saison 1 saison 3

Saga James Bond (1962-...)

Ère Roger Moore


1. VIVRE ET LAISSER MOURIR
(LIVE AND LET DIE)

– James, what are you doing ?

– Just testing an old adage : « Unlucky at cards... »

C'est avec une attente toute particulière que, le 6 juillet 1973, le public londonien assiste à la huitième aventure de James Bond. En effet, après une période intermédiaire marquée par le four de l'opération Lazenby et le retour sans lendemain de Sean Connery, 007 trouve son nouvel interprète en la personne de Roger Moore.

Envisagé dès 1962 par Ian Fleming, mais alors repoussé par le succès rencontré par Le Saint, l'évidence de ce choix ne s'impose pas de prime abord. Au préalable les producteurs s'acharnèrent à considérer d'autres alternatives, telles un nouveau retour de Sean Connery (refusé par l'intéressé), voire le recours à Jeremy Brett, qui allait ultérieurement incarner avec superbe un autre héros britannique, Sherlock Holmes. Finalement le non renouvellement d'Amicalement Vôtre rendit sa liberté à Roger Moore, au bon moment.

Toutes ces hésitations s'oublient instantanément, tant Roger Moore s'impose d'emblée, avec un éclat et une malice uniques. Cela lui vaudra de demeurer le titulaire du personnage durant sept films, un record encore invaincu aujourd'hui. Il faut dire que, outre son talent, il n'éprouve guère de difficulté à intégrer le rôle, tant la version qu'il en donne s'apparente à un Simon Templar ayant la permission de tuer. L'aventure au long cours du Saint (1962-1969) lui permet d'instaurer aisément une connivence entre le public et lui. Il perpétuera ainsi jusqu'au milieu des années 80 le miracle constitué par l'explosion des séries anglaises des années 60, ce qui constituera toujours l'un des intérêts majeurs de son épopée bondienne.

Avec discernement les producteurs vont renforcer l'efficience du procédé en recalibrant le personnage de James Bond. Durant des aventures bien davantage orientées vers l'humour et la fantaisie que durant l'ère Connery, 007 manifestera désormais la légère touche de distanciation très britannique, propre au charme et à la personnalité de Roger Moore. De plus, si le machisme du personnage demeure bien réel, il se manifestera tout de même moins massivement. Le héros et son interprète se situeront désormais bien plus en phase que ce que Sean Connery a pu connaître dans Les Diamants sont éternels.

Dans un parallèle assez amusant avec ce qui se déroule actuellement autour de Daniel Craig, la production va également tenter de marquer le coup en apportant de substantielles modifications aux rituels de la saga. Bond change ainsi de champagne préféré, tandis que le cigare supplante la cigarette. Sacrilège plus considérable, mais heureusement temporaire comme le sont souvent ces manipulations, le bourbon whisky remplace la vodka Martini.

Plus dommageable, le film choisit de se passer des services de Desmond Llewelyn, en omettant Q. Cette très mauvaise idée (qui demeurera heureusement sans lendemain jusqu'à la triste période actuelle) nous prive d'un passage toujours savoureux, particulièrement apprécié. Elle ne se justifie pas par la faible importance accordée ici aux gadgets car les apparitions de Q développent une valeur intrinsèque, dont la présentation des bijoux technologiques ne constitue qu'un élément.

Ces changements se manifestent clairement durant la première partie du film, avec un bonheur inégal. La traditionnelle scène d'introduction se montre particulièrement faible : 007 en ressort totalement absent et l'ensemble se fractionne en trois segments totalement distincts, renonçant à l'unité de temps, d'action et de lieu lui valant son intensité coutumière. La partie de l'Onu résulte insipide, tandis que celle du vaudou distille déjà cet aspect de nanar qui se confirmera par la suite. Seul l'enterrement jazzy de la Nouvelle-Orléans sort du lot, par son côté décalé et spectaculaire. Elle représenterait d'ailleurs un fort bon lancement pour un épisode des Avengers, mais ne compense pas l'insigne faiblesse de cette introduction.

Fort heureusement le générique vient durablement compenser la mauvaise impression laissée, la mise en retrait de John Barry au profit de Paul McCartney et George Martin se révèle payante. La chanson s'écoute comme une authentique merveille et se verra justement nommée à l'Oscar (le spectateur français reconnaîtra l'indicatif de L'heure de vérité, de l'inénarrable François-Henri de Virieu). L'accompagnement par des images chocs, parfois morbides, fonctionne également parfaitement.

Enfin un ultime bouleversement nous est asséné avec la surprenante visite de l'appartement de 007, bien plus développée que dans Dr. No. Les amateurs des Avengers connaissent certes très bien l'exercice de style, mais ici la rupture s'avère aussi forte que bien agencée, les face-à-face certes succulents dans le bureau de M menaçant de devenir routiniers. La scène paraît fort vive et plaisante, apportant un plaisant vaudeville sans amoindrir le duel à fleurets mouchetés avec M, ni la complicité avec Monneypenny. Une vraie réussite, tandis que la vision de Bond en train de préparer un café indique déjà la désacralisation qui va s'amorcer.

Malheureusement la suite du film ne se traduit que par un long désenchantement, ponctué par quelques rares scènes réussies.

Tout d'abord, si l'on revient en Amérique, décidément terre d'élection de 007 (et marché primordial pour ses producteurs), cette visite va non plus se traduire par le souffle créatif d'un Goldfinger, mais au contraire manifester un opportunisme des plus navrants. En effet, la plus grande partie du récit va se caractériser par un suivisme total de la mode du moment (on en reparlera dans L'Homme au pistolet d'or et dans Moonraker), en l'occurrence la Blaxploitation, à son zénith en cette année 1973. L'ensemble des codes de ce type de productions se voit repris avec une unanimité attenante au besogneux.

Tout l'abécédaire y passe : poncifs vestimentaires ou de langage (restitué en VF par un argot parisien ridicule, on se croirait dans le passage équivalent d'Airplane !), véhicules et décors de Harlem à l'avenant… L'identité de 007 se noie dans cette surabondance de lieux communs, même si la bande-son funk à la Shaft se révèle de fort belle facture. On atteint un nouveau palier de grotesque   avec le versant vaudou de l'histoire, entre serpent en plastique manipulé par un acteur aux poses grotesques, décors de carton-pâte ou clichés jusqu'au-boutistes. Tout ceci dévie le film vers les confins du Nanarland, sinon du Tarzan de Johnny Weissmuller par une représentation des indigènes installant comme un malaise.

Au-delà de la volonté malheureuse de suivre la mode au lieu de la susciter, le film pèche également par le manque absolu de consistance de son intrigue. En effet, il se résume pour l'essentiel à une succession de péripéties, souvent peu relevées, uniquement reliées par le vague prétexte d'une conspiration à peine entraperçue.

Aucune progression dramatique ne se bâtit, l'histoire se limitant à des allées et venues passablement stériles et artificielles, un défaut déjà noté dans Opération Tonnerre. Plusieurs scènes d'action demeurent certes très toniques, comme l'épique leçon de pilotage ou surtout celle des crocodiles, de loin le passage le plus relevé du film, et qui ne sera pas sans évoquer Pitfall aux spectateurs ayant connu l'époque héroïque de l'Atari 2600.

Pour le reste, de nombreuses actions avortées et de poursuites assez vaines, comme l'interminable course de bateaux qui, malgré quelques sauts impressionnants, s'étire beaucoup trop pour ne pas y perdre en intensité. Accumuler les hauts faits, d'un intérêt d'ailleurs variable, sur une trame très légère ne constitue pas un film.

On est d'autant plus sensible à ce relâchement dans l'écriture que la caméra de Guy Hamilton se fait assez plate. Elle réussit quelques jolis panoramas des divers paysages traversés mais n'apporte pas réellement de tonus à l'action, ni à plusieurs scènes parfois bavardes et statiques (on pourrait élaguer sans peine le film de vingt minutes). On éprouve parfois l'impression que le metteur en scène de cette gigantesque machinerie agit plus en régisseur qu'en créateur inspiré.

Le film souffre également de l'absence des magnifiques créations de Ken Adam, dont le design élégant et visionnaire apportait un véritable cachet à de nombreux passages. Ce manque se voit parfaitement symbolisé par la base secrète de Kananga, à l'étonnante indigence, mais dont la rusticité convient finalement aux pauvres péripéties s'y déroulant. On se situe très loin des superbes batailles finales d'antan, spectaculaires et nerveuses. Même Au service secret de sa majesté fait mieux en la matière, c'est dire.

L'autre grand défaut de Vivre et laisser mourir, indissociable du précédent, réside dans l'insigne faiblesse de l'opposition du jour. Les auteurs reconduisent le proverbial binôme génie du mal/tueur hors normes, mais avec une médiocrité divergeant profondément du modèle constitué par Goldfinger. Au-delà de son numéro de double personnalité à la Fantômas flirtant avec le grotesque (avec de plus un masque évident), Kananga développe en effet fort peu d'aura. Sa nature ne va guère plus loin que celle d'un vulgaire trafiquant de drogue à grande échelle, tandis que son plan de saturation du marché reste schématique et fumeux (on demande Tubbs et Crockett sur la passerelle).

Cette légèreté achève de donner corps à l'impression persistante d'un argumentaire se bornant à un vague prétexte autorisant l'accumulation de scènes d'action en extérieur. En dehors de vaines postures, l'ennemi se cantonne à une dangerosité banale, guère plus relevée que ce que l'on peut découvrir dans les séries policières et les films de Blaxploitation de l'époque, sans démontrer les qualités de génie aux confins de la folie que tout adversaire de 007 se doit de manifester. L'excellent Yaphet Kotto (Alien) n'y peut, hélas ! rien, même s'il interprète sa partition avec justesse.

 Son second, Tee Hee (on n'ose dire son bras droit), paraît certes plus relevé et on lui doit les scènes les plus frémissantes du film. On apprécie sa jovialité dissimulant une authentique sauvagerie, mais il lui manque la petite touche de délire demeurant l'apanage des plus grands. Une erreur décisive survient lors du duel final, bien trop recopié sur celui opposant Bond à Red Grant. Or, si le combat du jour est filmé avec une efficacité certaine, il ne peut en aucun cas rivaliser avec l'intensité à nulle autre pareille de son homologue de Bons baisers de Russie et l'inévitable comparaison s'avère désastreuse. Murmure et le chauffeur de taxi hilare se montrent non dénués d'intérêt mais relèvent tout de même de l'anecdotique.

Quant au crispant Baron Samedi et à ses poses grandguignolesques, au-delà de toute notion de cabotinage, il synthétise à lui seul la dimension de vaudou frelaté d'un film tendant à plusieurs occasions vers le cinéma dit déviant.

Il n'en va guère mieux du côté des alliés américains de James Bond. Le Félix Leiter de l'étape paraît certes amusant par son flegme maintenu contre vents et marées, mais son rôle de factotum le prive d'une véritable dimension. On retrouvera le solide David Hedison dans Permis de tuer. Leiter demeure tout de même plus présent que son collègue noir qui n'a d'autre utilité que d'élever un pare-feu face au malaise racial que risque fort de développer le film.

Dans une approche symétrique, le navrant shérif Pepper s'emploie à déminer le terrain en montrant un policier blanc raciste, à la vulgarité crasse. Il a aussi pour mission de meubler durant l'interminable poursuite dans les mangroves, mais le personnage développe une figure redneck si outrée, un humour si pachydermique qu'il apporte en fait essentiellement un surcroît d'irritation au spectateur. Quand on se retrouve devant un épisode de Shérif, Fais-Moi Peur au beau milieu d'un Bond, c'est que quelque chose ne fonctionne pas. Le retour du personnage dans L'Homme au pistolet d'or fera de lui l'équivalent du Brodny des Avengers, autre cas d'humour pour le moins contesté. On remarquera ici qu'à la caricature d'un soviétique répond celle d'un américain, dans une croustillante symétrie finalement très britannique.

Fort heureusement, le film conserve un atout maître en la personne de Solitaire. Outre une beauté à couper le souffle, Jane Seymour installe une dimension fantastique bienvenue, notamment dans la très belle scène en surexposé sur l'avion de Bond. La belle manifeste également une désarmante  sensualité, inédite depuis Tatiana Romanova ! Surtout, le duo formé avec 007 fonctionne à la perfection, dès leur duel initial, électrique et divertissant (Roger Moore dans ses œuvres).

L'alchimie des deux acteurs fonctionne instantanément et ce couple glamour et tonique demeure bien le seul domaine où le film remplit totalement son contrat. Hélas ! La carrière de Jane Seymour, après des presque débuts aussi prometteurs, finira encalminée dans Dr Quinn, Femme Médecin, production accomplissant le rare exploit de réunir les aspects les plus gratinés de la série hospitalière et de La Petite Maison dans la Prairie. Les aléas d'un parcours.

 Malheureusement, Solitaire porte bien son nom, car fort peu d'autres rôles féminins s'en viennent enrichir le film. Hormis de fugitives apparitions, seules deux autres figures sont à retenir. En composant la première Bond Girl noire (mais pas encore le rôle principal…), Rosie Carver vient compléter le dispositif du film visant à contrecarrer les accusations de racisme. À défaut d'un jeu des plus subtils, Gloria Hendry, vedette régulière de la Blaxploitation,  lui confère une belle vitalité et une naïveté finalement touchante, annonçant la très divertissante Miss Goodnight. Sa triste fin nous vaut d'ailleurs l'une des rares excellentes idées de mise  en scène du film, avec ces spectaculaires totems/caméras/fusils. On remarque que ces engins ont dû tous tomber simultanément en panne de par la totale impunité avec laquelle Bond s'en va déposer ses bombes, comme d'autres s'en vont planter des choux.

On éprouvera également un vrai coup de cœur pour Miss Caruso, beauté italienne des plus généreuses. Son interprète, Madeline Smith, fut désignée par un Roger Moore ayant apprécié sa jolie participation à Amicalement Vôtre (Formule à vendre, réalisé par lui-même). On la connaît cependant davantage en tant qu'Hammer Girl, sa plastique idéalement proportionnée lui valant de fréquentes apparitions dans les films de cette digne institution britannique.

Au total, Vivre et laisser mourir vaut surtout par l'entrée en lice concluante de Roger Moore, ainsi que pour le couple entraînant formé avec Jane Seymour. Hélas, la dramatique faiblesse du scénario, soulignée par le manque de dimension de l'adversaire du jour et une mise en scène peu relevée, ne peut que cantonner le film dans une relative médiocrité.

Le film rencontre un réel succès, validant l'emploi de Moore. Pour un budget initial de 7 millions de dollars, il en rapporta 126,4 millions, soit 10 de plus que Les Diamants sont éternels, pour une mise initiale équivalente. Moore rapporte également à peu près le double que Lazenby (64,6 millions), ce qui indique clairement la différence de statut.

En France, Vivre et laisser mourir réalisa 3 053 913 entrées, soit peu ou prou 550 000 de plus que Les Diamants sont éternels et un million de plus qu'Au service secret de sa majesté. Son public adoubait bel et bien le nouveau 007.

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2. L'HOMME AU PISTOLET D'OR
(THE MAN WITH THE GOLDEN GUN)

– Who'd want to put a contract on me ?

– Jealous husbands ! Outraged chefs ! Humiliated tailors ! The list is endless !

À l'affiche londonienne le 19 décembre 1974, L'Homme au pistolet d'or apparaît comme un redoutable rendez-vous pour Roger Moore. Une fois dissipé l'effet de surprise, va-t-il confirmer les bons résultats de Vivre et laisser mourir et pérenniser son interprétation de James Bond ?

De fait, l'acteur continue à creuser son sillon et à imprimer avec panache sa marque au personnage. Son 007 paraît décidément incliner vers la comédie, mais avec un humour sarcastique particulièrement jouissif et en phase avec son côté meurtrier. Par son talent, Moore maintient la saveur et la nature de 007, tout en lui insufflant une vraie spécificité. Du bel ouvrage. La contrepartie en demeure une moindre présence dans les scènes d'action ou de combat, où son prédécesseur manifestait une puissance naturelle plus convaincante.

Néanmoins ce renouvellement empêche une certaine monotonie de s'installer. Gage de pérennité, cette différence perdure alors même que l'on observe un retour au classicisme dans les rituels, après les innovations de Vivre et laisser mourir : entrevue dans le bureau de M et retour de Q alors qu'aucun gadget n'est réellement à présenter, ce qui illustre à quel point les auteurs se sont rendus compte de l'ampleur du vide laissé. Mais les cigares perdurent…

Plus encore que lors de l'opus précédent, le scénario s'inscrit dans la nouvelle optique, multipliant les scènes amusantes, parfois à la limite du pastiche. Mais cette fois le récit ne s'en tient pas là, refusant la vacuité au profit d'une double intrigue astucieusement enchevêtrée, dont l'un des fils (le duel Scaramanga/Bond, prétendument à l'initiative du premier) introduit un schéma novateur, tandis que le second (la maîtrise de l'énergie solaire) retrouve les fondamentaux de l'époque Connery.

Cette dualité épouse parfaitement celle introduite par Roger Moore, dans un ensemble à l'écriture parfaitement coordonnée et réellement ambitieuse. Par ailleurs le récit, fort nerveux, sait maintenir un intérêt constant, parvenant à entremêler avec une vraie dynamique les scènes d'action et de dialogue.

Dans la même veine que Vivre et laisser mourir, on pourrait certes reprocher à la production un certain suivisme, la mode des films de Kung Fu succédant à celle de la Blaxploitation. Et, de fait, plusieurs éléments y font clairement référence, comme l'environnement asiatique, les scènes de combat du Dojo ou la structure narrative conduisant à un spectaculaire affrontement du type Chuck Norris/Bruce Lee dans La Fureur du Dragon, qui vient de triompher en 1972.

Néanmoins le film dose beaucoup plus habilement ces insertions que son prédécesseur. Au lieu d'un déferlement massif et sans nuance aucune, jusqu'à une caricature oblitérant la spécificité de la saga, on assiste à un recours à ces éléments en nombre limité, et profilés pour 007. Au total, Bond n'en sort pas dénaturé mais opte pour une aventure à la plaisante tonalité extrême-orientale, rappelant la grande réussite de On ne vit que deux fois. Par ailleurs l'allusion au choc pétrolier et à la crise énergétique subséquente situe agréablement le récit dans son actualité, tandis que l'évocation des périls écologiques lui vaut une vraie modernité, bien avant Quantum of Solace.

Cette intrigue fluide et tonique, mâtinée d'un humour incisif du meilleur goût, se voit magnifiée par un Guy Hamilton qui, pour son ultime participation à la série, semble fort heureusement s'extirper de la léthargie manifestée tout au long de Vivre et laisser mourir. Ce regain de créativité se dénote dès la séquence d'introduction, renouant fort heureusement avec l'unité d'action, de temps et de lieu lors d'un affrontement d'anthologie.

À travers d'étonnants décors et un suspense omniprésent, on voit l'un des gangsters aperçus dans Les Diamants sont éternels (ou son équivalent !) se faire trucider fort joliment par Scaramanga. 007 intervient via une apparition détournée ouvrant idéalement le récit. Le générique semble, lui, moins performant, avec des chatoiements dorés moins suggestifs que pour Goldfinger et une chanson peu mélodieuse trop violemment assénée par la chanteuse Lulu.

Hamilton compose avec une impressionnante efficacité les nombreuses scènes d'action émaillant le film, tandis qu'il s'entend à mettre en valeur les magnifiques paysages naturels, dont la Baie d'Ha Long, sans doute l'extérieur le plus spectaculaire de la saga. Les inévitables éléments exotiques (boxe et danses thaïs, jardins typés…) s'insèrent sans pesanteur ni abus de kitch, ce qui ne sera pas toujours le cas dans d'autres films de Moore. Ils ne viennent pas entacher les moments forts, toujours nerveux et spectaculaires : affrontement final renouant avec les succès d'antan, poursuite en bateau bien plus épique et condensée que dans Vivre et laisser mourir, exécutions perpétrées par Scaramanga…

Deux authentiques morceaux de bravoure viennent encore rehausser le spectacle. Le film nous régale de l'une des cascades automobiles les plus ahurissantes de l'histoire du cinéma, avec l'improbable looping de l'AMC Javelin permettant à 007 de poursuivre son ennemi. L'exploit s'impose d'autant plus comme remarquable que, outre l'absence de tout trucage, il n'aura nécessité qu'une seule prise, des calculs particulièrement complexes ayant conçu la forme en apparence banale de la « piste de décollage ».

Le passage le plus stupéfiant du film demeure tout de même celui de l'AMC Matador volante de Scaramanga, que l'on croirait issue de Fantômas. Sa révélation, superbement agencée par Hamilton, constitue un moment d'autant plus insolite que, pour une fois, le gadget le plus étourdissant du film n'est pas l'apanage de Bond mais de son opposant. Décidément, L'Homme au pistolet d'or sait judicieusement innover.

Le film bénéficie de nombreux décors marqués par un design élégant et grandiose, notamment dans la citadelle raffinée de Scaramanga, mais également dans la demeure de Hai Fat. Peter Murton développe une vision artistique proche de celle de Ken Adam, mais n'hésite cependant pas à entremêler avec succès classicisme et innovation, avec le quartier général tout de guingois de M au sein de l'épave du légendaire Queen Elizabeth. Un authentique coup de maître ! On note toutefois un brusque trou d'air dans cette profusion ininterrompue de superbes décors, avec le poste d'observation des militaires chinois. Le dépouillement de ce morne local évoque davantage une série Z qu'un James Bond. Contrainte budgétaire ou volonté délibérée ?

Malgré ces nombreux points positifs, la véritable attraction du film réside bien entendu dans la présence de Christopher Lee et dans la superbe création qu'il nous offre. Immense acteur de genre, dont la carrière se poursuit encore aujourd'hui à travers des rôles prestigieux (Comte Doku, Saroumane le Blanc, la Mort du Disque Monde…) Lee, de plus cousin de Ian Fleming, est bien celui que le film nécessitait pour incarner le flamboyant et baroque Scaramanga et le hisser au niveau de compétiteur crédible de Bond, condition sine qua non du succès.

Tour à tour ténébreux et dominateur dans sa relation avec Andréa, prédateur impitoyable et inexorable pour ses victimes, assassin dont l'esprit inventif et ambitieux l'élève au statut de génie du mal, joyeux et quasi puéril face à 007, sa personnalité multiple, aux excès très Sixties, se voit magnifiée par son interprète. Elle apporte une dimension supplémentaire au récit, avec un cachet véritablement littéraire, dans la veine des Sax Rohmer et autre Gaston Leroux. Les auteurs ont la suprême habileté, après la promesse de la séquence initiale, de retarder la confrontation des deux champions. La brièveté de leur double face-à-face en maintient la force d'impact. Leurs affrontements verbaux apparaissent ainsi comme de pures merveilles, mordantes et virtuoses, aussi admirablement filmées que dialoguées. Et puis vient enfin l'heure du combat à mort, et là, un drame atroce se noue.

En effet, alors que ce duel, censé couronner l'intrigue par une action suprêmement trépidante, débute sous les meilleures auspices, il se voit brusquement résolu par un artifice confondant de facilité. En un instant ridiculement bref, 007 prend la place du mannequin dont il revêt les habits, sans qu'il nous soit donné un seul instant d'apercevoir comment s'opère la transition avec sa situation précédente et le moyen dont il s'affranchit des caméras de Trick-Track. Il reste pour le moins paradoxal que le grand affrontement promis se résume à une redite inférieure à ce que nous a proposé la séquence initiale.

Le film, après avoir longtemps flirté avec le chef-d'œuvre, y échoue à cette occasion. Cette séquence s'achève certes par des effets pyrotechniques parfaitement réussis, mais sans que cela atténue la cuisante déception ressentie.

Scaramanga trustant de manière très convaincante les rôles traditionnels de Diabolical Mastermind et de tueur hors normes, il paraissait fort malaisé de développer ici un partenaire conforme à l'orthodoxie duale de la saga. L'idée géniale consistant à se baser sur l'humour à tout crin comme porte de sortie nous vaut le personnage effectivement hautement improbable de Trick-Track. On lui doit de nombreuses scènes hilarantes, sans qu'il se départît pour autant d'une cruauté avérée.

Le savoureux comédien français Hervé Villechaize, au funeste destin, nous offre une fort délectable composition, agrémentée en version originale par son accent et de nombreux mots français (on croirait entendre David Suchet dans Poirot !). Le majordome très particulier de Scaramanga annonce bien évidemment le rôle fétiche de Villechaize, celui de Tattoo, assistant du mystérieux M. Roarke, le maître de L'Île Fantastique (1978-1984). Le duo antinomique fonctionne à merveille, renforçant agréablement la spécificité de L'Homme au pistolet d'or.

À côté de cette association exceptionnelle, les autres personnages masculins paraissent bien ternes, comme Hip, le transparent acolyte asiatique de James Bond, interprété par Soon-Tek Oh, figure régulière des séries américaines (et voix du père de Mulan !), le schématique Hai Fat ou bien le triste shérif Pepper, égal à lui-même et à ce qu'il avait démontré dans Vivre et laisser mourir.

Cependant ce dixième opus de la série achève sa conquête du spectateur par des rôles féminins aussi opposés que pareillement attachants. La beauté aristocratique et la personnalité raffinée de Maud Adams lui permettent de donner corps et crédibilité à son personnage d'Andréa. Cette figure étonnamment tragique parvient à s'imposer à rebours d'un film pétillant et volontiers humoristique, tandis qu'elle y joue un rôle clé. Les films de 007 regorgent de sémillantes jeunes femmes œuvrant pour le bien ou pour le mal, mais bien peu manifesteront une souffrance morale aussi absolue et prégnante que celle-ci, ayant déjà chuté dans l'abîme avant même que ne débute l'histoire. Fait unique dans la série, ce bel exploit vaudra à Maud Adams de revenir dans Octopussy, puis pour un caméo dans Dangereusement vôtre.

Aux antipodes les plus extrêmes que l'on puisse imaginer de la désespérée et machiavélique Andréa Anders, nous découvrons la pétulante et gaffeuse au dernier degré Miss Goodnight. Elle n'a pas toujours rencontré un bon accueil, le public rétif à l'évolution des 007 vers plus de glamour et de fantaisie centrant sur elle ses critiques, tant elle synthétise ce glissement. Or, celle qui, dans les romans, est la secrétaire attitrée de Bond n'apparaît pas tant sotte que malchanceuse et d'un désarmant enthousiasme juvénile. On demeure très sensible  au charme acidulé de Britt Ekland et au naturel enjoué transparaissant à l'évidence dans son interprétation. Le jeu du chat et de la souris, entrecoupé de bouffées de jalousie des plus pimentées, nous vaut des moments parfaitement divertissants, tandis que son bikini produit un effet réellement explosif !

L'actrice (un temps mariée à Peter Sellers, quitté pour un Rod Stewart précédant d'autres figures du show business) ne connut par la suite qu'un parcours limité mais poursuivit une carrière à la télévision suédoise, son pays d'origine tout comme Maud Adams.

On se gardera d'omettre la folklorique danseuse du ventre libanaise, qui nous charme par son délicieux accent français (les fastes du Protectorat). Elle est interprétée par Carmen Sautoy, grande comédienne du théâtre anglais et membre émérite de la Royal Shakespeare Company ! Entre nageuse en tenue d'Ève et accortes serveuses de bar, L'Homme au pistolet d'or s'avère propice au beau sexe, y compris avec son duo de redoutables lycéennes karatékas, annonçant l'incroyable Gogo Yubari de Kill Bill.

En dernier lieu, L'Homme au pistolet d'or, film à l'âme en définitive intensément Sixties, séduit également par son aspect ultra référencé, volontaire ou fortuit. Les amateurs des Avengers se trouveront ainsi en pays connu, grâce au chapeau melon de Trick-Track, au QG si particulier d'un M rarement aussi similaire à Mother (où apparaît un parapluie !), à une Miss Goodnight évoquant par bien des aspects une Tara King (sinon une Vénus Smith) tout de même sensiblement plus délurée que son modèle (007 reste 007), aux décors des amusements de Scaramanga rappelant Jeux et jusqu'à la participation de Lee lui-même.

Ceux de Simon Templar s'amuseront à constater que, grâce à un providentiel néon de la salle de bains d'Andréa, James Bond se trouve doté d'une auréole furieusement similaire à celle du Saint. Enfin, gisant comme mort dans des draps fuligineux où ensuite il subjugue Andréa, Christopher Lee retrouve des postures à la Dracula absolument irrésistibles pour le fan des riches heures de la Hammer.

L'Homme au pistolet d'or, à la sensibilité sans doute quelque peu en décalage avec sa décennie, marque une décrue du box office. Il réalise 97,6 millions de dollars de recettes, contre 126,4 pour l'opus précédent, au budget équivalent de sept millions. En France, il enregistre  2 873 898 entrées, contre 3 053 913 pour Vivre et laisser mourir. Outre le moindre effet de surprise suscité par Roger Moore, le public a sans douté été troublé par l'inclination humoristique très marquée du film, où de nombreuses innovations viennent se mêler aux recettes éprouvées. James Bond revient prochainement, avec des producteurs enclins au recentrage et disposés à casser leur tirelire afin de relancer la saga.

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3. L'ESPION QUI M'AIMAIT
(THE SPY WHO LOVED ME)

– But James, I need you !

– So does England !

Quelques mois avant le lancement de la seconde saison des New Avengers (le 17 novembre), c'est à la date aussi symbolique qu'incontournable du 07.07.77 que le public londonien découvre les nouvelles aventures de James Bond, en présence de la Princesse Anne. Après les résultats mitigés de L'Homme au pistolet d'or, L'Espion qui m'aimait va constituer l'occasion de relancer la franchise, en capitalisant sur des recettes éprouvées, tout en démultipliant la dimension spectaculaire de ses diverses péripéties.

La production, échaudée après les innovations de l'opus précédent, va en effet en revenir aux canons du genre remontant à l'époque Connery. Dans ce  revival réside la force du film, mais aussi ses limites. Un repli, aussi abouti soit-il, ne saurait équivaloir à une création, même si les nostalgiques se sentiront ici véritablement choyés.

L'impression de se retrouver en terrain connu se ressent d'autant plus fortement que le scénario ressemble trait pour trait à celui de On ne vit que deux fois. Cela vaut pour la progression générale mais aussi pour les détails : collaboratrice jetée aux requins, prisonniers conservés en vie – l'on se demande bien pourquoi –, final hautement pyrotechnique... Le metteur en scène, Lewis Gilbert, est également le même, tandis que Stromberg se substitue en dernier ressort à un Blofeld initialement prévu pour un prequel mais rejeté pour des raisons de droits.

Toutefois, malgré cette impression de redite, c'est bien l'aspect spectaculaire du film qui prédomine et laisse un impact durable sur le spectateur, alors que l'on double quasiment le budget par rapport à l'opus précédent.

Cela transparaît en premier lieu dans la profusion de somptueux paysages dont nous régale le film : montagnes enneigées, Sardaigne ensoleillée et davantage encore l'Égypte éternelle.  Que ce soit la Vallée des Rois, les rivages du Nil ou les impressionnants temples, la traversée du royaume des Pharaons autorise de superbes panoramas. On apprécie que le film prenne le temps d'approfondir la découverte de ces sites et de leur ambiance, à l'opposé du zapping insensé du Quantum of Solace.

 Ces endroits ne figurent pas que pour la carte postale mais bien pour servir d'écrin à de nombreuses scènes d'action à couper le souffle. Que cela soit pour la trépidante poursuite à skis, l'affrontement contre Requin dans le temple antique ou les assauts motorisés successifs, Gilbert manifeste une authentique maestria, tant dans la mise en scène que le montage. Grâce à un tempo idoine le spectateur s'immerge totalement dans ces péripéties hautes en couleur, se succédant sans désemparer.

Ce spectacle de haute tenue débute idéalement par une introduction à la chute hilarante (avec un Union Jack évoquant bien des souvenirs aux amateurs des Avengers !) et un générique grandiose, dont l'envoûtante mélodie interprétée par Carly Simon rencontra un succès mondial des plus mérités.

Mais L'Espion qui m'aimait atteint toute sa dimension grâce aux incroyables décors de Ken Adam, aussi variés que les paysages ou les scènes d'action. Le film devient un enchantement visuel grâce à l'élégance raffinée de la salle de commande de Stromberg, alliant l'esthétique du Grand Siècle à de sublimes vues sous-marines, accompagnées d'une mélodieuse musique classique, mais aussi aux formes élégantes et épurées d'Atlantis ou au gigantisme impressionnant de réalisme du Liparus.

Une extension des studios de Pinewood dut être construite pour permettre l'élaboration d'un ensemble aussi colossal et c'est presque un crève-cœur que de voir démoli un tel chef-d'œuvre. Il n'y a pas jusqu'au design de la Lotus de 007 auquel Adam n'ait apporté sa contribution, on peut d'ailleurs la considérer comme la plus belle des voitures de Bond, hormis la mythique DB5. L'Espion qui m'aimait, spectacle total, demeure l'une de ces trop rares circonstances voyant un authentique génie créatif disposer de moyens à la hauteur de ses conceptions.

Un autre attrait du film réside dans le fait que, même dans le cadre d'un retour général à des valeurs éprouvées, Roger Moore ne cherche  pas à singer Sean Connery. Il poursuit sa petite musique composée d'humour, de distanciation élégante et de glamour. On rit parfois franchement, comme devant sa mine paniquée face à Requin lors de l'affrontement ferroviaire. Finalement la spécificité du personnage ressort et, par contraste, s'apprécie davantage dans un cadre conventionnel, que dans une ambiance trop ouvertement orientée vers la comédie.

 On reste nettement plus réticent devant sa partenaire du jour, l'agent "Triple X", censée représenter le summum des services soviétiques et vantée dans la promotion du film comme un bouleversement : une partenaire féminine de la stature de Bond. Car enfin, hormis le gadget de la cigarette, qu'accomplit au juste le Major Amasova ? Elle apporte certes du piment à la première partie de l'histoire, où la compétition avec 007 et le ping-pong verbal se suivent avec un vrai plaisir, mais même là l'action repose avant tout sur Bond. Ensuite, rideau. On nous promettait l'élite, on a juste le lit.

À part prendre une douche ou appuyer sur un bouton de la Lotus, elle ne réalise alors plus rien, car cette histoire de vengeance, à laquelle personne ne croit, débouche bien entendu sur le néant. Son suivisme total et la manière dont Bond la sauve de la noyade nous ramène à Honey Rider, un autre coup d'œil dans le rétroviseur, pas forcément le plus heureux. On termine le film en se frottant les yeux et en se demandant ce que ce Triple X pouvait bien représenter de si redoutable.

Fort heureusement Barbara Bach se révèle, elle, irremplaçable, illuminant le film par sa grâce et sa beauté, tandis que son accent slave se montre irrésistible. Sa robe de soirée s'avère particulièrement incendiaire et son jeu, non dénué d'attrait, s'accorde joliment à celui de Roger Moore. On ne peut que regretter que la Détente s'en vienne désamorcer leur rivalité, privant l'intrigue d'un ressort primordial.

Un autre regret provient de Stromberg, non pas pour le personnage, mégalomane et effroyable à souhait, mais pour son interprète. Curd Jürgens a bien entendu connu une carrière marquante (Et Dieu créa la femme, La Dernière Valse…), apportant souvent une vraie présence à ses rôles, mais il semble ici totalement figé et engoncé, presque fossilisé. Cette déception se renforce par une mort totalement grotesque, où les balles de 007 occasionnent des mimiques véritablement outrées. De plus le parallélisme avec On ne vit que deux fois force à comparer sa prestation à celle du génial Donald Pleasence, ce dont il pâtit douloureusement.

De plus, le duo emblématique adversaire de Bond/tueur invincible s'avère ici particulièrement déséquilibré, tant s'impose Requin, joué par le formidable Richard Kiel. Requin, c'est l'alliage réussi de Terminator et de Tex Avery : sa manière de toujours revenir, jointe aux gags burlesques que constituent les catastrophes s'abattant sur lui, provoque un irrésistible effet comique, sans même parler de sa célèbre dentition. "Saws" indique également le maintien du suivisme caractéristique de l'époque Moore car son nom correspond au titre original des Dents de la mer, chef-d'œuvre de Spielberg venant de stupéfier le public en 1975 (Spieberg fut lui-même pressenti pour réaliser L'Espion qui m'aimait).

Qu'importe, Requin s'impose bien comme l'adversaire idéal de 007 version Roger Moore, suffisamment impressionnant pour demeurer crédible et d'une drôlerie irrésistible, ne reculant pas devant le pastiche. En ce sens, contrairement à Vivre et laisser mourir, sa "scène de train" ne souffre pas de la comparaison avec celle de Red Grant car contournant l'obstacle sur son versant humoristique.

Troisième larronne de l'opposition, la sublime Caroline Munro ne laisse qu'un regret : la brièveté de son rôle. La plus belle des Anges de la Mort des Avengers, reine des nanars de Science-fiction, crève littéralement l'écran par sa sensualité. Il suffit à Naomi de quelques furtives apparitions pour se graver indélébilement dans la mémoire du spectateur. Pour une fois on va en vouloir à Q !

L'on remarque également la présence de Valérie Leon comme  réceptionniste de l'hôtel. Tout comme Caroline Munro, elle fut un membre émérite de la cohorte de jeunes femmes particulièrement accortes apparaissant régulièrement dans les productions de la Hammer, mais elle reste surtout remémorée pour ses publicités et son rôle de  dominatrice toute de cuir vêtue qui en faisait voir de toutes les couleurs au pauvre Inspecteur Clouseau dans La Malédiction de la Panthère Rose (1978).

Pour les autres seconds rôles agrémentant le film, on apprécie la découverte du général Gogol (l'excellent Walter Gotell, également apparu dans Bons Baisers de Russie) et de la Monneypenny russe, Roublevitch (Eva Ruber-Staier, Miss Monde 1969). Leurs interventions récurrentes vont par la suite astucieusement renforcer l'impression d'univers cohérent développé par la saga. On se plaira à comparer l'austérité monacale du Bureau de Gogol au confort très anglais de celui de M ! On a également le plaisir de retrouver en Kalba l'acteur français Vernon Dobtcheff, qui participa à trois reprises aux Avengers. On reconnaîtra également dans le rôle du malheureux fiancé de Triple X Michael Billington, connu pour son rôle du Colonel Paul Foster dans UFO.

Au final,  L'Espion qui m'aimait apparaît comme un récit d'aventures absolument trépidant, doublé d'un ambitieux spectacle visuel parfaitement abouti, justement récompensé par une nomination à trois Oscars artistiques. Entre suivisme de la mode et recyclage des reliques du passé, on souhaiterait tout de même que les 007 de l'époque Moore se montrent plus créatifs.

Avec un budget parfaitement imposant pour l'époque de 13 millions de dollars (près de deux fois plus important que le précédent) L'Espion qui m'aimait représentait un enjeu crucial pour 'Cubby' Broccoli, désormais seul maître à bord. Les résultats se montrèrent à la hauteur des espérances, avec 185,4 millions de dollars de recette contre 97,6 pour L'Homme au pistolet d'or. En France le box office s'éleva à 3 500 993 entrées, contre 2 873 898 précédemment.

Le film constitue donc également la belle histoire d'un pari aussi osé que couronné de succès, encourageant son auteur à aller encore plus loin lors de l'opus suivant, Moonraker.

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4. MOONRAKER
(MOONRAKER)

– You have arrived at a propitious moment, considered to be your country's one indisputable contribution to Western Civilization : afternoon tea. May I press you to a cucumber sandwich ?

Le 26 juin 1979 Londres découvre les nouvelles aventures de James Bond, intitulées Moonraker. Et non pas Rien que  pour vos yeux, comme l'annonçait pourtant en 1977 L'Espion qui m'aimait, dans le traditionnel message du générique de fin. Mais comment s'expliquait un tel bouleversement, inédit jusque là ?

Tout simplement la période Roger Moore renouait avec l'un de  ses vieux démons : le suivisme forcené de la mode. Or, les années 70 viennent d'enregistrer plusieurs grands succès au cinéma dans le domaine de la Science-fiction, en particulier Rencontre du troisième type et La Guerre des étoiles, tous deux sortis précisément en 1977.

Avec un opportunisme passablement vénal les producteurs vont tenter de prendre en marche le train du succès. L'opération est menée avec fracas (envol du budget, tentative avortée de faire coïncider le lancement du film avec le décollage de la première navette) mais aussi manque de discernement. En effet, l'esprit des James Bond va se voir dénaturé par une incorporation massive d'éléments exogènes, lui faisant perdre sa précieuse spécificité au profit d'un récit peu relevé et inférieur à ses modèles. La leçon de Vivre et laisser mourir a été oubliée : une science-fiction caricaturale et sans génie va  polluer le film, tout comme jadis l'accumulation des clichés les plus éculés de Blaxploitation. On ne gagne rien à se renier, surtout pour s'élancer dans des voies sans issues.

L'aventure achève de basculer dans le ridicule du fait de nombreuses maladresses pour le moins confondantes. Le thème de l'apocalypse programmée par un malade mégalomane désirant se bâtir son propre Jardin d'Eden évoque à l'identique celui de l'opus précédent, suscitant une redite trahissant un manque d'ambition et d'imagination pour le moins contrariant.

Le film ne recule pas devant certains « hommages  » (emprunts) manifestes, comme la reprise du légendaire indicatif de Rencontre du troisième type accompagnant un digicode, voire le "Ainsi parlait Zarathoustra" de Richard Strauss, déjà employé avec un éclat unique dans la première partie de 2001 : L'Odyssée de l'espace, lors du lancement de la chasse dans la résidence de Drax.

Le pire demeure néanmoins le ridicule achevé de la pseudo bataille spatiale réalisée à grands coups de rayons lasers et de tenues en papier aluminium, dans un ensemble très disco. Sarah Brightman et les Hot Gossip en restitueront d'ailleurs très fidèlement l'ambiance l'année suivante dans le clip kitchissime  de I Lost My Heart to a Starship Trooper. Avec de nouveau Strauss en ouverture…

La volonté acharnée de vouloir ainsi adapter à marche forcée tous les ingrédients de 007 (base du méchant, bataille finale, girls…) au moule de la science-fiction basique finit tout simplement par provoquer le rire. Les amateurs de la « littérature spéculative », comme on a longtemps dit en France, éprouveront, eux,  quelques réels agacements devant la vision réductrice et idiote qu'en offre ce film.

Les faiblesses du film ne se limitent malheureusement pas à cette sortie de route. En effet, Moonraker apparaît comme un Bond particulièrement statique et verbeux, où les scènes de dialogues guère percutants se multiplient, tandis que les scènes d'action réellement au-dessus du lot brillent par leur rareté. En dehors de la séquence d'ouverture, tout juste distingue-t-on quelques saillants : la centrifugeuse emballée ou la bataille des téléphériques. Les chiens lâchés aux trousses de la malheureuse Corinne Dufour nous valent une scène certes à la féroce cruauté, hélas en partie éventée par le fait que la belle ait eu le temps de mettre des chaussures de sport particulièrement voyantes… De même, M, Q et Moneypenny n'ont guère de dialogues croustillants à défendre... Lewis Gilbert semble moins énergique et audacieux que lors de L'Espion qui m'aimait, rejoignant le faible ouvrage réalisé par Hamilton pour Vivre et laisser mourir.

Il faut dire que les deux films se rejoignent par la trame très mince du scénario, dans les deux cas un simple prétexte pour justifier les déplacements de 007. Précisons que l'histoire n'a pratiquement plus rien à voir avec le roman de Fleming. Il s'agit de la reprise d'un film méconnu de 1966, Ramdam à Rio (avec Mike Connors), au thème très proche et lui-même pastiche de 007. Tout cela, avec une accentuation concomitante de l'aspect comique du 007 de Roger Moore, produit un récit déséquilibré par une place trop important accordée à un humour d'ailleurs souvent assez sot et enfantin (on commence à viser la cible jeune, devenue essentielle pour un succès au cinéma).

Les gags démonstratifs se succèdent (lutte dans la verrerie, passage de l'ambulance, ineptie de la gondole motorisée…) et il faut bien dire que l'on pense à une version au premier degré total du Magnifique quand Bond abat un lointain sniper dissimulé dans un arbre, tout comme Bob Saint-Clar depuis la voiture de Tatiana. Trop de pastiche tue le pastiche mais aussi l'intensité dramatique du film.

Un dernier élément vient saper la crédibilité du film : la surabondance du placement de produits, jusqu'à l'indigeste. Ce phénomène s'observait bien entendu dès l'époque Connery, mais l'on passe ici véritablement de l'artisanal à l'industriel ! Alors que la société Film Media Consultant devient en coulisse le bras armé d'EON en ce domaine, on assiste non seulement à la multiplication de messages peu subtilement placés (un summum à peine croyable est atteint avec les divers panneaux publicitaires devant lesquels passe l'ambulance) mais aussi à un changement de nature des produits.

Auparavant l'on se cantonnait au luxe (Champagnes, montres...) désormais l'on ne rechigne plus à musarder du côté de la consommation de masse, avec notamment le soda Seven Up ayant visiblement investi beaucoup dans l'affaire. Cette tendance ne fera que se confirmer par la suite, conférant à certains 007 le profil de vrais catalogues publicitaires.

Et pourtant tout n'est pas uniformément mauvais dans Moonraker. La mélodieuse chanson de John Barry nous permet de retrouver Shirley Bassey, à laquelle les génériques de James Bond réussissent toujours admirablement. Hormis une double absurdité initiale (un 747 de ligne capable de transporter une navette et celle-ci voyageant avec le plein de carburant…), la séquence d'ouverture reste un chef-d'œuvre du genre, sans doute l'une des plus spectaculaires et justement  célèbres de cet exercice de style.

Filmer une cascade aussi insensée que ce vertigineux duel en chute libre nécessita 88 sauts à 3 000 mètres d'altitude et une logistique insensée. Le résultat se voit à l'écran, avec des images d'un réalisme criant. Il est donc dit que Moonraker peut dépenser avec efficience son considérable budget ! Les décors toujours admirables de Ken Adam en constituent une autre illustration avec une base de lancement finalement plus impressionnante que la station spatiale. Les superbes paysages de rigueur répondant à l'appel, avec  Venise et Rio justement mises à l'honneur.

Le public hexagonal éprouvera également un vrai plaisir devant la touche française très marquée du film, inédite depuis Opération Tonnerre. Une importante partie du tournage se déroula en effet en France (notamment pour des raisons fiscales), les immenses décors de Moonraker mobilisant notamment les studios de Billancourt, Boulogne et Épinay. Beaubourg et son modernisme contribuèrent également aux industries Drax. Vaux-le-Vicomte et ses jardins apportent leur magnificence d'un goût parfait, de même que le château de Guermantes.

Cette dimension française nous permet également de découvrir nombre de comédiens français bien connus, dispersés tout au long du film dans des apparitions parfois improbables. Découvrir un Jean-Pierre Castaldi ou un Georges Beller (entre autres) dans un 007 reste plaisant. On avouera un coup de cœur particulier pour Guy Delorme, second rôle émérite du cinéma et de la télévision des années 60, voué aux rôles de félons et de spadassins, que l'on retrouve ici parfaitement dans son emploi mais trop brièvement.

Mais l'apport principal de notre beau pays à Moonraker demeure ce grand comédien français qu'est Michael Lonsdale, au timbre si particulier. Il se montre impérial dans sa composition d'un Drax à l'ironie acérée, homme du monde dont le raffinement dissimule une folie mégalomaniaque d'une noirceur rarement atteinte par les autres adversaires de Bond.

Le ténébreux Lonsdale (à l'anglais parfait) intériorise éloquemment cette déviance morbide et flirtant avec le nazisme : Drax sera  un adversaire dont la déviance s'exprime par un sadisme glacé et un délire débité sur un ton faussement paisible, particulièrement déstabilisant. Sa brusque explosion de colère contre Requin n'en prend que plus d'impact, stupéfiant le spectateur. La prestation de Lonsdale s'impose comme le sauf-conduit d'un film qu'elle sauve de la déroute. On notera cependant une impossibilité supplémentaire quand les hurlements de Drax se poursuivront dans le vide : il est bien connu que, dans l'espace, personne ne vous entend crier.

On craint un moment que le tandem proverbial génie du mal/tueur inexorable ne puisse marcher que sur une seule jambe, tant le sbire ninja de Drax manque de personnalité, même si performant au combat. Heureusement il a la bonne idée de prestement quitter la scène, au profit du toujours imposant Requin. Celui-ci apporte un vrai coup de fouet à l'opposition mais l'on regrette que la prédisposition marquée du film pour un humour peu subtil s'étende jusqu'à lui. L'Espion qui m'aimait lui avait apporté un équilibre parfait entre menace et drôlerie, mais cette dernière prédomine bien trop ici, le personnage devenant totalement cartoonesque. On a franchement l'impression de voir Vil Coyote traquer Bip Bip !

On atteint un paroxysme avec le final voyant Requin et sa blonde dulcinée saluer avec le sourire 007 tandis que la station part en morceaux… C'est d'une crétinerie stupéfiante, même si l'amateur des Avengers s'amusera à comparer le destin de Jaws à celui de Tara King, tous deux en orbite aux dernières nouvelles connues…

Roger Moore, qui commence doucement à prendre de l'âge, défend toujours excellemment sa version de Bond. Il conserve son panache et son brio au personnage, y compris au milieu des situations les plus déconcertantes. Il a fort  à faire car sa compagne du jour ne vient que médiocrement à la rescousse. Lois Chiles (Dallas) est une fort jolie femme, mais la fadeur de son jeu rejoint le peu d'éclat de Holly Goodhead. Après le Major Amasova, les auteurs s'amusent à susciter une nouvelle pseudo rivale à 007, cette fois issue de l'Ouest. Bien entendu cela tourne encore plus court que précédemment, avec une comédienne de plus dépourvue de la flamme dégagée par Barbara Bach. Sa manière d'annoncer « C'est notre dernière chance, James !» au moment de détruire la dernière capsule nous vaut un grand moment d'humour involontaire. On se croirait vraiment dans une caricature narquoise de Star Trek.

 Au-delà de cette personnalité peu relevée, reconnaissons à Moonraker de se montrer peu chiche en figures féminines (étrangement silencieuses la plupart du temps). Il s'agit là d'un domaine où la France se devait de se montrer à la hauteur de sa réputation et le gant se voit relevé. Blanche Ravalec (Dolly, reconvertie dans le doublage), Anne Lonnberg (la guide), Catherine Serre (Comtesse Lubintski, Le Gendarme et les Gendarmettes) ou bien encore la rousse Françoise Gayat (Lady Victoria Devon) mettent fort bien en valeur  leurs personnages.

Corinne Cléry, révélée en 1976 par le sulfureux Histoire d'O, domine cependant ce charmant aréopage par sa grâce et le joli brin d'authentique talent qu'elle manifeste. On ne peut que regretter que sa carrière se soit essentiellement limitée par la suite à des productions cantonnées au marché italien. Notons qu'en 1979 elle retrouvera Richard Kiel et Barbara Bach dans L'Humanoïde (1979), nanar SF gratiné au dernier degré (vraiment), que l'on ne peut que vigoureusement recommander.

La très sensuelle Manuela clôt ce défilé de charme. Elle ne doit probablement son salut face à Requin que du fait de la mort de Corinne Dufour. Deux de ses collaboratrices assassinées dans le même film, cela aurait pu porter préjudice au prestige du Monsieur.

Two is a crowd

Moonraker, apprécié avec modération par une grande partie des fans de 007, constitue  la preuve par l'exemple des ravages que le manque d'ambition narrative et le suivisme à tout crin peuvent susciter. C'est d'autant plus rageant que les talents artistiques et d'interprétation n'y font pas défaut, bien au contraire, mais asservis à une histoire totalement hors sujet dans le cadre d'un James Bond.

Moonraker, le plus cher des 007 de Roger Moore, marque un véritable big bang budgétaire, avec 34 millions de dollars, pour seulement 13 consacrés à L'Espion qui m'aimait. Le public suivit, avec des recettes perçant pour la première fois le plafond des 200 millions de dollars (202,7), un exploit qui devra attendre Goldeneye pour être renouvelé. Par la suite le box office de Moore ne cessera de décroître. En France (sortie le 10 octobre), il réalisa 3 971 274 entrées.  La décrue ultérieure allait s'avérer également inexorable dans l'Hexagone.

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5. RIEN QUE POUR VOS YEUX
(FOR YOUR EYES ONLY)

– I don't expect you to understand, you're English, but I'm half Greek and Greek women like Elektra always avenge their loved ones !

James Bond entame une nouvelle décennie d'aventures le 24 juin 1981, lors d'un douzième opus marquant un retour sur Terre bienvenu après ce braconnage sur les domaines de la mauvaise Science-fiction que représenta Moonraker.

Cette volonté de retour aux sources s'exprime avec éloquence dès la séquence d'introduction. Celle-ci nous propose en effet un véritable voyage dans le passé, avec la référence émouvante à Tracy et la surprenante résurgence de Blofeld. De par les problèmes de droit déjà rencontrés lors de L'Espion qui m'aimait, son nom n'est certes pas prononcé, mais aucun détail ne manque à la reconstitution historique, du chat au costume, en passant par la minerve évoquant elle aussi Au service secret de sa majesté. La séquence se montre virevoltante à souhait, tandis que son rythme effréné s'accompagne d'un montage parfaitement minuté. L'on se régale, d'autant qu'une splendide vue aérienne du centre de Londres vient encore rehausser le spectacle.

Après cette entame très réussie, le générique se montre également très classique dans ses effets visuels et sa mélodie un tantinet sirupeuse, même si l'on observe une innovation avec l'apparition de l'interprète, Sheena Easton (incarnant Caitlin, l'épouse de Sonny Crockett dans Miami Vice !). Par la suite, malgré la référence finale et la présence du peu va-t-en-guerre Général Gogol, le récit va développer une intrigue totalement centrée sur l'espionnite de la Guerre Froide, jusqu'à retrouver des intonations parfois similaires, sur un mode mineur, à Bons baisers de Russie.

Relatif réalisme des péripéties, quasi absence de gadgets, chasse au trésor autour d'un appareil de cryptographie concourent à cette impression de déjà vu. Toutefois la copie, certes de fort bonne tenue, va tout de même se révéler inférieure à son modèle.

En effet, alors que l'intrigue de Bons baisers de Russie constituait un modèle de maîtrise de la progression dramatique et d'unité du récit, celle de Rien que pour vos yeux se fractionne de manière bien trop marquée en trois fragments, uniquement reliés par le vague fil rouge de la traque de Locke.

L'hétérogénéité de l'histoire, sans douté liée à la diversité de sources puisées dans différents écrits de Fleming, entache son intensité, d'autant que les trois histoires narrées (deux apéritives avant la principale), résultent très différentes dans le ton et le déroulement.

La partie espagnole se résume à une cavalcade tonique et parfaitement distrayante. On apprécie les superbes paysages ibériques, tandis que la participation des habitants insuffle un naturel chaleureux très communicatif. L'action reste trépidante et sans temps mort, avec des cascades automobiles du meilleur cru. La présence de notre Deux-chevaux nationale apporte un humour bienvenu, par son contraste vis-à-vis des voitures de haut standing de 007 (dont la fabuleuse Lotus tirant ici sa révérence).

On apprécie que le 007 de Roger Moore demeure fidèle à lui-même dans la fantaisie, tout en délaissant les excès cartoonesques de Moonraker. La courageuse Deudeuche jaune remplit vaillamment son contrat (on ne peut s'empêcher de penser à la bonne sœur du Gendarme), avec bien entendu  à la clé le placement de produit coutumier de la série, Citroën développant parallèlement une série limitée de « 2CV 007 » très médiatisée !

On notera également une musique hispanisante pouvant paraître quelque peu caricaturale, mais de fait elle correspond aux standards de la musique populaire des coplas espagnoles de la période (Manolo Escobar et consorts). Un joli clin d'œil !

Après cette corrida mouvementée, c'est un véritable coup de froid qu'occasionne la deuxième partie. La manière qu'a John Glen de nous faire visiter systématiquement toutes les installations de la station de Cortina d'Ampezzo, bâties pour les Jeux Olympiques d'hiver de 1956, devient à la longue réellement besogneuse, jusqu'à s'assimiler à un dépliant publicitaire. Pourquoi s'acharner avec tant d'obstination à tenter de tuer Bond, alors que Kristatos est en train de nouer son intrigue ?

Hormis le budget conséquent, on se retrouve confronté à une structure classique des séries Z, où les péripéties les plus abracadabrantes se succèdent sans réelle justification.

On s'ennuie rapidement, d'autant que tout cela a été déjà vu ailleurs, notamment dans Au service secret de sa majesté. L'utilité de cet encart totalement artificiel  reste des plus floues, d'autant qu'il aurait pu s'insérer harmonieusement dans le tronçon grec de l'histoire, en lui apportant davantage de substance. Le comble demeure sans doute l'affrontement contre les hockeyeurs, versant totalement dans la parodie. Le spectateur adepte du slasher movie éprouvera cependant la fugitive impression que 007 affronte JasonVoorhees, ce qui pourra divertir certains. Devant un manque total d'intérêt, il faut bien chercher celui-ci là où il n'est pas.

À l'issue des ces deux préludes, on finit enfin par pénétrer dans le segment principal, ce dernier s'avérant fort heureusement une vraie réussite. Les scènes d'action se montrent bien plus riches et efficacement insérées dans le récit que précédemment, avec à la clé des passages réellement spectaculaires. On apprécie particulièrement la séquence sous-marine, plus variée et concise que les mêlées confuses et trop étirées d'Opération Tonnerre. John Glen, qui deviendra le réalisateur attitré de 007 durant l'ensemble des années 80, démontre un réel savoir-faire et un sens aigu du minutage lors de l'attaque impeccablement réalisée de l'entrepôt de Kristatos, mais aussi durant cet éprouvant moment de suspense que représente la périlleuse escalade du monastère par Bond.

Sans atteindre des cimes (paradoxalement), le spectacle reste constamment de qualité, renouant avec une ambiance  007 de bon aloi, notamment durant la scène du casino. Dans l'impressionnant décor des météores ou l'azur de l'onde, les paysages grecs distillent un enchantement permanent, la Méditerranée s'imposant toujours comme un parfait écrin pour les exploits de Bond. Les amateurs des Avengers apprécieront le recours à un perroquet détenteur d'un renseignement crucial, comme pour ce cher Captain Crusoé !

Ils sont cependant bien davantage encore à la fête grâce à la présence de Julian Glover (L'Empire contre-attaque, Indiana Jones et la Dernière Croisade…), une figure régulière de la série avec à son actif  pas moins de quatre participations particulièrement relevées. Il apporte une dimension supplémentaire à Aris Kristatos, sa retenue très britannique contrastant avec une cruauté parfois baroque. Il reste certes moins flamboyant et dans la démesure que nombre d'adversaires de 007 mais ceci correspond avec justesse au moderato cantabile retenu pour ce film. Sa trouble relation avec sa protégée et la cruauté manifestée lors de la tentative d'exécution nautique de Bond et de Melina font tout de même de lui un criminel hors normes.

Malheureusement Kristatos se retrouve bien seul face à 007. Les autres opposants du jour se résument à une masse indifférenciée de tueurs, maladroits comme aux plus beaux jours du SPECTRE, tandis que les quelques figures s'en extirpant manquent cruellement de substance. Locke ne dégage que bien peu d'aura, joué par un Michael Gothard singulièrement inexpressif, dont les apparitions silencieuses et trop répétitives en Italie affleurent au ridicule. En tueur blond, forcément blond, du KGB, Kriegler ne va guère au-delà du statut de l'armoire à glace bas du front. La volonté minimaliste de Rien que pour vos yeux devient ici  quelque peu exagérée, un peu de panache seyant bien aux adversaires de Bond. Une bonne surprise demeure cependant : la trop brève participation de cet excellent acteur qu'est Charles Dance.  Cette brillante personnalité du théâtre britannique nous a régalé de méchants classieux et hautement jouissifs dans Golden Child (1986) et dans  Last Action Hero (1993), mais aussi d'un superbe Ian Fleming pour la télévision britannique en 1989. Le casting de Rien que pour vos yeux aurait été bien inspiré de lui confier le rôle de Locke, tout en dynamisant celui-ci. Dommage !

Roger Moore continue à convaincre dans son incarnation de Bond. Il insuffle toujours la même classe et un humour aussi pétillant au personnage, tout en se montrant plus convaincant que de coutume dans les scènes d'action. Le duo antinomique formé avec le pittoresque Milos Columbo (et le cabotinage divertissant de Chaim Topol) fonctionne à merveille. L'élégance du comédien fait que le refus de 007 de passer à l'acte avec la très jeune Bibi demeure plausible. La différence d'âge entre Moore et ses partenaires féminines (trente ans ici !) commence cependant à poser problème. Certains remplaçants éventuels sont d'ailleurs envisagés, tels Ian Ogilvy, qui lui avait succédé dans le rôle de Simon Templar, mais Moore demeure bien incontournable.

Après les scènes équivalentes assez ternes de Moonraker, les dialogues avec Q et Monneypenny retrouvent leur pétillement et leur amicale aspérité. Mention spéciale à l'apparition de Q en prêtre orthodoxe, on apprécie vivement que le film lui réserve une vraie place, y compris en l'absence de gadgets.

Hélas, M ne répond pas cette fois à l'appel, le formidable Bernard Lee, qui aura tant apporté à la série depuis ses débuts, nous ayant quitté au début de cette année 1981, des suites d'un cancer l'ayant déjà tenu éloigné du tournage. On approuve le tact de ne pas lui avoir désigné de successeur, mais les auteurs auraient tout de même pu trouver une explication plus plausible à son absence que des vacances… Comme si M n'était pas homme à interrompre un congé quand le péril menace l'Angleterre ! Inévitablement le tandem formé par le ministre de la défense et Bill Tanner fonctionne avec moins de succès, leur relation avec Bond ne pouvant qu'être dépourvue de la sympathie bougonne et des duels verbaux si plaisants caractérisant la collaboration au long cours entre Bond et son supérieur si British. On retrouve ici une faiblesse des premières saisons des Avengers, où le savoureux One-Ten, ayant des rapports finalement très similaires avec Steed, se verra supplanté par une succession de dirigeants bien moins intéressants. M nous manquera.

Quels que soient sa beauté, son talent et la grande carrière qui fut la sienne ultérieurement, il nous faut bien convenir que Carole Bouquet constitue l'autre vraie faiblesse de ce film émietté. Son jeu encore peu subtil, tout en poses affectées, se voit de plus crucifié par un phrasé français vraiment emprunté et sonnant faux : cette manière de débiter « Rien que pour vos yeux »... L'ensemble de la VF du film paraît d'ailleurs d'une mauvaise qualité étonnante.

Carole Bouquet fait ses classes mais, alors que la dimension tragique et guerrière de Melina  constituait un pari intéressant, elle dépouille son personnage de l'essentiel de sa force. Une certaine froideur mystérieuse propre à l'actrice convenait beaucoup mieux à son rôle de l'alors récent Buffet froid (1979) qu'à Melina Mavelock. Demeurent néanmoins une élégance finalement très française et des yeux magnifiques justifiant à eux seuls le titre du film !

 Entre la jeunesse de Bibi et le deuil de Melina, Rien que pour vos yeux demeure sans doute le 007 le plus austère qui soit. Malgré un physique avenant, la protégée de Kristatos se montre d'ailleurs particulièrement crispante à force de vulgarité crasse et d'idiotie rayonnante. Son interprète, Lynn-Stolly Johnson, était alors une authentique patineuse professionnelle se reconvertissant avec un succès mitigé au cinéma. On pardonnera beaucoup à Kristatos pour l'avoir supportée aussi longtemps. Malgré la piscine espagnole aux nombreuses naïades (dont un transsexuel), la seule figure féminine d'importance demeure la Comtesse Lisl. Le personnage reste assez limité, même si interprété avec brio par Cassandra Harris, épouse de Pierce Brosnan, avec qui elle tourna à plusieurs reprises dans Remington Steele. Elle devait disparaître des suites d'un cancer en 1991, à 39 ans, peu de temps avant que son mari ne prenne la relève de Dalton.

Malgré sa construction fragmentée et une Carole Bouquet passant à côté de son sujet, Rien que pour vos yeux présente le grand mérite de nous offrir un spectacle solide et de qualité, au grand soleil de Grèce. Son classicisme prononcé véhicule un réalisme bienvenu, après les frasques spatiales de l'opus précédent. Avec le recul il apparaît comme un salutaire intermède, alors que s'annonce cet autre monument du kitch le plus extrême que constituera Octopussy.

D'un budget plus modeste  que Moonraker (28 millions de dollars contre 34), Rien que pour vos yeux marque également un relatif affaissement de recettes demeurant absolument considérables (194,9 millions contre 202,7). En France, sorti le 10 octobre 1981, il connaît également une baisse des entrées, passant de 3 971 274 à 3 181 840.

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6. OCTOPUSSY
(OCTOPUSSY)

– Oh, James. James !

Le 6 juin 1983, le Prince Charles et Lady Diana présidaient la première londonienne des nouvelles aventures de James Bond, mystérieusement intitulées Octopussy.

Espérons que le couple princier ait ressenti quelque amusement face à l'humour ridicule ou involontaire déversé à grands seaux par le film, tant ce dernier se montre unanimement désolant par ailleurs.

En plombant définitivement la production, le tout premier élément à doucher l'enthousiasme du spectateur demeure l'argument général du récit, d'une rare ineptie. Cette histoire d'un officier soviétique planifiant un attentat atomique en le dissimulant à sa hiérarchie, mais en se servant pour le financer des objets d'art précisément les plus surveillés du pays, tout en mêlant à la conspiration des éléments étrangers interlopes et une structure aussi folklorique que celle d'Octopussy, tient de la bouffonnerie la plus extravagante.

La crédibilité résiduelle que ce fatras pouvait encore éventuellement préserver se voit balayée par des ficelles scénaristiques de la taille d'un baobab (le père d'Octopussy) ou quelques failles abyssales. Pourquoi est-il si crucial pour Kamal Khan et Orlov de récupérer l'Œuf de Fabergé, alors qu'une multitude d'autres joyaux du Kremlin sont également des faux ? Le contrôle prévu va donc fatalement révéler la supercherie, que l'œuf soit récupéré ou non. Le tout à l'avenant.

L'histoire aurait pu simplement stagner dans une stupidité béate, mais elle parvient à verser dans le ridicule le plus absolu grâce au tsunami de kitch praliné déferlant lors de la romance entre 007 et Octopussy, baignée dans une esthétique de roman-photo de gare. Le rire perce rapidement sous la consternation, tant tout ceci paraît outré. Si les éditions Arlequin (ou Casanova pour les amateurs des Avengers…) lançaient une série 007, on sait désormais à quoi elle ressemblerait.

Les auteurs achèvent de clouer le cercueil d'Octopussy par l'humour pesant, et d'un goût franchement douteux, dont ils saturent le film : dialogues navrants des différents protagonistes, thème de 007 entonné pour charmer un cobra, Bond se lançant dans une imitation de Tarzan ou se déguisant en singe (007 est peut-être le King, mais ici il a l'air Kong), pitrerie clownesque, surabondance de gags sapant la poursuite dans la foule hindoue etc. Entre les plaisanteries énormes, les travestissements divers et les filles court vêtues d'Octopussy, on se croirait franchement à plusieurs reprises devant un pastiche écrit par Benny Hill.

Glen conserve son métier et son sens aigu du minutage lors de quelques scènes d'action réussies, comme cette ouverture performante à défaut d'être exceptionnelle, l'affrontement sur l'avion ou le suspense lié à la bombe (on oubliera miséricordieusement l'assaut carnavalesque sur le Palais de la Mousson).

Néanmoins, son film marque un contresens absolu. On peut adhérer à son idée d'un Bond plus réaliste (espionnite de la Guerre Froide mâtinée de Détente, moindre présence des gadgets...) mais à condition que cela donne lieu à des films d'espionnage ad hoc, relativement sérieux même si non austères (Bond restant Bond). Sans remonter jusqu'au chef-d'œuvre absolu de Bons Baisers de Russie, Glen lui-même a réussi cet exercice de style de manière cohérente dans Rien que pour vos yeux. Mais ici le choc entre cette vision et sa concrétisation par un scénario imbécile, un ton sirupeux et des gags plombés ne pouvait que résulter désastreux.

De plus Roger Moore, qui a su jusqu'ici parfaitement soutenir son personnage, se voit désormais atteint par la limite d'âge (56 ans en 1983). Même si le talent, le panache et la personnalité répondent toujours à l'appel, la nécessaire présence physique ne suit plus vraiment. Ceci pénalise les moments de séduction, mais bien davantage encore ceux d'action. Les spectaculaires cascades du film doivent immensément à une équipe de cascadeurs hors du commun, à l'étonnant courage physique. Malheureusement, malgré les héroïques efforts des coiffeurs, les raccords avec Roger Moore deviennent beaucoup trop voyants, de par la différence de gabarit et de masse musculaire désormais patente entre l'acteur et ses doublures.

Ce fait ne peut que restreindre l'efficacité de ces passages (un phénomène bien connu des amateurs des Avengers), d'autant que les tournages en décors demeurent particulièrement évidents. Roger Moore lui-même se montrait réaliste sur cette question, comme il le relate dans ses mémoires, et d'autres options furent effectivement envisagées, dont déjà Timothy Dalton. Mais la concurrence directe de Jamais plus jamais, le 007 "hérétique" de Kevin McGlory, porté par Sean Connery en personne, poussèrent les producteurs à ne pas risquer l'aventure d'un nouvel interprète, moins populaire que Moore.

Le salut d'Octopussy ne viendra pas non plus des adversaires du jour, parce que, là aussi, le film tient du prodige. Caricature totale du militaire mégalomane et enivré par le fumet des batailles, le général Orlov manifeste un premier degré digne d'une propagande du Komintern, d'autant que le cabotinage extrême de Steven Berkoff (Les Fossoyeurs, saison 4) souligne l'aspect schématique du personnage. Concernant la VF on se prend à rêver à un film où les Russes s'exprimeraient sans intonation particulière, et les Anglais avec un accent prononcé jusqu'à la farce. Le général Gogol reste lui toujours aussi malicieux et matois, fort heureusement.

Cependant Orlov se définit comme un modèle de justesse et de subtilité d'écriture comparé au nullissime Kamal Khan de l'ineffable Louis Jourdan. Ce comédien français cantonné aux rôles de bellâtres gominés donne ici un adversaire idiot, accumulant les phrases creuses d'un ton gourmé, se montrant régulièrement peu inspiré dans ses choix et d'un manque de charisme assourdissant, resté rigoureusement sans équivalent jusqu'au Dominic Greene de Mathieu Amalric (l'homme à la hache, Quantum of Solace). Ce pauvre Jourdan et son improbable personnage passent totalement au travers du film, alors que ce dernier multiplie de manière trop conséquente les ennemis de Bond, ne conférant à chacun qu'un espace limité. C'était précisément le moment où un acteur incisif aurait été absolument nécessaire.

Mais la crème de la crème reste tout de même le flamboyant Gobinda occupant l'essentiel de son temps à prendre la pose et à écarquiller de grands yeux méchants, tout cela pour aboutir à quelques coups d'épée (dans l'eau), aussi véhéments qu'inefficaces. Le talent de Kabir Bedi (Sandokan) ne trouve guère à s'exprimer, tandis que le couple mythique esprit diabolique/tueur de grande classe atteint ici son nadir.

On ne reconnaît tout simplement pas Maud Adams. La comédienne, qui nous avait offert une composition dense et sensible dans L'Homme au pistolet d'or, se montre ici totalement effacée. Il faut dire qu'elle a troqué un personnage à la douloureuse humanité pour une simple silhouette totalement irréelle. On ne croit pas un instant à cette absurde Octopussy digne de la plus mauvaise littérature à l'eau de rose, tandis qu'Andréa Anders demeurait d'un tragique fascinant, y compris dans la mort. Faye Dunaway aurait été un temps considérée pour le rôle, on ne perçoit honnêtement pas ce que même cette grande star aurait pu en tirer.

Aussi est-ce sans difficulté aucune qu'Octopussy se fait voler la vedette durant tout le film par son bras droit, la féline Magda à l'opulente crinière dorée et aux multiples dons, incarnée par l'incandescente Kristina Wayborn. On touche ici un autre défaut d'un film comptant beaucoup trop de personnages. Magda et Octopussy font à l'évidence doublon, une fusion (ainsi qu'un solide sevrage de kitch) aurait constitué une grande amélioration. Notons que l'on ne saurait dénier à Octopussy le mérite de la générosité en superbes déesses chaloupées, de la spectaculaire Bianca, si latina, à la soviétique Rublevitch que nous ne reverrons plus par la suite, en passant bien entendu par le bataillon de charme d'Octopussy et de nombreuses autres fugaces apparitions…

Et certes tout ne transparaît pas négatif dans Octopussy. Les cascadeurs accomplissent des prouesses, tandis que l'on découvre les splendeurs de l'architecture des grands Moghols, dont bien entendu le Taj Mahal. L'on n'omettra pas non plus le petit monde de 007, qui s'active ici plus que jamais, comme s'il sentait que le grand homme nécessitait singulièrement du renfort. Robert Brown se glisse avec naturel dans le personnage de M (qu'il occupera quatre fois, jusqu'à Permis de tuer), même si l'on ne retrouve pas les duels amicaux qui faisaient le sel de la relation entre Bond et son supérieur.

Les amateurs des Avengers éprouveront le vif plaisir de reconnaître en lui le diabolique Saul de Voyage sans retour ! Nous avons également  la surprise de découvrir une assistante à Moneypenny ! Le personnage demeure parfaitement anodin, mais provoque un dialogue particulièrement crépitant entre les deux vieux complices. La sympathie évidente entre Roger Moore et sa camarade Lois Maxwell fait réellement plaisir à voir. Q se montre en pleine forme, et n'hésite pas à se frotter aux dures réalités du terrain, notamment lors d'un épique atterrissage au beau milieu des furies déchaînées d'Octopussy, soudain particulièrement câlines ! Le passage ne résulte pas des plus légers, mais la sympathie ressentie pour Desmond Llewelyn emporte la décision.

Avalanche de kitch, personnages totalement improbables (même à l'échelle d'un Bond), dialogues et situations ineptes, acteur vieillissant… Octopussy, désigné de manière purement  incroyable dans sa promotion comme Le meilleur des Bond !, histoire de cibler le concurrent, constitue bien l'opus le plus faible de la saga (hormis Quantum of Solace, définitivement hors catégorie) et certainement le nanar le plus onéreux de l'histoire du cinéma.

Le film enregistra la considérable recette de 183, 7 millions de dollars (pour une mise de 27,5), ce qui le place certes derrière Rien que pour vos yeux, qui en rapporta 194,9 pour un investissement équivalent de 28 millions. Mais qu'importe, le principal objectif des producteurs se voyait, lui, bel et bien atteint, avec la défaite sans appel de Jamais, plus jamais (remake d'Opération Tonnerre), avec seulement 82,4 millions de dollars au box office pour un colossal budget de 36 millions. Sorry, Sean… En France Octopussy attira 2 944 481 spectateurs, contre 3 181 840 pour Rien que pour vos yeux et 2 582 054 pour Jamais, plus jamais.

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7. DANGEREUSEMENT VÔTRE
(A VIEW TO A KILL)

– Well my dear, I take it you spend quite a lot of time in the saddle.

– Yes, I love an early morning ride.

– Well, I'm an early riser myself.

Le 13 juin 1985 le public londonien découvrait les ultimes aventures de James Bond sous les traits de Roger Moore, avec A view to a kill. Le titre français, Dangereusement vôtre, apparaît astucieusement choisi, avec un clin d'œil à Amicalement Vôtre mais évoquant également l'épisode de Chapeau Melon et Bottes de Cuir intitulé Affectueusement vôtre !

Et en effet les amateurs des Avengers vont se trouver ici particulièrement à la fête, car Dangereusement vôtre apparaît bien avant tout comme le 007 de Patrick Macnee. Après une apparition idéalement sise dans la quintessence du style anglais qu'est le Derby d'Ascot (situé à deux pas de Windsor et associé à la famille royale), nous découvrons l'acteur en pleine forme, même s'il a inévitablement pris de l'âge depuis la fin des New Avengers, survenue huit années plus tôt.

Fort heureusement toujours doublé par l'excellent Jean Berger, Macnee défend avec conviction ce personnage original dans la saga qu'est Sir Tibett, Bond trouvant finalement beaucoup plus souvent des alliés étrangers (même si correspondants locaux de Universal Exports) qu'anglais. Cette touche britannique convenant idéalement à l'acteur et à son parcours se voit relayée par quelques autres excellentes idées comme la conduite d'une sublime Rolls-Royce ou le fameux passage du parapluie tendu par Roger Moore. On voit également Macnee manifester une véritable connivence avec les chevaux, le rôle demeurant parfaitement ciselé sur ce point tant l'équitation occupe une part importante dans sa vie !

On pourrait certes s'offusquer de voir le gaffeur Tibett en domestique faire-valoir de Bond, mais le personnage montre tout de même de l'initiative et il demeure surtout plaisant de voir le comédien incarner « un partenaire de » après avoir si longtemps occupé la place centrale ! Dangereusement vôtre porte ainsi à son zénith l'aspect toujours irrésistible des 007 de Roger Moore de poursuite du miracle des séries anglaises des années 60, une fastueuse période dominée par les figures de Patrick Macnee et Roger Moore (et du regretté Patrick McGoohan). Macnee signalera d'ailleurs dans ses passionnantes mémoires, écrites très peu de temps après le film (Chapeau Melon), que c'est bien à l'initiative de Roger Moore qu'il fut engagé. Une belle idée à mettre à l'actif de ce  grand comédien !

Pour l'anecdote on précisera que Macnee craignit longtemps un refus de la part d'Albert Broccoli, du fait de sa mauvaise humeur manifestée lors du départ d'Honor Blackman pour Goldfinger ; fort heureusement, il n'en fut rien ! Divertissant et si british, Tibett apporte une authentique valeur ajoutée à toute la première partie du film, au-delà même de l'affection que l'on peut porter à Patrick Macnee, tout juste pourra-t-on regretter le peu de panache de sa sortie...

Un autre élément particulièrement appréciable du film (évoquant lui aussi les New Avengers !) consiste en la trépidante visite de Paris qu'il nous propose. Cet élément toujours apprécié (le chauvinisme gaulois…) ressort ici bien plus développé que lors d'Opération Tonnerre. Il nous vaut un panorama très complet et oh ! combien tonique de plusieurs hauts lieux parisiens, à commencer par le fameux et hors de prix restaurant Jules Verne ! Cette poursuite frénétique n'est pas sans rappeler celle menée par Gambit dans Le Lion et la Licorne… Avec l'archétypal Aubergine, hédoniste et fort content de lui-même, le savoureux Jean Rougerie nous offre un portrait de Français dopé aux clichés amusants, comme seuls les Anglo-Saxons savent nous en offrir et digne du René Mathis des romans.

Les châteaux français réussissent décidément à James Bond, la splendeur de Chantilly faisant éloquemment écho à celle de Vaux-le-Vicomte (Moonraker). Des bateaux Mouches parisiens aux écuries du Prince de Condé, Dangereusement vôtre apporte la touche finale à une certaine inclination française des années Roger Moore (lieux de tournages, acteurs, vrombissante 2CV…).

L'intrigue évite un découpage excessif en se limitant à deux segments, les États-Unis succédant à la douce France. Cette nouvelle virée dans ce pays d'élection (et principal réservoir de spectateurs) de 007 boucle joliment la boucle de l'épopée de Roger Moore, les bayous de Louisiane laissant la place à San Francisco et à la Californie. San Francisco, ses dénivelés, ses édifices prestigieux, ses tramways, son Golden Gate, son port, ses secousses sismiques, ses rues… L'on se situe d'entrée en terrain connu, immortalisé par d'innombrables films et de célèbres séries télé, Dangereusement vôtre prenant agréablement le temps de nous faire visiter les lieux.

Le spectacle prend une tournure encore plus franchement américaine par la proverbiale poursuite automobile (le pesant shérif Pepper se voyant remplacé par un homologue nettement plus sympathique) et par l'amusant pastiche de Western que constitue l'attaque de la maison très connotée de Stacey Sutton. Aucun cliché ne manque à l'appel : puissant propriétaire cherchant à dépouiller une héritière esseulée, hommes de mains, héros solitaire tombant à pic, coups de carabine, bagarre spectaculaire, chute fracassant une balustrade etc.

Moore retrouve les lointaines sensations de Maverick et de The Alaskans, le public américain est flatté dans le sens du poil et les Européens se divertissent avec des moments d'action fort bien troussés, pimentés d'humour malicieux. La référence à la faille de San Andreas, et à l'épée de Damoclès qu'elle représente, frappera de même efficacement l'imagination locale, le plan de Zorin évoquant d'ailleurs celui de Lex Luthor dans le Superman de 1978. À peine quatre ans après le film, la faille devait d'ailleurs occasionner un séisme dévastateur près de San Francisco, causant 63 morts. Au total le versant américain du film, aussi opportuniste soit-il, se montre efficace et tout à fait percutant, couronné par le spectaculaire affrontement du Golden Gate.

Le scénario, art du dévoilement, se montre pertinent car ne révélant que progressivement le complot de Zorin, jusqu'à la surprise finale du zeppelin de poche. On apprécie également la profusion de dialogues et de situations humoristiques (avec un faible pour le passage de l'omelette...), un ensemble nettement plus relevé que lors d'Octopussy. Si l'histoire, très proche de celle de Goldfinger, ne se départit pas d'un certain classicisme, la mise en scène de Glen se montre alerte, le réalisateur veillant toujours à maintenir un rythme élevé de péripéties. Les scènes épiques, toutes parfaitement mises en valeur et au montage efficient, se succèdent durant tout le récit : poursuite de la tour Eiffel, course hippique mouvementée, camion de pompiers en folie, inondation de la mine, duel final vertigineux etc.

On regrettera cependant une scène d'introduction passablement médiocre, avec une énième scène de ski, évoquant par trop L'Espion qui m'aimait (jusqu'à inclure l'Union Jack) et forçant à comparer avec un Roger Moore alors bien plus jeune et athlétique. Un autre sujet d'agacement, mais qui va devenir propre à l'ensemble de la saga, s'avère une nouvelle fois la surabondance d'insertions de marques. Si l'on retrouve BP, un vieux compagnon de route déjà présent durant l'ère Sean Connery, c'est notre Michelin national qui tient ici le haut du pavé, avec pas moins de trois apparitions. On avoisine l'overdose.

Cette conformité aux canons de la série développée par l'intrigue se voit partiellement battue en brèche par le personnage de Zorin. Sa nature de sociopathe issu d'une expérimentation nazie lui confère une dimension authentiquement monstrueuse, assez inédite dans le défilé de cas psychiatriques déjà rencontrés par 007. Cet aspect déséquilibré et de totale indifférence aux émotions se voit éloquemment interprété par le grand Christopher Walken, une autre excellente idée du casting particulièrement haut en couleurs de Dangereusement vôtre. Spécialisé dans les rôles hors normes, qu'il interprète toujours avec un brio particulier (Annie Hall, Dead Zone, The King of New-York...), Walken apporte un véritable éclat à son personnage hautement improbable, tandis que les confrontations avec Roger Moore crépitent réellement.

Patrick Bauchau campe joliment le visqueux Scarpine, lui apportant la même élégance mâtinée d'apparente nonchalance qu'il manifestera plus tard dans Le Caméléon et plusieurs autres grandes séries. Par contre le Dr Mortner, avec son accent caricatural et son monocle, semble singulièrement lesté en clichés, jusqu'à parfois laisser entrevoir le fameux Colonel Klink. Pour son ultime apparition le Général Gogol nous offre un nouveau récital divertissant, tandis que l'on reconnaît parmi ses gardes du corps l'ineffable Dolph Lundgren. Celui-ci doit cette première et fugitive apparition à l'écran à sa relation avec Grace Jones, quelques mois avant d'exploser dans Rocky IV, en novembre de la même année.

Il faut bien avouer que Grace Jones représente un vrai talon d'Achille pour le film, tant son personnage, déjà caricatural et sans humour, se voit de plus desservi par sa piètre prestation d'actrice. Son jeu se limite en effet à son impressionnante présence physique et à quelques expressions faciales particulièrement outrées. On finit par se demander si le caractère taciturne de May Day ne représente pas en fait un principe élémentaire de précaution... May Day véhicule également un contresens absolu extrêmement dommageable pour le film. Alors que, s'inscrivant dans la tradition bondienne la plus éprouvée, le récit converge vers un affrontement spectaculaire entre 007 et May Day, la tueuse hors normes du jour, les deux larrons finissent par fraterniser sous nos yeux ébahis !

On comprend que les auteurs aient voulu risquer une transgression permettant de différencier le film de ses prédécesseurs, en opposant Bond à une femme, mais rester ainsi au milieu du gué du fait de conventions encore prégnantes en 1985 constituait la pire des solutions.  Au moins Requin avait-il eu l'occasion de croiser quelque peu le fer avec Bond dans Moonraker avant de passer de l'autre côté de la barrière. L'heure d'une Xenia Onatopp n'était pas encore survenue et l'un des pans essentiels de l'intrigue perd toute sa substance, causant une vraie frustration chez le spectateur.

Toutefois le personnage comporte un aspect réellement positif, car il couronne la très jouissive touche 80's du film. La jamaïcaine Grace Jones reste effectivement l'une des icônes de cette décennie passionnante et si sujette aux excès croquignolets. Chanteuse, mannequin et actrice, elle marqua réellement l'esthétisme de l'époque, y compris par des publicités hallucinées au style cher à son compagnon, le créatif Jean-Paul Goude.

Bien d'autres éléments viennent agréablement dater Dangereusement vôtre, comme les vêtements et maquillages ou les débuts de la micro informatique de masse, symbolisés justement par la prédominance d'une Silicon Valley lancée durant la décennie précédente. On s'amuse ainsi beaucoup en découvrant l'allure des logiciels high tech de Zorin, évoquant la joyeuse aventure des ZX Spectrum et autres Amiga, Commodore, Amstrad, Goupil etc. Toute une époque. Le film fut d'ailleurs l'un des premiers à se voir converti en jeu vidéo, l'année même de sa sortie. La chanson co-composée par Barry et interprétée par les Duran Duran, à ce jour le titre issu de la saga ayant connu le plus grand succès commercial, demeure l'un des airs les plus identifiants et entraînants des années 80. Cette tonalité Eighties reste l'une des agréables spécificités du film !

En opposition à la sombre May Day, le décidément étonnant casting de Dangereusement vôtre a  recours, après Caroline Munro, à une autre reine du Nanar en la personne de la charmante Tanya Roberts. Cette authentique américaine, aperçue dans plusieurs séries télé (dont Drôles de Dames) et dans des films du calibre de Dar l'Invincible ou Sheena, Reine de la jungle, se révèle un excellent choix. Outre un charme ravageur, elle montre un entrain juvénile très communicatif et un courage physique certain durant les cascades.

Le duo avec Roger Moore fonctionne efficacement compte tenu de la différence d'âge, les auteurs ayant l'intelligence et le tact de nous éviter des trémolos à la Octopussy. Par ailleurs Dangereusement vôtre recèle de nombreuses beautés féminines, dont Mary Slavin, Miss Monde 1977 aux commandes d'un sous-marin très boudoir, Fiona Fulerton incarnant une nouvelle Russe incandescente succédant à l'Agent Triple X et les deux acolytes de May Day, les périlleuses Pan Ho et Jenny Flex, cette dernière gagnant haut la main la palme du nom le plus amusant de la période. La piquante mannequin Alison Doody interprétera d'ailleurs quatre ans plus tard la Elsa Schneider d'Indiana Jones et la Dernière Croisade, ce qui lui permettra de croiser cette fois le fer avec Sean Connery ! On n'oubliera pas les nombreuses beautés de la réception donnée à Chantilly ni la charmeuse parisienne de papillons !

On oppose souvent au film l'âge de Roger Moore qui, à l'approche de la soixantaine, excède effectivement à l'évidence celui imparti pour le rôle. Admettons-le, ce grand acteur et cet homme excellent n'était plus vraiment crédible pour un personnage multipliant faits d'armes et conquêtes sentimentales aux quatre coins de la planète.

Les doublures apparaissent toujours aussi évidentes que dans Octopussy, mais, tout de même, porté par une histoire autrement solide, qui a de plus  l'habileté d'éviter jusqu'à la conclusion les scènes de romance où la différence d'âge résulterait par trop criante, Roger Moore défend avec une belle énergie son personnage, jusqu'à lui conserver une relative crédibilité dans les scènes d'action. Le film paraît certes pâtir de cette situation, mais pas jusqu'à en être aussi déséquilibré qu'on a pu l'avancer (y compris Roger Moore lui-même).

C'est d'autant plus vrai que, si les complices de 007 gagnent eux aussi en âge, ils conservent également leur allant et leur humour. Q se montre très divertissant, notamment avec un proto K-9 qui devrait réjouir les fans de Doctor Who, tandis que Robert Brown continue à défendre avec conviction sa version de M. Mais Dangereusement vôtre demeure bien entendu le film où Lois Maxwell (et non Moneypenny) prend congé de son public, en même temps que son camarade Roger Moore.

Elle se montre particulièrement tonique lors de sa rituelle confrontation amicale avec 007, tout en bénéficiant d'une jolie sortie dans le grand monde d'Ascot, en grande tenue s'il vous plaît. Ce film restera bien comme une inflexion majeure  par le départ de l'interprète principal mais aussi par celui de ce pilier historique, qui aura tant contribué à l'identité de la saga. Le personnage survit, mais il n'y aura jamais qu'une seule Moneypenny !

En dépit d'un classicisme achevé, au-delà de la tentative inaboutie d'innovation représentée par May Day, et de l'âge de son interprète, Dangereusement vôtre reste un Bond de fort bonne tenue, à défaut de paraître exceptionnel. Ses nombreuses connotations culturelles souvent divertissantes, ses dialogues percutants, son sens de l'action et d'excellents comédiens concourent efficacement à son succès.

Ainsi nous quitte Roger Moore, après avoir si longtemps incarné le personnage avec le style et le panache qui lui sont propres. Ses aventures furent certes d'un intérêt variable mais il sut jusqu'au bout défendre une certaine idée de James Bond, composée d'élégance et d'humour très britanniques. L'heure de Timothy Dalton était venue.

Avec des recettes mondiales s'élevant à 152,4 millions de dollars, pour un budget de 30 millions, l'ultime opus de Roger Moore demeure un grand succès commercial même si moindre que lors d'Octopussy. Il perd également à peu près 500 000 entrées en France, tout en conservant le fort honorable total de 2 423 306.

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Crédits photo : Sony Pictures.

Captures réalisées par Estuaire44