident que le Village ne le laissera pas partir facilement, et voudra le garder comme chef. La seule solution est de s'évader par la force…

Et en effet, Numéro 6, non-violent, n'a utilisé jusqu'alors la force qu'en cas de légitime défense (un peu comme John Drake) mais là, il va vouloir s'échapper en utilisant cette méthode. Il fait démarrer le compte à rebours de la fusée pour détourner l'attention et avec l'aide du Majordome, maîtrise les gardes et libère Numéro 2 et Numéro 48. Armés tous les quatre jusqu'aux dents, ils font irruption dans la salle du tribunal et feu à volonté contre toutes les personnes présentes dans la salle (notamment les nombreux gardes du tribunal) tandis que retentit la chanson du début : All you need is love.

L'épisode passe alors dans un pessimisme très sombre. Comme le fit remarquer McGoohan plus tard : l'utilisation de la violence n'est qu'un triste aboutissement. Elle a couvé dans le sein du héros qui n'a jamais voulu en user mais là, elle explose férocement, et les mitraillettes fusent, les balles partent, le carnage s'amplifie… En dernier lieu, la violence s'impose comme tout ce qui reste de recours et malheureusement on fait appel à elle bien trop souvent. Même les « purs » comme Numéro 6 doivent s'y soumettre et tuer, tuer, pour recouvrer sa liberté. La chanson All you need is love qu'on avait entendu au début prend alors une dimension cruellement ironique : une chanson sur l'amour, la joie, pour accompagner une tuerie ! Comme What a wonderful world d'Armstrong, souvent parodiée de manière analogue, la chanson prend une signification amère : oui, tout ce dont nous avons besoin, c'est l'amour, mais les rapports humains sont si pervertis, si tordus, si trompeurs qu'en fin de compte la violence la domine. Les images, la réalité, disent l'inverse de la chanson, hélas, utopique ! Constat amer sur l'homme, réduit à en user de la sorte pour se satisfaire, qu'il le veuille (Numéros 1 et 2) ou non (Numéro 6). Cette fusillade est certainement la seule scène vraiment violente de la série qui a toujours misé sur la violence mentale ou sur des combats certes vitaminés mais sans complaisance sanguinaire.

La fusée va décoller, Numéro 6 a accompli son but : tous les habitants désertent le Village à l'annonce de la catastrophe : le Rôdeur rapetisse et meurt, symbole d'un Village qui n'a plus de raison d'être, la fusée finit par décoller dans le ciel et nous nous apercevons qu'elle ressemble beaucoup à un missile ! Encore une pointe de McGoohan contre le « progrès » dangereux de notre monde qui rend possible la prolifération des armes nucléaires ? Sans doute, car lui-même en a parlé par la suite… Nos quatre amis (Numéros 2, 6, 48 et le Majordome) s'évadent grâce au camion dans la salle qui abritait le fameux « décor d'appartement » d'Il était une fois.

On signalera une incohérence, si le Village est situé sur une île, comment le camion parvient-il au pays ? Certes, il a pu rouler dans un tunnel sous-marin mais ça reste peu probable étant donné la situation du Village et la brève longueur du tunnel…

Malgré cette imprécision, le final nous captive jusqu'au bout tant il nous captive par sa progression.

La chanson diffusée dans le camion qui file vers la capitale (on considère que pas mal de semaines se sont écoulés dans cette accélération temporelle éclair car le Village est loin de Londres, mais le montage gomme ce laps de temps) est la chanson de Carmen Miranda I like you very much, cette belle chanson d'amour, à la différence d'All you need is love, intervient dans un autre contexte : nos héros sont libres ! Cette chanson marque le retour à la lumière, loin de l'enfermement infernal du Village. Ainsi, dans une scène étonnante, Numéros 2, 6 et 48 (le Majordome conduisant le camion) se lâchent, en dansant comme des fous sur la chanson à l'intérieur du véhicule (ce qui effraie un conducteur !). Après avoir été emprisonnés si longtemps, ils sont si euphoriques qu'il se comportent comme des gamins ne tenant plus en place !

Les trois ex-numéros se séparent finalement, car ils doivent reprendre leur vie : l'hippie retourne à sa vie de jeune un peu folle, vivant au jour le jour, au gré du vent… l'ancien dirigeant retourne à son travail au palais de Westminster tandis que notre héros retourne chez lui, accompagné désormais du fidèle majordome.

L'épisode pourrait s'arrêter là, de manière optimiste, Numéro 6 semble être vainqueur de ses épreuves et rentre chez lui, enfin libre ! Mais les dernières secondes en décident autrement et font basculer Le Prisonnier dans une fin terriblement pessimiste, qui l'est d'autant plus que jusqu'à la fin, le héros croit être vainqueur : Après avoir esquissé quelques pas de danse, couru comme des petits fous, nos deux amis arrivent chez l'ancien Numéro 6 qui préfère cependant rouler un peu dans sa Lotus Seven tandis que le Majordome s'approche de la porte… qui s'ouvre toute seule !

Dernier trait de génie de la série : ce simple détail, frissonnant, couronne l'épisode de manière formidable : le Village se serait-il étendu à l'échelle mondiale ? La Terre, est-elle une sorte de Village à immense échelle ? McGoohan nous le dit clairement même si c'est implicite : nous resterons pour toujours des prisonniers et si notre héros n'a rien perdu de lui-même pendant son aventure, il ne reste pas moins qu'il sera un prisonnier, comme nous, jusqu'à la fin de sa vie. D'ailleurs, nous en avons une autre preuve : Alexis Kanner (Numéro 48), Leo McKern (Numéro 2) ont leurs noms affichés dans les dernières images avant le générique mais Patrick McGoohan n'a pas le sien affiché : simplement la mention Prisoner ! Il est prisonnier, comme tous les humains de la Terre. Tous les maux du Village sont dans notre société actuelle et la série a un culot énorme : le Village n'est pas un microcosme de la société, c'est la société. Et l'ultime plan est en fait le premier plan du générique, symbole d'un éternel recommencement, d'une lutte jamais finie. Et si la liberté n'était qu'une chimère, nous nous croyons libre mais nous ne le sommes pas, prisonniers des règles imposées par la société et de nous-mêmes.

Admirons aussi le clin d'oeil : nous nous rappelons, en voyant la scène, que Numéro 6 habite au N°1 de sa rue...

C'est sur cette renversante conclusion que la série s'achève, nous laissant le soin de méditer sur notre condition de citoyen du monde… cependant, le tour de force de la série est qu'elle n'a jamais sacrifiée le divertissement sur l'autel de la métaphore. Tous les épisodes sont autant de bijoux de divertissement en eux-mêmes et chacun porteur d'un message fort qui n'a pas vieilli : le divertissement intelligent par excellence !

Cet épisode gagne sur tous les tableaux : le scénario de Patrick McGoohan est terriblement sophistiqué tant sur son aspect extérieur qu'intérieur : il maintient la tension jusqu'à sa double révélation finale et même lorsque le générique de fin défile à l'écran, il est difficile de ne pas continuer à se sentir fasciné, subjugué par le spectacle que l'on vient de voir. Fastueux jusque dans les moindres détails, cet épisode couronne glorieusement une des plus grandes séries de tous les temps par son intrigue fouillée et ses personnages écrasants de majesté (dont le Juge, qui conduit véritablement tout l'épisode), seul l'acteur principal, véritable créateur de la série, pouvait la clore aussi merveilleusement. On notera, en passant, que le final de Danse de Mort, avec son tribunal plein de magnificience, anticipait cet épisode mais sans en avoir la profondeur. Un scénario comme on en voit peu !

La réalisation est tout aussi enthousiasmante : brillante, avec une grande succession de zooms et de gros plans qui scotche immédiatement le spectateur à sa télé sans omettre des plans plus généraux qui nous font saisir la magnificence de l'ensemble : une mise en scène superbe, McGoohan accomplissant là son magnum opus !

Les acteurs, outranciers à souhait, achèvent de basculer l'épisode dans une apothéose explosive : Kenneth Griffith, en premier lieu, crève l'écran en Juge halluciné, dangereux, et flamboyant d'autorité, Alexis Kanner incarne un hippie allumé, vivant dans son monde à lui, étincelant à chaque fois qu'on le voit et sémant un joyeux désordre quand il passe, il est à lui tout seul un hymne à la liberté d'être et de vivre ce qui lui plaît, une interprétation fantastique ! A côté de ces deux dingues, Leo McKern apporte la retenue mais son jeu n'est pas moins puissant : digne, fier, droit, il incarne l'Homme dans sa plus noble humanité ayant trouvé la voie de sa rédemption.

Rebelle tardif mais sincère, McKern fait une composition incandescente. Angelo Muscat trouve ici toute son importance, toujours impassible, son personnage reste mystérieux jusqu'au bout, à la fois attachant et inquiétant, sympathique et maléfique, on ne peut l'oublier... Patrick McGoohan, curieusement, n'utilise pas tout son talent d'acteur ; son personnage regardant la suite des événements pendant presque tout l'épisode mais sa majesté, sa détermination demeurent intactes et il fait une très bonne prestation. Son opposition aux autres personnages s'explique par le fait qu'il incarne la raison au milieu du chaos ambiant donc un jeu plus calme mais tout de même saisissant.

La musique, reprenant des tubes rock et populaire, ainsi que certains passages assez nostalgiques (la fin) habille à merveille l'épisode.

Voilà, la série est finie mais elle continue de nous interroger : Et nous, qui sommes-nous ? Accepterons-nous notre condition de Prisonnier comme les villageois ? Passerons-nous du côté des dominants pour faire régner en tyran notre loi comme les Numéros 2 ? Ou bien nous révolterons-nous, avec des actes, non par paroles, pour clamer notre fierté d'être des hommes et non des numéros comme Numéro 6 ? Vous êtes seul juge : YOUR LIFE IS YOUR OWN !

Infos supplémentaires:

McGoohan mit 36 heures non stop a écrire le scénario de l'épisode. Il ne savait en effet pas comment terminer la série et il ne le sut lui-même que progressivement, au fur et à mesure qu'il écrivait le script. (Bonus DVD)

Le générique de début remercie la ville de Portmeirion et son créateur Sir Clough Williams-Ellis pour avoir permis le tournage de la série. Charmante attention !

Cet épisode est celui qui comporte le plus de figurants. L'assemblée est divisée en grand nombre de parties dont les noms sont assez surprenants ! : Bien-être, pacifistes, activistes (juste à côté !), Identification, sécurité, déserteurs, éducation, thérapie, jeunes, réactionnistes, nationalistes, gens, récréation, réhabilitation, divertissement, anarchistes, vieil ami, unité blanche…

La marche accompagnant Numéro 6 gravissant le trône ainsi que sa descente dans la fusée est celle de Marlborough s'en va en guerre.

Numéro 2 dit qu'il a été un prisonnier d'abord mais qu'il n'a pas résisté longtemps aux méthodes du Village. Il est considéré toutefois comme mort « administrativement » car le Juge dit qu'il est un late Number 2 (late signifiant défunt)

Le Numéro de téléphone sur la pancarte devant la maison de Numéro 6 est 546 0001 or 2 ce qui veut tout dire !

La personne ayant prononcé le mot « Die ! » dans l'épisode précédent est bien le Numéro 1 !

L'acteur portant l'habit de Numéro 1 avant que le masque tombe est le comédien Roy Beck.

A la différence de la plupart de ceux qui ont participé à la série et qui ont applaudi la fin. George Markstein dit au contraire que cet épisode est une « manifestation vulgaire de complaisance qui ne révèle rien ». Il a détesté cette conclusion « surréaliste ». (Bonus DVD)

Alexis Kanner a avoué que le rôle de Numéro 48 l'avait lessivé et qu'il a mis beaucoup de temps à récupérer ! L'ambiance infernale du tournage y est pour beaucoup (Même le Hamlet de Peter Brook n'est rien comparé au Dénouement ! dit-il). (Bonus DVD)

Quelques hypothèses sur le numéro 1 :

- Et s'il n'y avait pas de Numéro 1 ? Le fait que Numéro 1 ne puisse exister qu'allégoriquement pourrait laisser penser que Numéro 1 n'existe pas ! Dans ce cas, nous reviendrons à la révélation de 1984 d'Orwell, qui a beaucoup inspiré la série, car Big Brother en réalité n'existe pas. On peut certes objecter que les Numéros 2 et le Juge ont certainement un supérieur mais si c'était quelqu'un d'autre que le Numéro 1 ? Les services secrets par exemple dont on sait qu'ils sont dans le coup depuis Le Carillon de Big Ben.

- Numéro 1 est le diable. En effet, ses méthodes sont toujours les plus raffinées, les plus cruelles psychologiquement, ses envoyés ont plusieurs visages (Numéros 2), il incarne le mal absolu dans la série. Ou peut-être le mal en nous-mêmes ? Dans ce cas, il rejoint l'interprétation originale.

- Numéro 1 est le téléspectateur : Qui suit la vie du Prisonnier pendant son séjour au Village ? Nous bien sûr ! Nous sommes des voyeurs qui s'immiscent au cœur de la vie de Numéro 6, y compris sa vie privée (L'Impossible Pardon). Nous l'espionnons, nous le regardons et nous rêvons de lui ressembler : nous voudrions être ce Numéro 6 qui se bat pour recouvrer sa liberté et la révélation finale est comme un quatrième mur qui se brise subtilement : nous sommes devenus Numéro 6 et il n'est pas étonnant alors que Numéro 1 ait cette apparence.

- Tout ça n'est que le produit de notre imagination. Le surréalisme de la situation ainsi que l'ultime plan de l'épisode nous montrent en effet que l'épisode ferme la boucle du 1er épisode : idée d'un éternel retour, d'un combat sans fin, tout ça n'est-il qu'un rêve finalement ?

- Dans le même genre : tout ça est le produit de l'imagination de Numéro 6 : En réalité, le degré absolu a fait craquer son cerveau en même temps qu'il vainquait le Numéro 2. Le Dénouement est ce que nous voyons de son cerveau malade : d'où l'absence de réalisme dans cet épisode ; et la succession rapide des scènes finales évoque les rêves de Numéro 6 qui ne sait plus faire la différence entre réalité et imagination, le Numéro 1 est alors un produit de son délire.

- Numéro 1 est une puissance extraterrestre : modulable, à plusieurs visages, insaisissable : il se sert des hauts dignitaires de notre monde, de nos représentants, il prend le contrôle de leur esprit et gouverne ainsi indirectement par eux notre monde. Cette interprétation est possible dans la mesure où la série est également à tendance SF.

- Dans le même genre, le Village est une planète extraterrestre où tout ce qui est sur la Terre est copié à l'identique et le Numéro 1 est le sosie de Numéro 6. Cela pourrait aussi expliquer le plan final : nous ne sommes pas sur Terre.

- Numéro 1 est le Majordome : avez-vous remarqué que cet obséquieux serviteur, bien qu'aimable n'en a pas moins l'air sinistre et inquiétant ? Par deux fois, il ouvre dans cet épisode, une porte importante avec sa clé. Et s'il était la « clé » de tout. D'ailleurs, il est parfaitement au courant de l'ultime révélation des dernières secondes, car il ne semble aucunement surpris de ce qui se passe à ce moment-là ! Ce serait d'ailleurs une solution terriblement redoutable : le serviteur est en réalité le Maître. Cela pourrait avoir une dimension Christique (le Christ étant un Maître mais qui sert ses disciples) si elle ne se révélait pas ici aussi diabolique.

- Et s'il y avait encore un masque derrière celui représentant Numéro 6 ? Ne serait-ce pas un dernier piège pour angoisser Numéro 6 ? Qui est-il en fait ? Un agent jaloux, un génie du mal genre Blofeld qui prend son apparence pour le déconcerter (comme dans Double Personnalité)

- Enfin, comme dirait Numéro 2 dans Le Carillon de Big Ben : cela n'a pas d'importance de savoir qui est le Numéro 1 ! En effet, peut-être que la morale de la série se situe davantage dans la dernière scène que dans la révélation du Numéro 1 qui est surtout là pour répondre au désir du public. Même si c'est une clé de la série, le dernier plan nous offre une révélation tout aussi inattendue si ce n'est plus !

Acteurs/Actrices :

Kenneth Griffith (1921-2006) est un comédien complet : il commence très tôt le théâtre (à 16 ans !) au Cambridge Festival puis commence une carrière de petits rôles dans plus d'une centaine de films au cinéma à partir de 1942. Le cinéma l'occupe jusque dans les années 60 où il ajoute les téléfilms à son palmarès, plus que les séries où il a finalement peu joué (on retiendra un rôle dans le dernier épisode de Destination Danger). Il a par la suite réalisé beaucoup de documentaires sur des personnalités historiques (Churchill, Hitler, Thomas Paine, David Ben Gurion, Nehru… mais aussi Napoléon Bonaparte !!!). Son professionnalisme, sa fierté et son refus des compromis a malheureusement fait que sa carrière connut plusieurs coups de frein car il allait à contre-courant des idées reçues mais il fut reconnu plus tard comme un maître en la matière (tout comme ses prestations en tant qu'acteur). Il se fit plus rare dans les années 90, consterné par l'indigence croissante de la télévision. On notera une apparition en vieil homme un peu fou lors du premier mariage de Quatre mariages et un enterrement. Il avait déjà joué dans La Mort en Marche le rôle du Dr.Schnipps, pas très loin du rôle de cet épisode.

Alexis Kanner (1942-2003) est d'origine française mais a vécu son enfance au Canada puis en Angleterre. Là, il commence très tôt sa carrière au théâtre, d'abord au Birmingham Repertory Theatre puis à la Royal Shakespeare Company où il commence à jouer le répertoire classique (Hamlet, La Tempête…) qu'il n'abandonnera plus. Il débute à la télévision (où il rencontre David Tomblin, producteur de la future série) dès 1962 et joue dans Le Saint, Softly, softly (spin-off de la populaire Z-cars, Dr.Who... Il tente aussi sa carrière au cinéma, apparaissant comme partenaire de Roger Moore (Crossplots, 1969) ou de Bette Davis (Connecting Rooms, 1970) mais s'y désintéresse rapidement. Il se fait ensuite bien plus rare sur l'écran, privilégiant le théâtre. Il avait déjà joué dans la série en jouant le rôle glaçant du Kid dans Musique douce ainsi qu'une courte apparition (non créditée) en photographe et en faisant la voix du chef dans La Mort en Marche.

Leo McKern (1920-2002) a joué dans plus de 200 films et séries, il fut parallèlement comédien de théâtre. Il jouait déjà le Numéro 2 dans Le Carillon de Big Ben et Il était une fois . Sa corpulence et son investissement firent de lui un acteur très talentueux qui marque durablement sa présence. Il est surtout connu pour avoir joué Horace. W. Rumpole dans la série Rumpole of the Bailey de 1975 à 1992.

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TOP 5

1. Le Dénouement : Un final psychédélique complètement fou ! Une des fins les plus surprenantes jamais réalisées pour un feuilleton télévisuel qui encore aujourd'hui suscite les passions. Sous ses dehors foldingues, une intense réflexion sur l'aliénation de la société. Un épisode d'une sublime richesse, à tous les sens du terme.

2. Il était une fois : Un huis-clos dément où la tension, omniprésente, dessine une atmosphère d'épouvante psychologique, supportée par des numéros d'acteurs vertigineux. Un épisode puissant dont on ne sort pas indemne.

3. La Mort en Marche : L'épisode le plus décalé de la série. L'histoire, une course-poursuite effrénée et semée de chausse-trappes raffinées, n'est qu'un prétexte pour parodier librement les films et les séries d'espionnage. Un divertissement follement hilarant !

4. L'Arrivée : Un des meilleurs pilotes jamais réalisé ! Le scénario, brillamment écrit, nous introduit efficacement à la série tout en nous faisant suivre une histoire riche en péripéties. La musique de Ron Grainer est inoubliable.

5. Le Marteau et l'Enclume : David contre Goliath aujourd'hui. Ou comment la ruse triomphe de la force brute. La tension monte imperturbablement vers sa fin inexorable. Immense composition de Patrick Cargill.

Accessits d'honneur : Musique douce, Double personnalité, Le Carillon de Big Ben.

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LE SITE INTER-PAS-NET D'HOMER
(THE COMPUTER WORE MENACE SHOES)

Résumé:

Homer a acheté un ordinateur et crée un site internet. Hélas, personne ne vient le visiter. Aussi, il décide de mettre sur son site toutes les rumeurs que colportent entre eux les habitants de Springfield pour l'alimenter. Il signe sous le nom de « Monsieur X » pour ne pas être reconnu. L'idée marche au-delà de ses espérances : tout le monde se rue sur son site et de jour en jour, les secrets de milliers de personnes sont livrées aux yeux de tous. Succès phénoménal qui ravit Homer mais consterne sa famille. Malheureusement, il commettra l'erreur de se dévoiler, et du jour en lendemain, tout le monde se détourne de lui, car tous ont peur de laisser échapper en sa présence un secret intime. Homer passe la vitesse supérieure et décide d'imaginer alors des ragots inventés de toutes pièces, mais il est loin d'imaginer ce qui va se passer…

Critique:

Un épisode hilarant des Simpson ! Cette série d'animation offre un divertissement réjouissant sans omettre des attaques drôles mais féroces contre les tares de l'Amérique et du Monde. Cet épisode compte parmi les plus réussis de la série, par son humour acide et la dénonciation sous-jacente de l'utilisation des rumeurs à seul but de se faire un nom ou de se faire lire. Méthode qui n'est pas sans rappeler celle des paparazzi d'aujourd'hui… L'épisode, quoiqu'excellent, ne se met à parodier Le Prisonnier qu'après 14 minutes (sur 21), seulement à partir de la 3e et dernière partie !

Heureusement, on n'a pas le temps de s'ennuyer : Homer divulgue anonymement tout ce qu'il entend dans tous les endroits de la ville. Bien entendu, on rit toutes les dix secondes devant les « révélations » et les « méthodes » d'Homer pour les trouver ! Les personnages sont irrésistiblement comiques dans cet épisode même si on peut regretter la mise en retrait relative de la famille.

Après qu'Homer dévoile son identité et cause ainsi la perte de son site, il se reprend en inventant des rumeurs et ça marche ! Mais patatras, il se fait kidnapper et est amené sur L'Île ! A ce moment-là, Le Prisonnier est parodié avec un brio fantastique ! Homer devient le Numéro 5 et rencontre Numéro 6 (McGoohan simpsonnisé et avec sa propre voix en VO !!!) qui lui apprend où et pourquoi ils sont détenus. Numéro 5 voudrait bien savoir pourquoi il a été enlevé et il l'apprend par Numéro 2 : la ficelle est tellement énorme qu'elle déchaîne le rire !!! Numéro 5, après avoir volé le moyen d'évasion de Numéro 6, parvient à s'échapper de L'Île et se débarrasse du sosie qui avait pris sa place. Tout est bien qui finit bien ? Non, car un ultime gag renversant clôt l'épisode de manière certes de manière très drôle mais très ironiquement aussi. Les dernières secondes sont frissonnantes et lourdes de pessimisme, exactement comme dans Le Dénouement !

La parodie est soignée, beaucoup de références : les numéros (dont le 6 !) ; Homer s'exclamant I'm not a number ! I'm a person ! à son arrivée rappelle de bons souvenirs. Le camion qui kidnappe Homer est celui du Dénouement, la salle de Numéro 2 est reproduite fidèlement, L'Île ressemble un peu au Village par la captivité dorée qu'elle donne (et elle est bien sûr en pleine mer), sans oublier le gazage incessant, super comique de répétition ! Pas mal d'éléments d'épisodes sont pastichés délicieusement : Le mannequin de bois de Musique Douce (et du Dénouement), l'évasion sur un bateau improvisé évoque Le Carillon de Big Ben et Le Retour, le double maléfique (mais très con et pourvu d'un accent allemand à couper au couteau) de Double personnalité, l'infirmière acolyte de Numéro 2 qui a ses prédecesseures dans certains épisodes de la série (comme A. B. et C.), un discret clin d'œil au Dénouement quand Numéro 5 demande à Numéro 6 qui les a amenés sur L'Île.

Et enfin, le sommet de l'absurde : Homer face au Rôdeur sur la musique de Grainer : la scène est d'une débilité génialissime !

Comme la série qu'elle parodie, Le Site inter-pas-net d'Homer propose aussi une virulente dénonciation de la société : les idiots avides des derniers potins du jour, des buzzes (Les Simpson, plus contemporain, replace les thèmes du Prisonnier dans notre époque), bref de la sous-information quand ce n'est pas de la désinformation (thème cher à Liberté pour tous et au Général). L'hypocrisie des « visiteurs du site » : ils se pourlèchent de la vie privée des autres mais jouent les vierges effarouchées dès qu'on s'attaque à la leur, c'est certes compréhensible mais hypocrite.

N'oublions pas aussi la mainmise des puissants (Numéro 2) qui veulent museler ceux qui en savent trop (Numéros 5 et 6 par exemple) sur leur compte, (grâce notamment à des glaces bourrées de seringues) thème tristement d'actualité dans tous les pays du monde, aussi démocratiques qu'ils puissent être. Enfin, le triomphe des apparences (Marge et les enfants se laissent tromper par le double d'Homer alors qu'il est absolument pas crédible) est aussi bien présent. Bref une relecture impeccable des thèmes de la série mais ici passés au hachoir de l'humour burlesque et avec une efficacité remarquable !

Bref, un hommage brillant au Prisonnier. Dommage qu'il ne dure que le tiers de l'épisode. On regrettera aussi l'absence de la fameuse salutation Bonjour chez vous ! (Be seeing you !). Mais l'épisode est totalement réussi en lui-même, y compris les deux premières parties. 3/4 du point de vue du fan du Prisonnier, 4/4 du point de vue du fan des Simpson.

 

Infos supplémentaires:

L'épisode nous révèle deux points importants qui satisferont les fans : Numéro 6 dit à Homer quel est son secret, et nous apprenons comment nous débarrasser du Rôdeur. Deux révélations à prendre au degré qu'il vous plaira !

Pour voir l'épisode (en VF) :

http://www.les-simpson.me/le-site-inter-pas-net-dhomer-s12e06/

Il est à noter qu'un autre épisode des Simpson comporte une brève citation de la série. Il s'agit d'un épisode de la saison 9 : Un coup de pied aux cultes. Marge tente de s'échapper d'une secte dont les alentours sont truffés de pièges. Et évidemment, qu'est-ce qui apparaît, et encore sur la musique de Grainer ? Le Rôdeur bien sûr !!

Pour voir la scène (en VF) :

http://www.les-simpson.me/un-coup-de-pied-aux-cultes-s09e13/

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Crédits photo: TF1 Vidéo.

Images capturées par Clément Diaz.