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HORS
SERIE
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1. JAMES BOND CONTRE DR NO
(DR. NO)

  
Ce cinq octobre 1962, près de trois mois avant le lancement de la deuxième saison des aventures de John Steed, la Grande-Bretagne se découvrait un nouvel héros national merveilleux de l’image : James Bond.

James Bond contre Dr No se divise en trois parties bien distinctes. La première, se situant à Londres, montre que la série n’a pas encore tout à fait acquis sa forme définitive. Ainsi, si le Gun barrel s’installe déjà (sans Sean Connery), tel n’est pas le cas pour la fameuse séquence de pré générique, alors même que le Q de Desmond Llewelyn reste encore dans les limbes. Le film développe ainsi une résonance insolite avec l’époque Daniel Craig, car l’on y voit 007 recevoir son maigre matériel de la part d’un quidam transparent, voire ultérieurement par un insipide colis postal… Fort heureusement le reste de cette entrée en matière s’avère bien plus relevée. En effet elle installe les fondamentaux de la série, notamment M et Miss Moneypenny, avec un Bernard Lee et une Lois Maxwell déjà savoureux et totalement dans leurs personnages.

Surtout nous découvrons un superbe portait en coupe de James Bond à l’orée de sa fulgurante carrière, de sa personnalité (célibataire prédateur et ancré sur de vieilles habitudes) mais aussi de son milieu, clairement upper class par son appartement, son club luxueux (et soucieux de légalité) mais aussi… ses fréquentations féminines. Après une jolie scène avec M où affleure déjà la complicité bourrue manifestée par ce dernier envers sa meilleure épée, 007 (encore privé de DB5), ayant déjà lancé son fameux « Bond, James Bond » peut dès lors s’envoler pour sa première aventure, sous le radieux soleil de la Jamaïque.

Ce passage à la seconde
partie du film s’effectue avec fluidité
et efficacité. Tout au long du récit
nous suivons pas à pas une enquête
harmonieusement construite, où la découverte
des indices et autres péripéties
s’effectuent fort plaisamment. Si l’intrigue
paraît fort bien agencée, la
mise en scène de Terence Young semble
par contre encore un peu trop effacée,
on en demeure à un registre d’espionnage
exotique, mais où seules surnagent
quelques fortes scènes d’action,
entre lesquelles on patiente agréablement.
Il s’agit bien entendu du passage de
la tarentule, une pure merveille d’épouvante,
et de l’assassinat à froid du
traître, une goûteuse entrée
en matière du fameux « licence
to kill », dotant 007 d’une
aura de tueur assez jouissive. La relative
atonie de la mise en scène se dénote
cependant lors de diverses bagarres étonnamment
faibles et de poursuites en voitures bien
anodines, certainement du fait du budget encore
modeste du film.

La seule scène sortant
du lot à cet égard (la descente
enflammée de la voiture des «aveugles »)
se voit d’ailleurs filmée avec
un insistance destinée à optimiser
l’investissement qui finit par mettre
mal à l’aise. De plus si les
décors naturels s’avèrent
déjà somptueux dès ce
premier opus (une valeur sûre de la
série) et mis en valeur avec dextérité,
la réalisation pâtit par contre
de décors élégants, mais
terriblement froids et artificiels, dans la
grande tradition des studios britanniques
de l’époque. Davantage que dans
la première partie (somptueux plateau
du Club et bureau de M très réussi)
ils finissent par conférer au film
des allures d’épisode du Saint
plus aisé que la moyenne. Il n’aurait
plus manqué que Roger Moore soit déjà
là !

La direction d’acteurs
et l’intrigue nous valent par contre
des personnages secondaires très relevés.
Ainsi le traître à l’Empire,
le Pr. Dent, jouit-il de la gueule impayable
et du jeu dégoulinant d’abjection
d'Anthony Dawson, renouant avec la grande
tradition du félon des films de cape
et d’épée. Non dénué
d’esprit ou de courage physique, le
Pr. Dent constitue un digne premier adversaire
pour Bond, même si l’intrigue
a, bien entendu, l’habileté de
le doter de la veulerie ad hoc afin
qu’il ne fasse pas d'ombre à
son terrible patron. Les faux aveugles insufflant
une joyeuse malice dans leurs meurtres (The
Three Blind Mice) se montrent également
très amusants, annonçant joliment
les futurs meurtres musicaux de la Nouvelle-Orléans.

Le valeureux Quarrel (excellent
Johnny Kitzmiller, médaillé
de guerre et premier acteur noir à
remporter une palme, en 1956) incarne si caricaturalement
et naïvement le loyal compagnon faire-valoir
du Héros (on se croirait dans la Rubrique
à brac de Gotlib) qu’il
en devient proprement irrésistible.
On retrouve chez lui la tendance de Ian Fleming
à bien typer chaque peuple dans sa
description d’un monde fantasmé
de l’espionnage et de la Guerre Froide.
Noir des îles, Quarrel se montre donc
superstitieux mais dévoué envers
ses patrons blancs… Disons que cela
appartient aux éléments très
datés auxquels il faut passer outre
pour savourer la substantifique moelle de
cet écrivain talentueux et imaginatif.
Mais la grande idée de casting du film
demeure bien entendu le choix de Jack Lord
pour incarner le tout premier Félix
Leiter. Aussi charismatique et classieux en
Jamaïque qu’à Hawaï,
il porte d’emblée le rôle
si haut que les comédiens auront bien
du mal à relever le gant. Leiter ne
se limite pas ici à poser au comparse
de Bond, mais s’affiche bel et bien
comme son quasi égal ; il reste bien
dommage que la participation de Lord n’ait
pas été récurrente !
On regrettera quelque peu
que l’intrigue rate le coche en cantonnant
le secrétaire du Gouverneur à
un rôle anodin, alors qu’on y
discerne en germe une opposition potentiellement
très amusante avec Bond, l’homme
d’action. Les Avengers le comprendront
bien, après le duel hilarant opposant
Travers à Steed dans Missive de
mort (épisode très 007
par ailleurs…).

Le passage à l’ultime
segment du film (L’île du
Docteur No et ses monstrueux habitants)
s’effectue trop brutalement, avec un
changement d’ambiance et de tempo excessif
par rapport à l’enquête
précédente. Cela donne un caractère
passablement artificiel et mécanique
au scénario, nuisant au film en le
tronçonnant exagérément
et en attribuant un fâcheux aspect de
prologue à l’enquête. Mais
ne boudons pas notre plaisir : en passant
de l’espionnage à l’aventure,
le film gagne du souffle et se montre enfin
haletant. Après de spectaculaires péripéties
en espace naturel, nous pénétrons
enfin dans l’antre du Docteur, un décor
enfin spectaculaire et digne de James Bond.
Ken Adam se montre d’entrée un
créateur de décor visionnaire
et suprêmement raffiné, on ne
soulignera jamais assez l’importance
de son apport à la saga.

La pièce principale demeure cependant bien le Docteur (le Maître des lieux). De par son ascendance chinoise, il se retrouve donc tout naturellement, selon l’optique de Fleming, fourbe, raffiné et cruel au dernier degré. Avouons franchement que cette fois l’on s’en réjouit, tant la composition de Joseph Wiseman se révèle délectable ! Le comédien va ainsi très intelligemment au bout du personnage, dans la meilleure tradition d’un Fu Manchu ou d’une Ombre Jaune. Le duel glacial du dîner apparaît d’ailleurs clairement comme la meilleure scène du film, elle se savoure avec une authentique délectation. No annonce avec panache cette succession de monstres froids et de génies du mal intensément pervers qui feront les riches heures de la série. On se demande d’ailleurs si les spectateurs de 1962 soupçonnaient à quel point cette évocation du SPECTRE se montrait prometteuse ! Les amateurs des Avengers apprécieront également le style de combat de No à la Cybernaute, tout en revers mortels de la main mécanique dirigés vers la gorge de 007…

Certes, du fait d’un
budget encore relativement limité,
l’affrontement final ne manifeste pas
ici l’ampleur qu’il revêtira
par la suite. Mais qu’importe, il faut
bien que jeunesse se passe et la vision de
No glissant vers un trépas atroce en
tentant de se raccrocher inutilement du fait
de ses doigts mécaniques vaut toutes
les fusillades du monde ! On se montrera
plus sensible à quelques clichés
(les roseaux pour se dissimuler sous l’eau,
la sempiternelle gaine d’aération,
le garde éliminé pour revêtir
son costume etc.) ainsi qu’à
certaines naïvetés assez désarmantes
(alors que Sean Connery mesure aisément
50 cm de plus que les Chinois présents,
il trouve une combinaison à sa taille
et passe totalement inaperçu).
De plus, cette base secrète remplie exclusivement de Chinois voit tous ses panneaux indicateurs scrupuleusement écrits en Anglais. Il demeure tout de même étonnant que 007 ne discerne pas les potentialités de cheval de Troie présentées par l’offre de No d’intégrer le SPECTRE. On s’interrogera également sur la nécessité profonde de bâtir toute la salle de commande autour d’une pile atomique ouverte, disséminant joyeusement sa radioactivité, au lieu de l’ensevelir sous le sarcophage coutumier. Mais ce ne sont là que broutilles, n’entravant que marginalement l’émerveillement du spectateur.

James Bond contre Docteur
No, c’est aussi bien entendu la prise
de possession éclatante et totale du
rôle titre par Sean Connery. D’entrée
il s’impose en effet comme l’interprète
absolu de 007, mêlant admirablement
la sauvagerie d’un authentique tueur
et une élégance toute britannique.
On s’amusera d’ailleurs à
remarquer la présence d’un chapeau
melon dans son appartement… Connery
traverse le film porté par un charisme
inouï, et c’est bien lui qui transcende
un film d’espionnage réussi en
première pierre d’une légende
commençant à s’édifier
sous nos yeux. On ne peut qu’admirer
l’audace et la vista de Messieurs
Saltzman et Broccoli d’avoir tout misé
sur un acteur encore relativement méconnu
mais convenant si naturellement au rôle
et si proche de la vision de Fleming.

Et notre héros a fort
à faire, car il ne peut guère
compter sur sa partenaire féminine
principale pour assurer la réussite
du film. Après la célèbre
scène de Vénus sortant de l’Onde,
produisant certes toujours son petit effet
grâce à la sculpturale Ursula
Andress, Honey Rider se transforme alors instantanément
en boulet que 007 devra traîner tout
au long du récit. C’est en vain
que l’on recherchera la moindre scène
ou réplique à mettre à
son crédit. Honey ne participe absolument
plus à l’action, au point que
cela tend à la caricature, même
au sein d’une ère Connery qui,
globalement proche de l’œuvre
de Fleming, ne verra guère d’émancipation
de la femme. Si au moins elle se contentait
de faire tapisserie, mais non, elle nous agonit
également de remarques ou de questions
toutes plus idiote les unes que les autres,
portant inexorablement les nerfs du spectateur
à l’incandescence. Une espèce
de summum se trouve atteint quand elle perd
connaissance brusquement, 10 secondes après
avoir bu un café. À son réveil
elle se demande pourquoi elle et Bond se sont
évanouis. "Le café était
drogué", argumente alors stoïquement
007. Au secours.

On a beaucoup glosé
sur le fait que Honey soit la première
James Bond girl mais de fait le titre
revient à Sylvia Trench, jouée
avec beaucoup de chien par une Eunice Gayson
(inoubliable interprète de Lucille
Banks dans La danse macabre) absolument
divine en fourreau rouge. On comprend sans
peine qu’il ait été alors
prévu de l’élever au rang
de personnage récurrent… Sylvia
n’est pas la seule à joliment
pimenter le récit car, même si
oubliées au profit de Honey, Miss
Taro (prototype des viles séductrices),
la photographe impénitente ou bien
encore la délurée Sister Lily,
incarnée par une autre interprète
des Avengers (Yvonne Shima, dans
Le clan des grenouilles) apportent
de bien agréables moments, chacune
dans son registre.
On notera cependant que la version française trouve judicieux de doter les personnages féminins de voix totalement cruches, loin du travail de Nikki van der Zyl.

Last but not least,
un des grands attraits de James Bond contre
Dr No réside dans son agréable
parfum Sixties. Une foule de détails
contribuent à conférer au film
un attrait documentaire, des plus importants
(arrière-plan de Guerre Froide et de
crise des fusées, évocation
de cap Canaveral, Jamaïque encore coloniale
pour peu de temps, libéralisation des
mœurs) aux plus légers (mode,
voitures, french twist d’Eunice
Gayson – coupe alors très en
vogue…).
On note ainsi la présence récurrente de calypsos (Underneath the Mango tree etc.), un style purement jamaïcain qui connaît alors un pic de popularité et qui apparaîtra d’ailleurs également dans les Avengers à la même époque (chanson de Vénus Smith dans L’école des traîtres, présence du grand chanteur Edric Connor dans La cage dorée). Les auteurs vont jusqu’à réaliser un pétillant clin d’œil à l’actualité avec l’apparition du célèbre portrait de Wellington par Goya dans l’antre de No, alors même que celui-ci vient d’être spectaculairement dérobé à Londres en 1961. Le bon docteur se serait-il adressé à Gregorie Auntie ?

Pilote réussi d’une
saga appelée à devenir la plus
longue du cinéma mondial, James
Bond contre Dr. No contient de fait tous
les ingrédients du succès unique
des aventures de 007, au point que la musique
de son générique en deviendra
l’indicatif ! Même si le
film ne les développe pas encore toujours
à la perfection, il annonce avec force
les purs chefs-d’œuvre à
venir, et marque les débuts fracassants
de Sean Connery dans un rôle qu’il
va porter jusqu’à d’inaccessibles
sommets.

Produit avec le budget encore relativement modeste de 950 000 $ (on va vite changer de braquet !) le film rapportera près de 60 millions de dollars. Sorti le 27 janvier 1963 en France, il y atteindra 4 772 574 entrées.
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Le 10 octobre 1963 voit la sortie
du deuxième opus des aventures de 007,
soit quelques jours avant la diffusion des épisodes
L’homme aux deux ombres et Le
cocon (Avengers saison 3), eux
aussi très inscrits dans un contexte
d’espionnage et de Guerre Froide. Bons
baisers de Russie fait plus que tenir toutes
les promesses de Dr. No : il les
magnifie et incarne avec un panache unique l’incroyable
qualité de ce printemps de la saga.

C’est ainsi que nous observons
avec un vif plaisir la mise en place des différents
éléments du rituel Bond ne figurant
pas encore dans James Bond contre Dr. No.
L’étonnant théâtre
d’ombre que constitue la première
séquence, avec son désarçonnant
rebondissement final, assure le succès
du lancement de cette formule, appelée
à devenir indissociable de la série.
Elle introduit avec une efficacité des
plus glaçantes le personnage de Red Grant,
tandis que l’on s’amuse à
reconnaître dans Morzeny, le directeur
de « SPECTRE Academy » (les
candidats éliminés le sont à
titre définitif), le comédien
Walter Gotell qui incarnera le Général
Gogol dans cinq autres opus.

Les génériques si spectaculaires et identifiants de James Bond connaissent également ici leur véritable envol, après les quelques silhouettes féminines rapidement esquissées de Dr. No. Ces lettres glissant sur une merveilleuse danseuse du ventre se révèlent aussi esthétiquement relevées que diablement lascives… L’ambiance proche-orientale se voit introduite avec bonheur, à l’unisson avec la très belle chanson de Matt Monro. On s’étonnera cependant de n’y trouver que la version instrumentale, mais ce titre très crooner sera entendu par deux fois dans le film, en version originale mais aussi en français ! De l’art de décliner un concept…

La nouveauté majeure
demeure cependant la véritable introduction
du personnage de Q, par l’excellent Desmond
Llewelyn. Ce dernier s’identifiera au
rôle durant 17 films, soit jusqu’à
son décès survenu en 1999, avec
une unique interruption (Vivre et laisser
mourir). Si sa prestation demeure encore
plus timide qu’elle ne le deviendra, sans
ses si savoureuses admonestations envers 007,
le jeu du comédien se révèle
déjà plus relevé que le
très lisse Peter Burton et apporte une
incontestable valeur ajoutée au personnage.
À cette occasion nous découvrons
une autre colonne du temple, la présentation
des gadgets du jour, qui tous, sans exception,
seront toujours utilisés au cours de
l’aventure. On apprécie vivement
l’aspect de bricolages ingénieux
de ceux-ci, plus crédibles et ludiques
que les déferlements à venir de
haute technologie parfois sans âme.

Si Bernard Lee continue à incarner à la perfection le très britannique M et sa relation délectable de sympathie parfois exaspérée envers Bond, Miss Moneypenny bénéficie d’un plus grand espace lui permettant d’insuffler un humour et une fantaisie des plus appréciables au film, notamment lors de l’irrésistible scène de l’écoute du message enregistré, où M se montre incroyablement victorien ! Lois Maxwell introduit beaucoup de joie de vivre et de pétulance dans son jeu, on s’en régale.

Ayant consolidé et amplifié l’éclat des fondamentaux de la série, Bons baisers de Russie fait aussi entendre sa propre musique, particulièrement captivante. On apprécie vivement cet instant de perfection : le film conserve le meilleur du monde fascinant de l’espionnage traditionnel, tout en le dynamisant par une mise en scène davantage nerveuse que dans le film précédent, une solide dose d’humour et d’érotisme, un souffle épique indéniable au long de cette authentique odyssée et bien entendu le charisme incroyable de son personnage principal.
Toute la suprême habileté
du film réside dans ce parfait équilibre,
dans le plus pur respect de l’esprit du
roman, sans presque aucun soupçon de
dérive vers le barnum qui se manifestera
ultérieurement. Cela ne prive pas le
film d’user de moyens plus que conséquents,
dédiés avec bonheur à des
décors très réussis (grandiose
salle du tournoi d’Échecs, antre
de Blofeld, quartier général si
orientaliste de Karim Bey...) et à de
somptueuses vues d’Istanbul et de Venise.

La tension dramatique atteint
son paroxysme lors de nombreuses scènes
d’action tournées avec un sens
raffiné du spectaculaire, magnifié
par la conséquente augmentation budgétaire
opérée. Des scènes comme,
entre autres, le combat féminin au camp
des gitans (rien à envier aux Avengers)
et l’attaque subséquente ou l’assassinat
si spectaculaire de Krilencu, restent gravées
dans la mémoire des spectateurs (joli
clin d’œil à Anita Ekberg,
alors en pleine gloire après La
dolce Vita).
Le summum demeure bien entendu
le duel à mort entre Grant et 007, représentant
la quintessence du genre et venant lui-même
couronner toute la partie d’échecs
mortifère très relevée
du train. Clé de voûte du film,
il était vital pour Young de ne pas décevoir
l’attente d’un public ayant suivi
les trajectoires des deux redoutables adversaires
jusqu’à ce fatidique point de jonction.
Grâce à un affrontement savamment
chorégraphié et au jeu étonnant
de sauvagerie des comédiens le pari se
voit remporté haut la main, assurant
ainsi l’éclatant succès
du film. Les amateurs des Avengers
retiendront une bouffée d’amertume
en constatant qu’ici les acteurs accomplissent
presque toujours eux-mêmes cascades et
bagarres…

La perfection n’étant
pas de ce monde on regrettera, de manière
très secondaire, que Young (et sans doute
les producteurs) aient cédé sur
le tard à la tentation d’en rajouter.
Les péripéties navales et l’affrontement
avec l’hélicoptère demeurent
certes réalisés à la perfection
et satisferont sans doute l’appétit
de spectaculaire du plus grand nombre, mais
on y discerne tout de même une virtuosité
tournant à vide. Ces scènes trépidantes
rompent avec l’esprit plus réaliste
du film et en rajoutent dans l’épate
sans réelle justification. Cela donne
une pénible impression de délayage
de l’intrigue, comme s’il restait
quelques mètres de pellicule à
uiliser du mieux possible.
D’autre part si la plupart
des modifications apportées au roman
se justifient (notamment pour le duel final
rapide et d’une terrible froideur qui
serait mal passé à l’écran),
on regrette une certaine simplification de 007,
dont les divers moments d’angoisse sont
soigneusement effacés et qui au lieu
de retenir un hôtel miteux mais délicieusement
turc descend ici dans un palace au décorum
très occidental. Enfin, la scène
des rats, totalement dantesque et digne de H.P.
Lovecraft dans le roman, se retrouve ici ramenée
à un insert passablement piteux, très
loin de ce qu’offrira par exemple Indiana
Jones et La Dernière Croisade ou
Willard.

Ces quelques réserves
se cantonnent résolument à la
marge car Bons baisers de Russie achève
d’emporter l’adhésion grâce
à ses personnages secondaires. De la
qualité des adversaires dépend
souvent la réussite de ce type de film,
et c’est peu dire ici que nous sommes
gâtés.
Ainsi l’intrigue bénéficie d’une des plus belles idées de scénario recensées à ce jour : l’ajout du SPECTRE comme troisième puissance entre l’Est et l’Ouest, qui n’existait pas dans le roman de Fleming. Outre les nouvelles potentialités qu’elle introduit, elle approfondit la simple citation opérée dans Dr. No, apportant ainsi à la série la saveur toujours agréable des arcs narratifs. On remarque que le procédé sera repris lors de l’ère Daniel Craig, avec Quantum, mais également que la comparaison s’arrête là… Pour l’heure les apparitions régulières de Red Grant, scènes toujours particulièrement relevées, viennent apporter une tension dramatique sans cesse renouvelée à un récit plus tonique que dans le film précédent.
Le SPECTRE nous vaut aussi une scène irrésistiblement délirante quand Klebb et Morzeny passent en revue les entraînements des combattants de l’île, dans une atmosphère qui deviendra finalement l’apanage de la section Q. Détail amusant, sur la grande image servant de cible aux tireurs on remarque distinctement quelques silhouettes arborant chapeau melon…

Red Grant représente
le grand adversaire du jour. Réactif,
supérieurement doué, il se situe
cent coudées au-dessus des tueurs interchangeables
(et immodérément maladroits) du
SPECTRE. Même si son effarante biographie
a été ici ramenée à
bien peu de choses, et sa dimension aux lisières
du Fantastique totalement gommée, il
n’en demeure pas moins une fascinante
machine à tuer, si implacablement voué
à sa mission et dépourvu d’humanité
qu’il finit par évoquer les meilleurs
moments de Terminator.
Robert Shaw réalise une
performance inouïe, et il fallait bien
toute la présence physique et l’aura
de Sean Connery pour rendre crédible
la victoire finale de 007. Près d’un
demi-siècle plus tard, Red Grant demeure
bien l’un des adversaires les plus relevés
de Bond : dépourvu de l’humour
parfois burlesque d’un Jaws, il compte
encore parmi les incarnations les plus glaçantes
de la Faucheuse que le cinéma nous ait
offertes.

En lesbienne sadique et au-delà
de la caricature, Rosa Klebb vaut aussi le détour
non seulement pour son approche vénéneuse
de Tatiana mais aussi pour l’incroyable
scène finale où l’étonnante
énergie de Lotte Lenya permet au personnage
d’échapper au ridicule pour au
contraire joliment inquiéter (on remarque
qu’au cinéma il est tout à
fait exclu que Bond soit mis hors-jeu par une
femme, toujours selon la simplification évoquée
plus haut…).
On lui préfèrera
cependant l’autre créature retranchée
de l’humanité dont nous régale
le film, l’inoubliable Kronsteen, qui
en seulement trois scènes, s’impose
comme une référence absolue de
la saga. Il y a bien sûr la scène
impeccablement filmée de la partie d’échecs
(les connaisseurs auront reconnu une célèbre
victoire de Boris Spassky remontant à
1960), l’exposé purement jouissif
de sa machination, entre humour glacial et délire
mégalomaniaque, le twist létal
dû à l’esprit si facétieux
de Blofeld, mais surtout il y a Vladek Sheybal.
Ce casting grandiose apporte au film un de ces moments de pure magie différenciant les œuvres très réussies des légendaires. Sheybal distille la même fascination que plus tard dans les New Avengers, Zarcardi exprimant un retranchement similaire de l’humanité, la fascination envers les oiseaux remplaçant l’intellect dégénéré. Inoubliable.

Cette belle association de sémillants
individus trouve son chef naturel en la personne
du N°1, qui n’est encore Blofeld que
dans le générique de fin où
son interprète se voit subtilement désigné
par un point d’interrogation ! Mais
qui est le N°1, une question appelée
à un brillant avenir Outre-Manche...
On remarque qu’ici Blofeld apparaît
chevelu, ce n’est pas qu’il porte
des perruques à la Lex Luthor mais seulement
qu’il se trouve en fait incarné
par Anthony Dawson, le peu reluisant Pr. Dent
de Dr. No ! En VO sa voix est
cependant celle du grand comédien Eric
Pohlmann, l’impressionnant Mason de Le
clan des grenouilles (Avengers,
saison 2). Ici en retrait comme dans Opération
Tonnerre, Blofeld scande les inflexions
majeures du récit par des scènes
irrésistibles, notamment grâce
à cet humour facétieux de tous
les instants faisant son charme.
La scène magistrale des piranhas justifierait à elle seule la vision du film tant elle introduit éloquemment la folie morbide du gaillard. Une entrée en scène particulièrement réussie, dotant l’arc des années Connery d’un méchant récurrent de haute volée (litote), l’ingrédient des séries vraiment réussies. Peu d’exemples viennent à l’esprit d’une Némésis dont l’affrontement perpétuel avec le héros se suit avec un tel plaisir sans faille (allez, Stavros et le Maître face au Docteur). Dès la fin du film le spectateur attend le prochain round et parvenir à retarder cette échéance sans susciter de frustration ne constituera pas le moindre exploit de Goldfinger.

Si cette succession hallucinante
de génies du Mal et d’esprits pervers
au dernier degré représente bien
l’atout maître de Bons baisers
de Russie, les forces du Monde Libre ne
sont pas en reste pour autant ! Au premier
rang d’entre elles se détache bien
entendu James Bond lui-même, avec un Sean
Connery confirmant avec éclat sa prestation
déjà plus que concluante de Dr.
No. Allier classe toute britannique et
un esprit des plus fins à un comportement
de tueur chevronné n’était
guère évident, l’acteur
y parvient cependant sans coup férir.
La haute stature qu’il confère
au personnage, toute en vitalité exacerbée
et en élégance naturelle, s’épanouit
particulièrement dans le contexte encore
relativement réaliste du film.
Bond n’a pas encore à disputer la vedette à des gadgets de Science-Fiction ou à des images de synthèse et Sean Connery dispose de tout l’espace qu’il mérite pour développer son personnage. L’âpreté de ce monde encore proche de l’espionnage traditionnel de la Guerre Froide convient idéalement au charisme de Sean Connery, on se situe très loin de la distanciation introduite par Roger Moore qui, à son tour, se fondra parfaitement dans un univers devenu plus fantaisiste.

Kerim Bey, porté avec
brio par Pedro Armendariz dans les tragiques
circonstances que l’on sait, s’avère
être un personnage réellement irrésistible.
Moins sauvage que dans le roman, avec son humour
pince-sans-rire, sa petite moustache, ses chaussures
soigneusement cirées et ses costumes
élégants, il évoque parfois
un amusant Hercule Poirot levantin. Et certes
ses petites cellules grises fonctionnent à
la perfection tandis qu’il apporte un
concours sans prix à 007, mais le plus
important se situe bien dans la relation de
complicité et d’amitié qui
s’instaure entre deux personnages finalement
moins différents qu’il n’y
paraît au premier abord. Cela apporte
une vraie saveur au récit et constitue
une autre agréable spécificité
de Bons baisers de Russie, car 007
se verra bien plus souvent entouré de
faire-valoir que d’authentiques compagnons
de route (que l’on se souvienne de Patrick
Macnee dans Dangereusement vôtre…).

Bond, blonds & Bombs :
la progression représentée par
Bons baisers de Russie comparativement
au déjà excellent Dr. No
se retrouve également dans le personnage
féminin principal, Tatiana Romanova (à
prononcer avec l’accent). En effet elle
participe davantage à l’action
et, si elle se ressent toujours du machisme
ambiant, commun tant au livre qu’au film,
elle n’en manifeste pas pour autant l’hébètement
amorphe de Honey. Bien au contraire, malicieuse,
lutine, pétillante, elle resplendit elle
aussi d’une joyeuse vitalité. Son
côté femme enfant et la passion
authentique qu’elle manifeste pour son
grand homme ne sont d’ailleurs pas sans
rappeler une certaine Tara King… l’accent
russe irrésistible en prime.
Incarnée avec un charme
ravageur, mais aussi avec talent, par Daniela
Bianchi, Miss Univers 1960 (le gros plan très
suggestif sur ses lèvres reste sans doute
l’instant le plus érotique de toute
la série), Tatiana ne s’en vient
pas alourdir le film mais au contraire lui apporter
légèreté et pétulance.
On peut bien le dire, on est conquis !
Dommage que Daniela ait davantage réussi
son mariage que sa carrière, on l’aurait
bien volontiers suivie dans de nouvelles aventures…

C’est donc fort logiquement
qu’une plus grande importance lui est
accordée en réduisant le nombre
de personnages féminins. Hormis Tatiana,
007 ne croisera en effet que le fameux duo de
bohémiennes gladiatrices, appelé
à devenir archétypal mais dont
l’aspect guerrier et brutal (des gitanes
sans filtre : La dolce "Vida"
et Zora la "Frousse") l’emporte
sur la romance. On a l’impression que
les actrices se haïssent autant que leurs
personnages, tant le combat paraît emprunt
d’une vraie sauvagerie. Moins de jolis
minois rencontrés donc, la danseuse du
ventre et la « dame de compagnie »
de Kerim Bey (jouée par Nadja Regin :
Anna Danilov dans La trapéziste,
l’un des épisodes retrouvés
de la saison 1 des Avengers) lui demeurant
périphériques, mais celui de Daniela
suffit certes à satisfaire à toutes
les attentes. D’autant que l’on
n’oubliera pas Eunice Gayson, de nouveau
fort accorte (et très upper class)
en Sylvia Trench. La réapparition de
celle-ci renforce plaisamment la sensation d’arc
scénaristique et s’avère
particulièrement pétillante.
De plus entre superbe campagne anglaise, joies de la godille (La poussière qui tue), présence d’un champagne dont la marque est d’ailleurs généreusement exhibée (ce ne sera, déjà, pas la seule insertion du film) et jusqu’à une voiture ressemblant fort à une certaine Bentley verte, la scène présente une saveur Avengers qui ne laissera pas l’amateur indifférent ! De fait Sylvia fonctionne très bien comme personnage récurrent, de quoi avoir des regrets à propos de sa disparition, même si la question reste posée de la persistance d’une relation chez le plus grand séducteur du cinéma.

À mon sens le meilleur
Bond, film d’une rare intensité
et au ton d’une justesse quasi absolue,
Bons baisers de Russie marque l’accession
au rang de légende d’une saga qui
atteint son apex dès son deuxième
opus. Sean Connery continue d’enthousiasmer
et c’est parti pour durer !
Produit avec le budget en considérable augmentation de deux millions de dollars (la montée en puissance ne fait que débuter !) le film rapportera près de 79 millions de dollars. Sorti le 30 juillet 1964 en France, il y atteindra 5 623 391 entrées.
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.
- You expect me to talk ?
- Oh no, Mr Bond, I expect you to die.
Le 17 septembre 1964, Goldfinger
fait son apparition dans les salles obscures
de Londres. Alors que la diffusion du premier
épisode de l’ère Emma
Peel apparaît encore lointaine, les
Britanniques découvrent ainsi la raison
pour laquelle Honor Blackman vient de quitter
les Avengers. Son ultime apparition
dans la série (Le quadrille des
homards) remonte en effet au mois de
mars de la même année.

Goldfinger,
considéré par de nombreux observateurs
comme le meilleur opus de la série,
et comme constituant la quintessence du style
Bond, marque en effet un tournant. Alors que
Dr. No constituait un printemps riche
en promesses et Bons baisers de Russie
un instant de grâce où le meilleur
du film d’espionnage traditionnel se
voyait dynamiser par l’action, l’humour
et l’érotisme propres aux James
Bond, Golfinger correspond à
l'envol définitif d’une saga
qui y revêt le souffle et la démesure
qui lui demeurent indissociablement attachés.
D'une manière très symbolique
Ian Fleming décède au cours
du tournage et le cinéma va désormais
poursuivre une trajectoire de plus en plus
indépendante (avec de passagers rapprochements)
du personnage littéraire.

L'intrigue développée
par Goldfinger se montre d'une redoutable
habileté. En effet le spectateur reste
longtemps dans le flou concernant la véritable
fin poursuivie par Auric Goldfinger, de plus
titillé par la mystérieuse appellation
« Projet Grand Chelem » et habilement
lancé sur le leurre du trafic d'or.
L'imagination travaille agréablement
au fil d'indices disséminés
en cours de récit (implication chinoise,
présence d'un rayon laser, omniprésence
de l'or...), d'autant que la résolution
de cette énigme produit un effet des
plus sensationnels. Vraiment la présentation
du plan par Goldfinger se révèle
spectaculaire à souhait, mais surtout
celui-ci accentue l'aspect délicieusement
ludique du procédé en jouant
à un jeu de devinette très piquant
avec 007. Le spectateur s'identifie ainsi
totalement à ce dernier lorsqu'il démonte
les ultimes rouages de Grand Chelem. Du grand
art.
L'intensité dramatique
ne souffre pas d'une éventuelle apesanteur
de l'affrontement car le très habile
Richard Maibaum personnalise le conflit dès
le commencement par la mort de Jill, avant
d’encore renforcer cette dimension par
le décès de Tilly. L'histoire
connaît ainsi en permanence une véritable
intensité, d'autant que l'auteur, un
des socles du succès de 007, insère
à profusion des répliques aussi
mordantes que brillantes et sait à
merveille incruster les moments d'action dans
le canevas général, évitant
toute impression d'artificialité.

Dans un amusant parallèle
avec ce qu'ont connu les Avengers,
l'histoire affirme habilement son identité
anglaise tout en s'ouvrant largement au vaste
(et juteux) continent américain. Ainsi
l'identification de 007 à Albion se
trouve soulignée par le toujours très
british M, au cours d'une scène
plus tendue que d'ordinaire mais retrouvant
heureusement un ton fort plaisant grâce
à l'irremplaçable Miss Moneypenny
(joli lancer de chapeau dans un film où
ceux-ci se révèlent primordiaux
!). Le dîner en compagnie du très
sélect Gouverneur de la Banque d'Angleterre
reste un authentique régal dans la
plus pure tradition britannique (même
le majordome est de la partie !), tandis que
007 et M se livrent à leur petite joute
amicale coutumière si divertissante.
L'apparition d'un Q prenant
enfin toute sa dimension de bouledogue anglais
qui ne « plaisante jamais durant le
travail » parachève ce panorama,
au cours d'un passage tonique devenu un classique
appelé à un riche avenir (brillante
idée personnelle de Broccoli). Desmond
Llewelyn et Sean Connery manifestent une complicité
vraiment irrésistible. C'est d'autant
plus vrai que Q introduit la mythique Austin
Martin DB5 qui va devenir la plus célèbre
des compagnes d'aventures à quatre
roues de Bond, de même qu'un des principaux
signes de son identité anglaise. On
n'oubliera pas la mémorable partie
de golf, où l'on retrouve de sympathiques
échos du Jeu s’arrête
au 13.

Néanmoins, par un souci
commercial aussi évident que compréhensible,
les producteurs désirent ouvrir encore
davantage le marché américain
à leur personnage, d'où le choix
des États-Unis comme destination principale
de 007. Celui-ci retrouve à cette occasion
son complice Felix Leiter, incarné
par un Cec Linder très sympathique
mais qui, dépourvu de la présence
d'un Jack Lord, va ici jouer essentiellement
les utilités. La scène d'ouverture
permet ainsi de découvrir le Miami
des années 60, très éloigné
de l'esthétique Eighties de
Miami Vice. Les amateurs des Avengers
découvriront ainsi une copie presque
conforme du commencement de l'épisode
très bondien Missive de mort
: piscine, ton passablement machiste, interruption
des vacances, etc., alors même que celui-ci
constitue le premier épisode diffusé
de Cathy Gale/Honor Blackman !
La suite des « Aventures
de James Bond en Amérique » nous
vaudra également de croiser des gangsters
que l'on croirait issus des Incorruptibles,
réussis mais quelque peu hors sujet
ici (on observe d'ailleurs que Goldfinger
les ventile façon puzzle avec une facilité
déconcertante). De plus, le film
comporte déjà plusieurs inserts
commerciaux (quoiqu'encore discrètement
comparé à ce qui suivra...)
et si l'on passe volontiers sur la présence
de British Petroleum (déjà là
dans le film précédent) et autres
fleurons britanniques, que penser des banderoles
de Kentucky Fried Chicken complaisamment et
longuement filmées? Même si cela
advient avec Leiter, on ressent comme une
certaine faute de goût dans un 007.
Disons-le, ce pendant américain, malgré
l'impact du simili Fort Knox, n'apporte guère
à la gloire du film.

La mise en scène de
Guy Hamilton s'impose par contre comme un
des aspects les plus irrésistibles
de Goldfinger. Hamilton maîtrise
admirablement son sujet. Il filme avec autant
de réussite les effarantes scènes
d'action que des scènes de dialogues
souvent aussi électriques. Son talent
de réalisateur éclate dès
l'inoubliable et ardente ouverture de pré
générique, où la série
atteint une nouvelle dimension. Inexistante
dans Dr. No et habile introduction
dans Bons baisers de Russie, elle
acquiert ici ses caractéristiques définitives
: véritable film dans le film, elle
est réalisée avec des moyens
plus que conséquents et enthousiasme
d'entrée le spectateur, tout en demeurant
en décalage avec le récit principal.
Les films suivant déclineront souvent
avec succès ce rituel inauguré
par Goldfinger, qui deviendra un
incontournable rendez-vous de la saga. On
reconnaît au passage la capiteuse Nadja
Regin, qui joua la petite amie de Kerim Bey.

Le générique
bénéficie lui aussi d'une véritable
montée en puissance, entre flamboiement
de l'or et présences féminines
indéniablement érotiques mais
évitant soigneusement le vulgaire.
La sublime voix de Shirley Bassey (première
star à être embauchée
par la production) accompagne d'ailleurs idéalement
la musique grandiose de John Barry et son
impétueux déferlement de cuivres,
mêlant tubas, cors, trombones et trompettes
incandescents. Après un tel chef-d'œuvre
on ne s'étonnera pas de voir revenir
Shirley Bassey à deux reprises. Le
titre fut un hit mondial, en quoi Goldfinger
se révéla une nouvelle fois
fondateur.
La montée en puissance
incarnée par Goldfinger se
perçoit bien entendu par les splendides
décors de Ken Adam, où le gigantisme
et la munificence s'allient à un goût
artistique très sûr et qui dépassent
tout ce qui a été observé
dans les deux opus précédents.
La salle du Laser, une idée tenant
presque de la science-fiction à l'époque,
l'antre pharaonien où Goldfinger expose
son plan mégalomane et le couronnement
opéré par la reconstitution
supposée de l'intérieur de Fort
Knox (aucune information ne circulant sur
ce point !) donnent un cachet supplémentaire
à l'action qu'ils supportent et amplifient.
Les décors de moindre dimension (écuries,
chambres d'hôtel, résidence du
Gouverneur...) bénéficient d'une
exigence et d'une élégance similaires
de la part de ce grand artiste qu'est Ken
Adam.

Hamilton ne se contente pas
de filmer platement ces somptueux décors
mais il leur donne vie en multipliant les
plans audacieux et les mouvements alertes
de caméra, comme dans ce large
traveling arrière sur Bond dans l'ascenseur
de Fort Knox ou les rapides va-et-vient entre
Goldfinger et 007 lors du passage du Laser,
restituant à merveille le stress paroxystique
de ce moment. Il en va pareillement pour les
décors naturels entre le golf délicieusement
upper class, parfait écrin
pour une scène de duel à fleurets
mouchetés, que Hamilton fait tendre
habilement vers la comédie, ou l'utilisation
si ingénieuse du dénivelé
des routes de montagne quand Tilly manque
de toucher James Bond. Les scènes de
dialogue, toujours si pétillantes chez
007, se montrent également très
vivantes ; on se situe très loin des
caméras rivées au plancher caractérisant
si souvent la première période
des Avengers.

Le plus grand soin se voit
également accordé au montage,
ce qui transparaît avec éclat
lors de la formidable scène de la DB5
affrontant les séides de Golfinger.
Nerveux et fluide, il permet de conserver
la force d'impact et la vélocité
de l'ensemble tout en en rendant le déroulement
parfaitement compréhensible pour le
spectateur. Les ingénieux gadgets (y
compris l'incroyable siège éjectable
!) sont ainsi utilisés à leur
optimum, tandis que l'on comparera avec profit
ce joyau du cinéma d'action, appelé
à devenir une référence
absolue dans la suite de la saga, à
l'ouverture brouillonne et chaotique de Quantum
of Solace. La technologie ne fait pas
tout, le talent a aussi son mot à dire...
Cette maestria trouve son
aboutissement dans le morceau d'anthologie
de l'attaque de Fort Knox, où le suspense
atteint des sommets via divers moments de
bravoure dont la savante imbrication par Guy
Hamilton permet d'échapper au piège
du trop plein. Ville morte, compte à
rebours frénétique, duel James
Bond/Oddjob, affrontement final, apparition
surprise de Goldfinger dans l'avion constituent
une digne conclusion pour cette source inépuisable
de scènes cultes et d'excitation sans
cesse renouvelée qu'est Goldfinger.

Toutefois, quelle que soit
la vivacité de la mise en scène
ou la splendeur des décors, la réussite
d’un 007 se juge sur la personnalité
des méchants. Avec Auric Goldfinger
la série définit ce qui va devenir
sa figure de référence après
la période SPECTRE : un homme surdoué,
aussi génial qu’amoral et mégalomane,
qui s’est bâti un empire légal
mais dont la folle ambition conduit au crime
de vaste échelle. Un adversaire fascinant,
à la hauteur de James Bond, auquel
Gert Fröbe prête sa forte présence
et un jeu délectable, entre fausse
bonhomie et cruauté démentielle.
Le trouble de la personnalité,
inhérent à ces adversaires,
rejoint ici un travers éternel de l’humanité
: la fièvre de l’or. Cette addiction
profonde de Goldfinger, qui très explicitement,
et avec un vulgaire tranchant avec l’élégance
raffinée de 007, se traduit par une
succession de tenues dorées tels les
satrapes de jadis, donne un cachet supplémentaire
à sa personnalité déjà
fort impressionnante. On lui préfèrera
tout de même la démesure ultime
d’un Blofeld car, inséré
au milieu de l’arc narratif du SPECTRE,
Auric demeure un électron libre, doué
mais dépourvu de l’aura unique
de cette organisation criminelle tentaculaire.

Autre colonne du temple érigée à l’occasion de ce film, le Génie du Mal qu’affronte James Bond s’appuie sur un tueur en apparence invulnérable et toujours typé de manière amusante. Celui-ci va joyeusement semer la mort tout au long du film, avant le duel de rigueur avec 007 qui constituera l'un des clous du spectacle. Cette série dans la série connaît un superbe début en la personne de l’inoubliable Oddjob.
L’impressionnant lutteur,
médaillé olympique d’haltérophilie,
qu’est Harold Sakata ne parlant pas
un traître mot d’anglais, Oddjob
demeurera muet, ce qui constitue une fabuleuse
idée de mise en scène. En effet
il va s’exprimer essentiellement avec
son corps – des plus imposants –
multipliant les mimiques divertissantes (avec
un côté nounours sympathique
franchement irrésistible) ou spectaculaires,
comme ce broyage de balle de golf ou ses lancers
mortels de couvre-chef demeurant gravés
dans les mémoires. Alors que Grant
et 007 avaient dû s’expliquer
dans le cadre étroit d’un compartiment
(ce qui n’empêcha pas le combat
de demeurer une référence absolue
du genre), cette fois les adversaires bénéficient
du gigantesque décor de Fort Knox.
Il en découle une superbe chorégraphie,
utilisant fort astucieusement les différents
éléments du plateau. Sakata
se situe bien dans son élément
et il se montre confondant de conviction,
007 ne doit d’ailleurs sa survie qu’à
sa seule ruse ! On avouera un coup de cœur
tout particulier pour ce tueur à l’efficacité
aussi silencieuse que létale, ne serait-ce
que pour utiliser un chapeau melon bardé
de métal...

Le duo central des adversaires
s’entoure d’exécutants
aussi impersonnels que falots et inefficaces,
ce qui deviendra également son lot
tout au long de la série. Les amateurs
des Avengers en détacheront
tout de même deux personnalités.
Kisch, le tueur gazant peu fraternellement
ses collègues, est incarné par
Michael Mellinger, apparaissant dans l’épisode
La trahison (Fraser). Dans un rôle
hélas peu développé on
reconnaîtra surtout l’irrésistible
Burt Kwouk que l’on retrouvera
avec plaisir dans On ne vit que deux fois.
Ce dernier fut évidemment Cato, le
domestique ninja de l’inénarrable
Inspecteur Clouseau, mais il apparut également
dans Les cybernautes et Le quadrille
des homards, où Honor Blackman
participa pour la dernière fois à
la série

Car, bien évidemment,
Goldfinger reste le James Bond pour
lequel Honor Blackman aura quitté le
Monde des Avengers ! Même si
Pussy Galore (sic) apparaît quelque
peu tardivement, on est ici véritablement
au spectacle car dans la majeure partie de
son rôle Honor Blackman joue une partition
très proche de Cathy Gale, entre caractère
bien trempé, regard céruléen
mais glacial, réparties cuisantes décochées
sur un ton mordant et, bien entendu, maîtrise
des arts martiaux ! En laissant agréablement
vagabonder son imagination on croit vraiment
découvrir Cathy (qui a vécu
une aventure similaire dans La cage dorée)
en couleurs et avec une qualité d’image
et de son sans comparaison aucune avec les
débuts des Avengers…
On se régale, d’autant qu’Honor
Blackman, qui reste une des rares actrices
non doublées du début de la
série, donne une vraie flamme à
son personnage et que la complicité
avec Sean Connery apparaît éclatante.
On remarquera toutefois que, dans la lignée
du roman, le film souligne l’aspect
« viril » du personnage, jusqu’à
rendre celui-ci presque ambivalent, ce qui
n’est pas du tout le cas de Cathy. L’actrice
aurait été disposée à
aller plus explicitement dans ce sens…
Par contre, les supporters de Mrs Catherine Gale se désoleront de la voir finalement tomber si facilement dans les filets de 007, la femme libérée et affirmée se joignant alors docilement au troupeau des James Bond girls succombant infailliblement à la mâle attraction de leur idole. On reste déçu de la promptitude de ce retournement qui marque d’ailleurs la quasi fin de sa prestation. Déchue de sa précieuse particularité, elle n’aura plus à défendre un final des plus classiques, telle une Honey Rider. Hum… Par ailleurs le Flying Circus (avec notamment des pilotes masculins aux perruques évidentes) parait tout de même bien ridicule, on lui préfèrera celui des Monty Pythons !

À côté
de la figure de la James Bond girl principale,
alliée de 007 et triomphant avec lui,
Goldfinger, avec les sœurs
Masterson, inaugure également
la succession des personnages féminins
au tragique destin, que le valeureux chevalier
mettra toujours un point d’honneur à
venger. Chacune ne réalise qu’une
courte apparition, mais valant des scènes
remarquables au film. Si la superbe Shirley
Eaton ne brille guère par son talent
d’actrice, l’image de son corps
doré reste un élément
indissociable du film, comme de la série
toute entière. On se demande néanmoins
pourquoi il n’apparaît pas plus
marqué par les affres de l’agonie…
Ce n’est pas Shirley Eaton qui apparaît
dorée dans le générique
mais bien Magaret Nolan, modèle de
charme populaire à l’époque,
qui interprète la petite amie de Bond
au bord de la piscine de Miami.
Le jeu de la top model Tania
Mallet apparaît plus dense, à
l’image de son personnage, ardent et
tourmenté, annonçant Melina
Havelock. La voir périr alors qu’elle
est sous la protection de 007 reste une saisissante
surprise, survenant de plus avec une
rare brutalité. Une scène que
l’on peut trouver plus forte que celle
de la découverte du cadavre peinturluré.
On regrettera vivement le refus de la
mannequin de poursuivre une carrière
au cinéma ! Le personnage de la bad
girl, ou vile séductrice, reste
par contre absent de Goldfinger ;
rapidement esquissé dans Dr No,
il ne fera véritablement son apparition
que dans Opération Tonnerre.

On n’oubliera pas de conclure cette rapide lecture du film en saluant une nouvelle fois la fabuleuse performance de Sean Connery. Impressionnant dans les scènes d’action comme dans les duels verbaux, il donne à son 007 un éclat incomparable, que cela soit dans l’excitation du péril aussi bien que... devant la beauté féminine. Le tout en lui conservant une classe très britannique tranchant avec l’ostentation vulgaire de Goldfinger. Il s’avérait ardu de dominer un film aussi riche et marqué par la rencontre de tant de talents divers mais il y parvient sans coup férir, s’affirmant bien comme l’authentique James Bond qu’il demeurera encore des décennies plus tard. Son association avec la DB5 reste l’icône absolue de cette période si enthousiasmante des tonitruants débuts de la saga. On remarque d’ailleurs que Q se réjouit que 007 acquière l’Austin Martin plutôt qu’une Bentley jugée avoir « fait son temps ». Décidément, après la captation d’Honor Blackman, cela sent la poudre !

Goldfinger marque bien la mise sur orbite d’une série forgeant sa propre identité sous nos yeux, avec l’instauration définitive de ses canons. Musique, dialogues, mise en scène et décors, sans oublier les formidables comédiens, s’allient à la perfection. Si selon le goût de chacun, on pourra préférer la saveur d’espionnage classique rehaussé de Bons baisers de Russie et ses inégalables adversaires de 007, Goldfinger traduit cependant une authentique accélération, encore totalement exempte de la surenchère qui règnera dans les périodes ultérieures.

Le film
bénéficia du budget alors jugé
important de 2,5 millions de dollars et fut
le premier succès mondial de la saga.
Il réalisa 125 millions de dollars
de recette dans le monde, soit un ratio proche
du record absolu. Rappelons qu’il s’agit
bien sûr des dollars des années
60, et qu’il convient de multiplier
par à peu près 7 pour en voir
l’équivalent d’aujourd’hui.
En France l’on compte par nombre d’entrées
et le film y atteignit le total impressionnant
de 6 675 099. Précisons d’ailleurs
qu’il s’agit du nombre d’entrées
maximum atteint par un James Bond dans notre
doux pays, Casino Royale n’en
obtiendra ainsi pas la moitié. La France
adore tout particulièrement Sean Connery
puisque les cinq plus grands succès
rencontrés par la Saga correspondent
bien aux films de l’Écossais.
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4.
OPÉRATION TONNERRE
(THUNDERBALL)

  
.
- SPECTRE is a dedicated fraternity, whose strength lies in the absolute integrity of its members.
Le 29 décembre 1965
les Londoniens, qui viennent de recevoir un
superbe cadeau de Noël avec Faites
de beaux rêves (le 25), en découvrent
un second : la quatrième aventure
de 007 s’en vient dignement conclure
l’année. On remarquera qu'elle
précède de quelques jours une
autre affaire de chantage de haut vol auprès
du gouvernement de Sa Majesté, le péril
biologique se substituant au nucléaire
dans Silent Dust ! (le jour
de l’An.) Très symboliquement
le film avait été étrenné
une semaine auparavant aux États-Unis,
une première… Après les
sommets atteints par Golfinger, Opération
Tonnerre avait à relever un redoutable
défi. Force est de constater qu’il
n’y parvient qu’imparfaitement..

Pourtant le film débute
idéalement avec la désormais
traditionnelle séquence d’ouverture,
particulièrement trépidante
et rehaussée par d’heureuses
retrouvailles avec l’Aston Martin DB5
et ses fabuleux gadgets. Le « jetpack
Rockett belt » (ceinture fusée)
utilisé par 007 demeure une image forte,
d’ailleurs exploitée à
satiété lors de la commercialisation
du film. L’impression de véracité
ressentie ne doit rien au hasard : l’objet
existe bel et bien. Le premier modèle
vient d’être conçu au début
des années 60 par l’armée
américaine, en vue de transport de
fantassins. Malgré diverses versions
successives le projet sera abandonné
du fait de sa faible autonomie et de sa consommation
ahurissante en carburant, mais l’appareil
reste utilisé en sport extrême.
Cependant, l’attrait majeur de cette
introduction réside dans ce qui va
devenir une des plus intéressantes
particularités du film : la French
Touch.

Le charmant accent français
de la correspondante française de Bond
se révèle particulièrement
chantant à nos oreilles et évoque
irrésistiblement les performances équivalentes
rencontrées dans les Avengers,
notamment durant les saisons 2 et 3 où
nos héros se montraient plus globe-trotters
qu’ils ne le deviendront (Tueurs
à gage, Combustible 23 etc.).
De même, apercevoir le somptueux château
Renaissance d’Anet (celui de Diane de
Poitiers) ou la Tour Eiffel produit un effet
similaire aux épisodes français
des New Avengers. Nombrilisme chauvin ?
On ne s’en lasse pas ! On note
toutefois que la Perfide Albion jette un regard
bien particulier sur l’Hexagone, comme
déjà dans les romans de Fleming
ou plus tard dans Dangereusement vôtre,
avec le pittoresque Aubergine (sic).
Ainsi, le gendarme manifeste une rare
obséquiosité face à Largo
tandis que le redoutable Colonel Bouvard se
montre d’un ridicule achevé en
apparats féminins, même au cœur
d’un remarquable et féroce combat.

La moralité légère,
forcément légère, de
nos compatriotes se voit stigmatisée
dans le film. François Derval (incarné
par le solide Paul Stassino, admiré
en pseudo Tito dans Le décapode)
reste celui qui introduit le loup dans la
bergerie par ses coucheries, tandis que Domino
n’est au début du film ni plus
ni moins que la cocotte de Largo, avant d’entendre
chanter les Anges (comme dirait l’incandescente
Fiona) grâce au britannique 007…
On atteint un sommet durant le Conseil du
SPECTRE où un des « numéros »
à l’accent français révèle
(en VO) que le Quai d’Orsay a eu recours
aux services criminels de l’Organisation.
En VF le Quai devient d’ailleurs pudiquement
« les services spéciaux
», sans plus de précision !
Les joies si particulières de l’Entente
Cordiale…

Le générique
déçoit déjà quelque
peu, mais non du fait de l’irrésistible
et très évocatrice chanson reconstituant
le duo magique John Barry-Shirley Bassey,
avant une version du grand Tom Jones, exploitant
joliment le caractère tonitruant du
mot Thunderball (déjà
les Thunderbirds…). Il pèche
en fait par les images relativement fades
du jour. La série tente de varier ses
effets en opposant l’élément
aquatique au flamboiement doré de Goldfinger
mais l’ensemble ressort bien plus terne,
dépourvu du trouble captivant et érotisant
du générique précédent.
Néanmoins, le film continue
sur sa forte lancée initiale, avec
une excellente idée de scénario,
celle de James Bond s’interposant par
hasard dans le déroulement du complot
du SPECTRE. Ce qui nous vaut un très
amusant portrait de 007 en séducteur
impénitent et un vrai suspense (denrée
devenant plus rare par la suite) ainsi que
qu’un affrontement encore larvé
mais déjà prenant. La scène
de « torture » de l’élongation
trouvera d’ailleurs un plaisant écho
dans Les anges de la mort, avec l’infortunée
Purdey.

Ce prologue particulièrement
relevé nous vaut deux moments incroyablement
intenses. C’est bien entendu d’abord
le cas avec la scène devenue proverbiale
du Conseil du SPECTRE, où ce dernier
scintille comme jamais de sa noire lumière
d’Organisation planétaire du
Mal. Blofeld et Largo s’y montrent impériaux,
tandis que le twist de la chaise
électrique rajoute encore à
l’horreur et à la folie diffuses
de l’endroit. L’ensemble est porté
par un décor une nouvelle fois magnifique
et pertinent de Ken Adam, anxiogène
à souhait. Cette scène trouvera
un écho dans le lointain Quantum
of Solace (elle y est, une nouvelle fois,
la meilleure du film) comme dans toutes les
parodies de 007 tant elle s’est hissée
au rang de symbole de la saga. Tout comme
dans Doctor No, on y relève
une plaisante allusion à l’actualité
avec la fameuse attaque du train postal (1963).
On n’oubliera pas également
la remise haute en couleurs des ordres de
mission, qui, outre un autre décor
d’exception, permet de vérifier
que les agents Double-Zéro sont bien
neuf et que James Bond y occupe la septième
place. À une certaine grandiloquence,
on pourra néanmoins préférer
la simplicité et le ton britannique
du bureau de M, avec ses pétillants
duels amicaux. Comme un symbole, le film marque
la fin du lancer de chapeau, le gimmick
très ludique des premiers opus d’une
saga qui commence déjà à
en rajouter.

Malheureusement, après
ces débuts très prometteurs
l’on déchante très vite.
Richard Maibaum se montre mal inspiré
en changeant totalement son fusil d’épaule
par rapport à l’intrigue de Goldfinger,
sans doute encore ici par volonté de
renouvellement. Là où Goldfinger
développait un savant puzzle dont la
dernière pièce ne s’insérait
qu’avant le grand final, Opération
Tonnerre délivre trop rapidement
tous les tenants et aboutissants, d’où
un développement de l’intrigue
trop prévisible et sans saveur.
De plus, avec Goldfinger,
on allait sans cesse de découverte
en découverte, avec à chaque
fois de nouveaux endroits mirifiques à
admirer, dans la tradition des voyages extraordinaires.
Ici l’action se circonscrit bien vite
en quelques points (hôtel, résidence
de Largo, le Disco Volante), avec des va-et-vient
répétitifs, jusqu’à
en devenir lassants, de 007 et Leiter. On
éprouve rapidement l’impression
de tourner quelque peu en rond. Certes le
talent de Ken Adam répond toujours
à l’appel (la moindre chambre
d’hôtel resplendit d’un
design aussi élégant qu’épuré)
mais la mise en scène de Terence Young
apparaît également moins inventive
et tonique que celle de Guy Hamilton, tout
en demeurant certes efficace.

Les scènes sous-marines,
qui devaient certainement apparaître
plus prodigieuses dans les années 60
qu’aujourd’hui, semblent bien
trop longues. Le détournement de l'avion
est interminablement exposé, jusqu’à
devenir un pensum, tandis que le combat sous-marin,
lui aussi inutilement prolongé, se
révèle une fausse bonne idée.
Les mouvements y sont fatalement plus confus
et fragmentés que dans un décor
classique. On sent derrière tout ceci
comme une volonté de pallier à
la faiblesse de l’intrigue par une surenchère
visuelle finalement indigeste. Il en va de
même pour ces vues de fonds sous-marins
et poissons exotiques dans la veine du Monde
du Silence (on se demande parfois où
est Jojo le Mérou). Si on rajoute encore
les longues vues du carnaval, filmées
sans génie particulier, Opération
Tonnerre finit par prendre comme un air
de ces films de vacances interminables que
l’on impose à des amis blasés
et résignés.

Ces quelques tares limitent
le succès d’Opération
Tonnerre mais ne signifient pas pour
autant que l’on s’y ennuie, il
s’en faut de beaucoup. De nombreuses
scènes se montrent électriques,
servies par les tranchants dialogues coutumiers
à la série. 007 entame son jeu
habituel de provocation envers son adversaire
du jour, ce qui nous vaut une confrontation
très pimentée avec Largo lors
de l’impeccable scène du casino,
mais aussi lors de la visite à sa résidence.
On y retrouve toute la patte de Maibaum, suprême
dialoguiste et ayant à l’évidence
admirablement saisi tout le potentiel de ses
personnages. Q poursuit son étonnante
émancipation et inaugure ici ses interventions
sur le terrain entre mauvaise humeur irrésistible
à la Mac Coy et ping-pong hilarant
avec 007. On avouera un coup de cœur
total pour Desmond Llewelyn, incontestablement
un des piliers majeurs de la série.
À la lumière de cette scène
digne des comédies les plus relevées,
l’éclipse actuelle de Q demeure
encore et toujours un insondable mystère !

Enfin, si le combat
sous-marin déçoit, il en va
tout autrement avec la paroxystique course
poursuite, le final haletant dont le film
avait besoin pour emporter l’adhésion.
La scène cloue le spectateur sur son
fauteuil, tandis qu’intelligemment Young
renonce à toute chorégraphie
dans le combat pour appuyer le chaos et la
frénésie de l’instant.
L’investissement massif qu’a exigé
la mise au point du Disco Volante (qui glisse
effectivement comme une soucoupe volante !)
s’avère un placement des plus
judicieux ! On observera également
un souvenir agréable du bateau déjà
si propice aux plongées sous-marines
du Clan des grenouilles.

Et puis la série peut
toujours compter sur ses méchants,
domaine où elle s’affirme toujours
incomparable (si ce n’est avec les Avengers !).
C’est avec un plaisir sans mélange
que l’on retrouve l’inégalable
Blofeld. Trônant au-dessus de ses "sectateurs"
comme une divinité antique dont il
conserve encore l’aura mystérieuse,
le Numéro 1 suscite toujours l’enthousiasme
par sa folie glacée et son mépris
total de toute humanité. Son apparition,
comme il se doit, fait l’objet du plus
grand soin, alors qu’elle renforce une
nouvelle fois idéalement la saveur
d’arc narratif de la période
du SPECTRE.
Après la scène
du Conseil, son apparition lors du message
adressé aux autorités paraît
ainsi superbement mise en scène, avec
son petit personnel le fixant en silence dans
une pose totalement figée. On a l’impression
de se retrouver devant les créatures
décérébrées fixant
la Mangeuse d’hommes où
les autres entités de science-fiction
de l’époque. L’effet est
glaçant au possible et retranche plus
encore Blofeld de l’humanité.
Voir le viril et dominateur Largo s’empresser
de lui répondre servilement au téléphone
reste aussi un savoureux instant. Au défi
de toute morale on se réjouit franchement
de voir cet adversaire hors normes demeurer
hors de portée de 007, tout simplement
pour éprouver le bonheur de le retrouver
encore par la suite !

Emilio Largo prend toute sa
place dans le panthéon des grands adversaires
de Bond. Sa personnalité méditerranéenne,
comme toujours somptueusement fantasmée
chez Fleming, mêle le caractère
impérieux des Césars, une cruauté
sans borne et une superstition à fleur
de peau qui font de lui un méchant
aussi délicieusement typé qu’irrésistible.
Il manifeste également l’intelligence
des plus vives et l’esprit pénétrant
propres aux adversaires archétypaux
de 007. Chacune des confrontations avec Bond
se traduit d’ailleurs par des scènes
électriques, savamment mises en scènes
par un Young ici à son affaire. La
vitalité et la personnalité
du grand acteur de genre qu’est l’Italien
Adolfo Celi (L’Homme de Rio)
parachèvent le succès de ce
méchant grand train, dont le célèbre
bandeau est lui aussi devenu indissociable
des parodies de Bond.
On n’oubliera pas non
plus ses fameux requins, qui manifestent une
certaine continuité dans le SPECTRE,
après l’aquarium du Dr. No et
les piranhas de Blofeld ! Vargas, malgré
la présence de Philipp Locke (bien
connu des amateurs des Avengers pour
jouer le Dr Pimble de Bons baisers de
Vénus et deux autres rôles)
ne développe par contre pratiquement
rien, et doit beaucoup à son exécution
originale au harpon par 007, un des très
bons moments du film. Il ne ressort qu’à
peine de l’indifférenciation
pataude qui continue à caractériser
la piétaille du SPECTRE.

Mais, malgré ce puissant
duo masculin, on ne peut s’empêcher
d’applaudir tout particulièrement
à la prestation de Luciana Paluzzi
dans le rôle flamboyant de Fiona Volpe,
la véritable inspiratrice des bad
girls et autres viles séductrices
de la série. Elle fait réellement
les délices d’un film qui lui
doit d’irrésistibles moments.
Il est faible de dire qu’elle a tout
pour elle : perversité assumée,
y compris sexuelle (avec un appétit
aux confins de ce que permettait la censure
de l'époque), jouissance du meurtre,
esprit incisif et caustique, personnalité
féminine enfin affirmée jusqu’au
bout (contrairement à Pussy Galore),
élégance raffinée de
ces tenues bleues accompagnant à merveille
sa rousse et abondante chevelure… Elle
bénéficie du jeu ardent et étonnamment
pertinent de Luciana Paluzzi dont on n’oubliera
pas de si tôt les si grands yeux, rieurs
et charmants, puis insondablement durs l’instant
suivant !
Quelle femme et quelle actrice,
jusqu’à camper un véritable
alter ego de 007, vu à
travers un miroir obscur. On ne boudera pas
son plaisir de voir enfin 007 se faire moucher
lors de l’échange d’amabilités
de l’hôtel, et d’ailleurs
lui-même apprécie en connaisseur !
Évidemment, leur rencontre sur la route
constitue une deuxième énorme
coïncidence scénaristique après
le passage de la clinique, mais cette naïveté
participe tellement au charme des années
60 que l’on ne s’en émeut
pas, bien au contraire. La seule réserve
provient du fait que les convenances du temps
(et de l’œuvre de Fleming) la
prive de toute capacité martiale, ce
qui la condamne à une mort sans gloire,
indigne de son statut et de sa performance.
Un vrai coup de cœur, indubitablement !
Luciana Paluzzi participa avec le même
succès aux Agents Très Spéciaux
et croisa également OSS 117 !

Face à des adversaires
de nouveau particulièrement relevés
007 a fort à faire, mais parvient néanmoins
à leur tenir la dragée haute,
grâce à l’irremplaçable
Sean Connery. Celui-ci développe désormais
une osmose totale avec son personnage fétiche
et multiplie les morceaux de bravoure comme
les dialogues percutants, toujours avec le
même bonheur. Il intègre pour
la première fois le fameux Gun
Barrel, la scène devant être
retournée du fait du passage aux écrans
larges de la Panavision. On ne se lasse pas
un seul instant de le voir interpréter
à la perfection cet agent secret si
peu secret et si british, décidément
amateur de Don Pérignon 1955 après
Goldfinger (effectivement un grand
millésime). Il n’y avait que
lui pour sublimer les invraisemblances du
personnage, jusqu’à le rendre
aussi irrésistible qu’excitant.
La montée en puissance des gadgets
qui commence à se ressentir (même
si toujours ingénieux) ne lui fait
pas encore d'ombre, c’est bien la personnalité
de Bond et l’aura de son
interprète qui demeurent au cœur
du film.
Et ce n’est certes pas
le Félix Leiter du jour qui lui portera
préjudice car, après la classe
et le charisme de Jack Lord puis la sympathie
malicieuse de Cec Linder, nous avons droit
ici au particulièrement falot Rik Van
Nutter, qui rend le personnage à peu
de choses près transparent. Le voir
d’île en île faire le taxi
en hélicoptère pour James Bond
évoque irrésistiblement le Terry
de Magnum, soit une référence
absolue en matière de faire-valoir.
De plus la série tente d’utiliser
la faiblesse que représente cette valse
des interprètes de Leiter pour tenter
de générer un pseudo suspense
tout à fait inepte et transparent autour
de l’identité de ce dernier,
ce qui manifeste un cynisme assez misérable.

Si Molly Peters interprète
fort joliment l’infirmière particulièrement
accueillante des débuts du film, on
se souviendra surtout de la sculpturale Martine
Beswick, déjà vue en féroce
lutteuse gitane dans Bons baisers de Russie.
Grâce à elle son personnage de
Paula Caplan échappe à la triste
condition d’utilité pour devenir
un personnage à part entière
d’Opération Tonnerre.
Sa mort sordide, et son acceptation presque
impersonnelle de la part de Bond, donne soudain
au film comme une atmosphère d’Armée
des ombres (avec son don du cyanure).
Une bouffée glaciale décalée
mais finalement fort bienvenue. On regrettera
cependant que sa rencontre avec Fiona ne produise
pas plus d’étincelles, car hélas
abrégée par les ruffians du
SPECTRE.

À côté
de ces deux lionnes, que penser de Domino ?
Certes Claudine Auger (Miss France 1958) est
une authentique et très belle actrice
(inexplicablement doublée en VF). Elle
confère une vraie authenticité
au personnage et Domino, bien évidemment
toujours élégamment vêtue
de blanc et de noir sauf pour le carnaval,
ne manque pas d’esprit. Première
de nos compatriotes à apparaître
dans la saga, elle renforce également
l’agréable cachet français
du film (tout en évoquant le très
parisien André Claveau et le piano
à bretelles) mais souffre terriblement
du contraste avec Fiona (qui la considère
d’ailleurs avec le dernier mépris),
auprès de laquelle elle ne pouvait
qu’apparaître terriblement fade
et effacée. À propos du
gadget imprudemment confié par 007
et, bien entendu, repéré en
30 secondes par Largo, on dira qu’il
n’y a pas photo entre Domino et Fiona…

Comme, entre bien d’autres
attraits, James Bond symbolise aussi l’esprit
série télé transposé
au cinéma, on dira avec le vocabulaire
ad hoc que – quoique nanti
de nombreuses scènes pimentées
et demeurant d’excellente facture, malgré
un manque de matière – Opération
Tonnerre apparaît comme un "épisode"
de transition entre deux sommets de la saison
Sean Connery : Goldfinger et
On ne vit que deux fois.
Avec un budget connaissant
une foudroyante inflation (9 millions de dollars
de l’époque, contre 2,5 pour
Goldfinger), Opération
Tonnerre restera longtemps le James
Bond ayant connu le plus grand succès,
avec 141,2 millions de dollars de recettes
mondiales. En France, il atteindra le total
impressionnant de 5 734 842
entrées, soit tout de même près
d’un million de moins que pour le précédent.
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- The things I do for England.
Après la diffusion de Qui suis-je ? (le 6 mai 1967), les Britanniques s’apprêtent à prendre leur mal en patience durant la trêve estivale des Avengers, quand survient à point nommé On ne vit que deux fois, le 12 juin. De quoi passer un été sans soucis, mais non sans sushis.

Pourtant, si On ne vit
que deux fois va s’imposer comme
l’un des plus flamboyants succès
de l’ère Connery, il débute
par une scène pré générique
particulièrement insipide. Alors que
l’ensemble des films de cette première
partie de la saga n’a que peu subi l’outrage
des ans, revêtant une irrésistible
patine sixties, il en va tout autrement
ici. Ces maquettes de vaisseaux spatiaux accusent
terriblement leur âge, et se démarquent
à peine des séries B des années
50. À la même époque Star
Trek faisait déjà nettement
mieux ! On pourra formuler la même
critique, certainement moins perceptible pour
les spectateurs de cette époque, concernant
des passages similaires ultérieurs.
Décidément 007 et l’Espace
ne font pas bon ménage, on en reparlera
pour Moonraker.
Pour parachever le tableau,
on constatera une apparition très tardive
de James Bond, avec cette pseudo exécution
à laquelle bien entendu personne ne
croit. Le héros n’y accomplit
pas grand-chose et cette scène, déconnectée
de ce qui la précède, rompt
la célèbre triple unité
de temps, d’espace et d’action
contribuant tant de coutume à cet exercice
de style. Demeure tout de même la scène
directement issue de l’imaginaire fantasmé
de Fleming, où la Grande-Bretagne se
pose en arbitre entre USA et URSS, très
amusante prise au second degré…
On y note l’apparition assez piquante
de George Murcell, l’inoubliable
Needle de Meurtres par épisodes
! Les amateurs de séries cultes britanniques
reconnaîtront également parmi
les policiers de Hong Kong Anthony Ainley,
qui deviendra bien plus tard le Maître,
l’archi ennemi du Docteur. On se situe
néanmoins très loin des brillantissimes
entrées en matière précédentes.

Après ce cas d’école d’une mauvaise introduction d’un grand Bond, le film rebondit à l’occasion d’un générique particulièrement enthousiasmant. La voix mélodieuse de cette grande chanteuse qu’est Nancy Sinatra s’avère irrésistible. L’esthétique asiatique de l’ensemble, entre éléments graphiques japonisants et rougeoiement des volcans retrouvant les flammes troublantes de Goldfinger, introduit de plus l’un des atouts majeurs de On ne vit que deux fois : la découverte de l’Empire du Soleil Levant durant les lointaines années 60.

En effet, après les
allers-retours parfois lassants d’Opération
Tonnerre, le film retrouve et amplifie
le grand souffle du voyage manifesté
par Goldfinger. Certes l’ambition
marketing paraît pareillement évidente,
007 tâchant de se vendre au Japon après
les USA, ces deux pays constituant, avec l’Europe,
le socle incontournable du succès commercial.
Mais là où Goldfinger,
malgré le superbe final, traitait cette
dimension sans guère de brio, avec
des scènes américaines se limitant
à des gangsters caricaturaux hors sujets
et des plans de fast foods, On
ne vit que deux fois présente
l’intelligence et le talent de bâtir
un axe majeur de son histoire.
En parant à un effet
catalogue grâce à une insertion
très fluide de ces éléments
dans le récit, et en bénéficiant
de moyens imposants, le film multiplie avec
bonheur les références à
la culture japonaise traditionnelle. Le spectateur
occidental a ainsi l’occasion de découvrir
la chorégraphie et l’ambiance
unique des combats de Sumo, mais également
les pousse-pousse (bien connus des amateurs
des Avengers !), les costumes
urbains ou ruraux, de fête ou de travail,
le saké (à 36,6°C précise
l’incollable 007), les sublimes paysages
et reliefs, les spectaculaires châteaux
forts du XVIe siècle, l’habitat
et l’art de vivre, les exotiques cérémonies
du thé et du bain, les célébrations
du Shinto et jusqu’aux Ninjas archétypaux,
nantis de leur attirail mortel coutumier (les
Brigades de Tigre, en quelque sorte).
Le film annonce clairement la vogue Ninja
de la décennie suivante ! L’ensemble
demeure élégant et recherché,
aux antipodes de l’avalanche de kitsch
qui ensevelira Octopussy, et confère
un cachet fascinant au film, à l’image
du Japon éternel.

Pourtant On ne vit que
deux fois ne se limite pas à cette
brillante approche mais présente la
suprême habileté de saisir le
contexte contemporain d’un archipel
situé à un moment charnière
de son histoire. En effet, après l’Ère
Meiji, les Années 60 voient le deuxième
bond en avant du Japon. Celui-ci, qui a achevé
sa reconstruction, se lance énergiquement
à la conquête de la modernité
et de la prospérité. Le film
évoque avec succès les différents
moteurs de cet envol : conglomérats
industriels gigantesques, haute technologie
et miniaturisation, constructions navales
ou automobiles…
Aki conduit ainsi une Toyota
2000 GT, première incursion marquante
d’une voiture étrangère
dans la saga, parfaitement justifiée
par le contexte. Les traditions ancestrales
et la quête effrénée de
la nouveauté s’entremêlent
au cours de superbes vues de la capitale,
le film constituant de fait un passionnant
documentaire sur les fondations de ce Néo
Tokyo et de ce Japon technologique qui vont
tant fasciner futurologues et auteurs de science-fiction
au cours des décennies suivantes.

De fait, les japonais
s’en sortent admirablement bien dans
la vision fantasmée du monde développée
avec tant d’éloquence par Fleming,
au point que l’on voit Tanaka donner
la leçon à 007. Complicité
insulaire ? Le Japon apparaît comme
une Grande-Bretagne d’orient et le film
ressort grandi de cette évocation respectueuse,
tranchant avec les clichés et l’ironie
mordante habituellement manifestés
envers les autres peuples. Nos amis Anglais
ne sont d’ailleurs pas en reste avec,
dans la grande tradition de Kipling, une belle
galerie de ces magnifiques figures de l’Empire
sachant s’adapter au vaste monde tout
en conservant Mother England au cœur,
ce qui nous évoque quelques vieux briscards
des Avengers !
C’est d’abord
le cas avec le toujours so british
M et son aussi fidèle que pétillante
secrétaire, qui, dans une étonnante
préfiguration des délirants
QG de Mère-Grand, ont transporté
meuble par meuble le décor de Universal
Import & Export à bord d’un
sous marin !
Si la scène se révèle
particulièrement divertissante (avec
une variation inattendue du fameux lancer
de chapeau), on gardera également en
mémoire l’étonnante prestation
de Charles Gray, en Anglais raffiné,
acclimaté depuis longtemps à
un Archipel qui le fascine, sans pour autant
renoncer à sa propre culture. Un numéro
autrement plus relevé que la version
particulièrement édulcorée
de Blofeld qu’il nous présentera
dans Les diamants sont éternels.

Mais cette éloquente
vision du Japon n’entrave pas, bien
au contraire, le développement d’une
passionnante intrigue. Roald Dahl, ami de
Fleming, y démontre un authentique
talent de conteur, sachant toujours maintenir
l’intensité dramatique à
l’incandescence, et une vraie faculté
de dialoguiste, tant le film crépite
d’échanges croustillants. On
pourra regretter qu’On ne vit que
deux fois se détourne si profondément
de l’intrigue originale de Fleming,
au profit d’un certain classicisme (le
thème sera d’ailleurs repris
quasi à l’identique dans L’Espion
qui m’aimait).
Il n’en reste pas moins
que la mécanique paraît parfaitement
huilée, alternant avec bonheur séduction
torride, humour pétillant et action
trépidante, jusqu’au grand final
de rigueur, ici particulièrement spectaculaire.
Après tout on aime aussi James Bond
parce qu’il s’agit d’un
rituel et c’est toujours avec un plaisir
intact que l’on en retrouve les figures
imposées. De plus, le SPECTRE se positionne
également ici dans son meilleur rôle,
agent perturbateur dans le jeu des grandes
puissances, après Bons baisers
de Russie.

Nouveau venu parmi les réalisateurs
de la saga, Lewis Gilbert se montre d’entrée
parfaitement à l’aise avec l’énorme
machinerie que sont désormais devenus
les James Bond. Il sait mettre en valeur tant
les sublimes paysages nippons que les formidables
moments d’actions émaillant le
récit : spectaculaire plan aérien
de 007 luttant sur un toit, affrontement épique
avec l’imposant chauffeur – interprété
par Peter Fanene Maivia, authentique champion
de lutte – hélicoptère
enlevant la voiture des poursuivants, attaque
de la base du SPECTRE (colossal décor
réalisé à Pinewood),
ou encore l’ébouriffant duel
aérien de la petite Nelly.

À cette occasion la
série réitère la manœuvre
de la séquence d’ouverture d’Opération
Tonnerre, avec le pack ascensionnel,
en utilisant derechef une véritable
invention (ici de l’officier de la RAF
Ken Wallis), tout en communiquant massivement
sur ce passage. La scène, tournée
en Espagne du fait des craintes des autorités
japonaises, nécessita 85 prises et
plus de 5 heures de tournage. Elle s’acheva
lors d’un terrible accident, un membre
de l’équipe technique ayant eu
une jambe amputée après un choc
avec l’hélice. Le montage de
Peter R. Hunt montre une telle efficacité
qu’il lui valut de mettre en scène
l’opus suivant de la saga.

Un regret toutefois :
nous nous étions bien volontiers habitués
à voir s’accroître le rôle
dévolu à Q et à Desmond
Llewelyn, mais cette scène si irrésistible
se voit ici rapidement expédiée
sous un vague prétexte d’urgence.
De fait, le correspondant a été
imparti à l’aspect purement mécanique
de Nelly, au détriment des personnages,
un choix peu judicieux. Par son trucage particulièrement
évident, même selon les normes
de l’époque, l’éruption
volcanique finale détonne également,
à moins de croire qu’un hommage
ému a été rendu à
Godzilla, Mothra et consorts…

Surtout Gilbert peut compter
sur un Ken Adam en complet état de
grâce. Ce grand artiste découvre
de nouveaux horizons à explorer lors
de son approche du style japonais. Cette fusion
réalisée à la perfection
entre son art si élégant et
imaginatif et cette nouvelle source d’inspiration
symbolise toute la fructueuse rencontre de
l’Occident et de l’Orient lointain
sous-tendant tout le film.
On se situe dans un domaine
totalement subjectif mais on peut à
bon droit estimer qu'On ne vit que deux
fois constitue le chef-d’œuvre
de Ken Adams, par l’incroyable feu d’artifice
que constituent les nombreux somptueux décors
qui nous sont révélés.
Les bureaux de Tanaka incarnent ainsi une
parfaite symbiose entre les deux Japons, traditionnel
et moderne. Le repaire pompier et mégalomane
de Blofeld tranche astucieusement avec le
goût exquis de ces demeures, même
les plus humbles. Et que dire de l’époustouflante
base du SPECTRE ?

D’ailleurs, l’entrée
en scène de ce N° 1 devenant Ernst
Stavro Blofeld alors qu’il se situait
jusqu’ici en retrait constitue le second
attrait majeur du film, d’autant qu’elle
s’effectue via une grandiose
idée de casting, le recrutement de
ce grand acteur qu’est Donald Pleasence.
La découverte de son visage, savamment
amenée au fil du récit, était
bien entendu attendue avec effervescence par
les amateurs de la série, d’où
un choix particulièrement crucial concernant
l’interprète. Or Pleasence va
marquer le rôle aussi définitivement
que Sean Connery pour James Bond. Cet acteur
vétéran, dont la carrière
ne rend pas tout à fait justice à
l’immense talent, a l’intelligence
d’interpréter son personnage
avec une démesure toute shakespearienne.
Son Blofeld répond à toutes
les attentes que l’aura de mystère
nimbant l’individu avait suscitées.

Ainsi, il se montre tel qu’en lui-même, totalement retranché de l’humanité par sa terrifiante cruauté, sa mégalomanie exacerbée jusqu’à la démence, mais aussi son intelligence supérieure et pénétrante, sans commune mesure avec les pantins l’environnant. Sa difformité physique accroît encore l’effroi et la fascination exercés par ce génie du Mal appelé à devenir archétypal, à l’inverse d’un Chiffre qui, ultérieurement, irritera plus qu’autre chose. Un adversaire hors normes pour James Bond, donc, d’autant que leurs électriques confrontations, aux cinglants dialogues, représentent des moments particulièrement marquants du film.
On n’oubliera pas le
regard hanté par la folie homicide
de Donald Pleasence, qui installe d’entrée
son personnage parmi les plus grands adversaires
que le septième art nous ait offerts.
On peut considérer que ni le pourtant
très savoureux Telly Savalas, ni le
sensiblement plus éteint Charles Gray
n’atteindront de tels sommets. C’est
d’ailleurs ce « premier »
Blofeld qui deviendra la référence
pour tous les pastiches de la saga !

D’une manière
sans doute inévitable, mais néanmoins
particulièrement marquée, Blofeld
(Pleasence juste après Le Voyage
fantastique...) phagocyte les autres
méchants du film. Ceux-ci ont le plus
grand mal à simplement exister, que
cela soit le transparent Osato, cadre supérieur
sans aucun cachet particulier (Dieu que Largo
est loin), ou le trop rapidement esquissé
Hans, dont l’affrontement avec 007 ne
représente qu’une bien falote
répétition des duels avec Red
Grant ou Oddjob. Le pire demeure cependant
l’affligeante Helga Brandt, aux poses
et discours grandiloquents, totalement dépourvue
de l’éclat sauvage d’une
Fiona Volpe dont elle constitue un triste
clone. L’actrice Karin Dor fait également
bien pâle figure à côté
de la flamboyante Luciana Paluzzi. Cette impéritie
des adversaires se voit cependant plus
que compensée par la prestation de
Pleasence. Nous avons de plus à nouveau
le plaisir de retrouver Burt Kwouk dans un
environnement japonais technologique évoquant
furieusement le Tusamo d’Harachi !

007, comme son meilleur interprète,
se montre très solide et dynamique,
mortel mais également charmeur et subtil.
Le Dom Pérignon 1955 s’affirme
bien comme son Champagne favori ! Les
films se succèdent sans que l’impact
du jeu et de la personnalité de Sean
Connery ne s’émousse le moins
du monde. Son envie de poursuivre l’aventure
s’érode néanmoins et on
comprend sans peine l’émoi suscité
par l’annonce de son retrait !
D’une manière très habile
007 se pose ici comme porte-parole d’un
spectateur dont il partage l’enthousiasme
et l’émerveillement ressentis
en découvrant la civilisation japonaise
à un moment clef de son histoire.
À cet égard
son amicale rencontre avec un Tanaka symbolisant
la nature duale du Japon, entre tradition
et ère nouvelle, se révèle
très savoureuse, où une ironie
malicieuse précède une solide
complicité. Outre un maquillage japonais
passablement ridicule, le seul élément
affligeant demeure ce machisme revendiqué
et plastronnant, dans lequel s’émulent
les deux compères. C’est notamment
le cas avec l’aréopage de jeunes
« collaboratrices »
de Tanaka qui nous vaut un concours de lourdeur
se voulant divertissant mais, de fait, consternant
de bout en bout.

L’élément
féminin du film bénéficie
cependant d’un charmant, mais
déséquilibré, duo d’agents
secrets. Aki (Akiko Wakabayashi) paraît
particulièrement irrésistible,
d’autant qu’avec sa modernité,
son élégance haute couture,
sa bondissante voiture de sport et sa vaillance
doublée de malice, elle n’est
pas sans évoquer quelque peu une certaine
héroïne de série télé
connaissant alors une forte popularité.
Son duo avec 007 nous vaut de nombreuses scènes
d’action, mais également une
romance finalement véritablement touchante.
Si la scène purement Ninja
de son assassinat se révèle
remarquable, on regrette sa disparition au
profit d’une certes ravissante mais
plus jeune et effacée Kissy (Mie Hama).
Elle présente l’intérêt
d’ouvrir une fenêtre sur le Japon
populaire des petites îles (elle est
doublée dans les scènes aquatiques
par Diane Cilento, alors épouse de
Connery) mais demeure tout de même bien
mièvre. On se gardera bien d’énoncer
qu’à Emma Peel succède
Tara King (même si on le pense un peu)
car les deux femmes demeurent encore soumises
au mâle et, même au pays des arts
martiaux, ne combattent pas.
La prestation de Kissy durant
le combat final fait d’ailleurs peine
à voir, y compris avec le pitoyable
alibi du revolver. Chez le 007 des
années 60, la femme demeure faible
et dépendante de la protection masculine.
Cet aspect, bien à rebours de l’évolution
des mœurs, et au moment où triomphent
les Avengers, reste bien le seul
élément quelque peu détonnant
d’une époque Connery si enthousiasmante
par ailleurs.

Les deux actrices sont authentiquement
japonaises, un choix diplomatique de la production
qui devait ardemment négocier pour
obtenir l’autorisation de filmer plusieurs
sites culturels importants… Lewis Gilbert
affirme également que les actrices
présentes en Europe ou en Amérique
étaient trop émancipées
pour ces rôles ! Le caractère
plus effacé de Kissy est en grande
partie dû aux difficultés d’apprentissage
de l’Anglais de Mie Hama, qui firent
évoquer son retrait par la production.
L’actrice affirma alors qu’après
avoir ainsi perdu la face, elle se verrait
contrainte au suicide ! Et elle resta
donc dans l’équipe…
Ancienne employée des
bus de Tokyo, elle devint une star du cinéma
japonais, au point d’être surnommée
la « Brigitte Bardot nippone »
! Dans les années 70 elle se consacra
à la télévision où
elle anima un talk-show très populaire.
Akiko Wakabayashi connut une carrière
météorique dans le cinéma
japonais, où elle fut également
la vedette féminine de l’inénarrable
King Kong contre Godzilla (1962,
avec également Mie Hama), avant d’épouser
un riche avocat… Karin Dor et Tsai
Chin Ling (la charmante chinoise de l’ouverture)
connurent également de très
belles carrières, la première
principalement en Allemagne et la seconde
au théâtre (elle est d’ailleurs
diplômée de la RADA !).

On ne vit que deux fois
se découvre comme un sublime voyage
à la rencontre d’une fascinante
civilisation située à l’autre
bout du monde, mais connaissant, tout comme
l’Occident, une formidable accélération
au cours de cette extraordinaire décade
des années 60. Le spectacle devient
une totale réussite grâce à
un épique récit d’aventures,
un héros porté par son interprète
idéal et la révélation
réussie de son plus grand ennemi. Une
immense réussite, même à
l’échelle particulièrement
relevée d’une période
Sean Connery dont le constant renouvellement
de la qualité ne cesse de forcer l’admiration.
On ne vit que deux fois
bénéfice d’un budget à
peine supérieur à celui d’Opération
Tonnerre (9,5 millions de dollars des
années 60, contre 9 pour le film précédent)
mais connaît, hélas ! un moindre
succès commercial, quoique toujours
imposant, avec 111,6 millions de dollars de
recettes, contre 141,2 millions. La France
suit la même tendance, avec 4 489 249
entrées contre 5 734 842.
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6.
LES DIAMANTS SONT ÉTERNELS
(DIAMONDS ARE FOREVER)

  
— The scorpion.
— One of nature's finest killers,
Mr. Wint.
— One is never too old to learn from
a master, Mr. Kidd.
Le trente décembre
1971 (soit deux semaines après les
États-Unis, auxquels ce film est à
nouveau principalement adressé) le
public anglais découvre les nouvelles
aventures de 007. Un frisson particulier les
accompagne car Les diamants sont éternels
marque le grand retour de Sean Connery dans
le rôle qu’il a créé
!

Après une première
image très japonaise, peut-être
pour relier le film à On ne vit
que deux fois plutôt qu'au fiasco
précédent, la séquence
d'ouverture introduit efficacement le revenant,
avec des scènes très ludiques
dissimulant son visage jusqu'à une
révélation en pleine lumière.
Le passage nous rassure également sur
le retour du mâle héros, après
le falot Lazenby, puisque 007 n'hésite
pas à user d'une violence marquée
envers une damoiselle pour parvenir à
ses fins (Denise Perrier, mannequin chez Play
Boy et unique Miss Monde française,
en 1953 : la scène est d’ailleurs
tournée au Cap d’Antibes) !
La brillante démonstration
se conclut par une très efficace scène
de combat contre des tueurs du SPECTRE (ornés
bizarrement de casques rappelant Le mort
vivant) et une apparente élimination
de Blofeld. James bond, le vrai, est de retour
et il n'est pas content. CQFD.

La réapparition de
l’acteur s’accompagne de celle
des grands noms d’une saga cherchant
à capitaliser sur son acquis, après
la terrible secousse d’Au service
secret. Guy Hamilton, réalisateur
de Goldfinger, revient donc aux commandes
en amenant avec lui tout son savoir-faire.
La mise en scène du film en sort dynamisée
et autrement électrique que lors de
l’opus précédent. Les
scènes d’actions se succèdent
à un rythme plus soutenu, avec souvent
une vraie efficacité à la clef
: fuite trépidante en LEM sur fond
de désert, frappe orbitale, attaque,
cette fois spectaculaire, de la base de Blofeld
(de nouveau héliportée, comme
pour rattraper le coup après le bâclage
précédent), etc.

La scène la plus relevée
dans ce domaine demeure tout de même
l’affrontement sans pitié dans
l’ascenseur, dont la férocité
et l’exiguïté évoque
le fameux duel avec Red Grant. Les amateurs
des Avengers n’en seront pas
surpris car ils y reconnaîtront Joe
Robinson, l’imposant lutteur et cascadeur
ayant formé Honor Blackman pour les
nombreux combats de Cathy Gale. Son imposante
présence se retrouve dans l’épisode
Le cinq novembre et ils écrivirent
ensemble le Honor Blackman’s Book
of Self Defense, en 1965. Robinson achève
ici fort joliment sa carrière à
l’écran, avant de se consacrer
à l’enseignement des arts martiaux.
Outre le sens du tempo et
de l’image d’un Hamilton sachant
également toujours aussi bien mettre
en valeur les sublimes paysages traversés,
Les diamants sont éternels s’appuie
également sur un autre retour, celui
de Ken Adam. Même s’il n’atteint
pas ici les sommets de On ne vit que deux
fois, on admire comme toujours son sens
raffiné et audacieux du design, dans
des décors portant indubitablement
sa griffe (le bureau de Blofeld, la villa
de Whyte) mais aussi originaux comme ce sublime
satellite, bien supérieur à
sa reprise de Meurs un autre jour,
cette ahurissante suite d’hôtel
très Las Vegas ou cette baignoire si
glamour où 007 prend son bain (on retrouvera
l’idée dans l’épisode
Hollywood des X-Files).
Le spectateur ne peut qu’admirer
la propension d'Adam à décliner
son style au gré des pays traversés
par 007, avec toujours un rare impact. Classicisme
renouvelé également en matière
musicale, avec un John Barry toujours à
la baguette mais surtout avec les retrouvailles
avec Shirley Bassey, déjà interprète
de Goldfinger et qui se révèle
encore merveilleusement inspirée ici.
L’imagerie du générique
allie à merveille les éléments
féminins traditionnels avec la splendeur
de diamants somptueusement filmés.

L’inexpugnable Richard
Maibaum se voit confirmé à l’écriture
des aventures d’un agent secret hors
normes qu’il connaît à
la perfection, notamment par des dialogues
toujours percutants. S’il décline
effectivement avec maîtrise les différents
rituels de la série, on lui reprochera
un certain manque de timing déjà
manifesté dans Au service secret,
où le temps d’exposition de l’histoire
se révélait beaucoup trop long.
Ainsi la première partie de l’histoire, la remontée parsemée de cadavres le long de la filière des trafiquants, où les diamants se repassent selon un modèle proche de L’homme au sommet, commence par divertir, mais finit par lasser tant elle se prolonge. Quand elle s’achève à l’arrivée aux laboratoires de Whyte, pour laisser place au segment principal de l’intrigue, une partie trop conséquente du film s'est déjà écoulée.

Mais, davantage encore, Maibaum,
et le nouvel arrivé Tom Mankiewicz
(qui manifestera le même penchant sous
l’ère Moore) vont précipiter
l’histoire dans un travers qui viendra,
hélas ! atténuer l’impact
du film et son éclat : la trop grande
inclinaison vers la comédie, parfois
jusqu’aux confins de la parodie. Si
l’humour a toujours fait partie intégrante
des James Bond, il ne constitue qu’un
élément du cocktail subtil caractérisant
les opus réussis de la saga, aux côtés
de l’action, du suspense ou de la figure
de l’adversaire. Or ici il bondit au
premier plan, au point d’imprégner
et de dénaturer ces autres rouages
du film.

Ainsi, une nouvelle fois après
Goldfinger, la série s’en
va creuser le riche sillon américain,
tant le public de ce pays est devenu une composante
primordiale de son succès. Les
diamants sont éternels va plus
loin que les caricatures rapidement esquissées
de ce précédent film, en offrant
une véritable immersion américaine.
Mais cette tentative se voit grevée
par cette omniprésence d’un humour,
tantôt plaisant, tantôt pesant,
qui va l’empêcher d’atteindre
l’intensité de la découverte
japonaise de On ne vit que deux fois.
Les gangsters rencontrés relèvent
de portraits sarcastiques proches des Tontons
Flingueurs, divertissant mais hors sujet
ici.
Le fabuleux décor des
illuminations nocturnes de Las Vegas aurait
pu faire l’objet d’une intense
poursuite en voiture à la Bullit
mais, si les cascades spectaculaires ne manquent
pas, on tombe dans une surenchère où
Hamilton doit de plus gérer un shérif
et des adjoints confinant au burlesque. On
ne dira pas que tout ceci fait songer à
Shérif fais-moi peur (on le
pensera néanmoins), mais on reste en
deçà de ce que le film aurait
pu nous offrir.

Whyte apparaît comme
une caricature vite irritante de Howard Hughes,
d’autant que Jimmy Dean en fait vraiment
inutilement des tonnes, sans aucune nuances.
Le passage du véhicule lunaire se voit
précédé d’un passage
que l’on dirait issu du Lone Gunman,
suggérant fortement que les alunissages
furent en fait réalisés en studio…
Le Leiter du jour verse lui aussi dans l’excès,
avec un rapprochement très net vers
les officiers supérieurs de police
qui se multiplieront dans les séries
policières des années 70. Par
contre on appréciera ce crématorium
si délicieusement typique, dirigé
par l’onctueux et ondoyant Mr Slumber,
qui n’est pas sans rappeler un certain
Mr. Lovejoy et l’agence Cœur à
Cœur ! Il est incarné par David
Bauer dont le ton très anglais ne surprend
pas car il a réalisé une grande
partie de sa carrière en Grande-Bretagne
après avoir fui le Maccarthysme. Il
apparaît ainsi dans de nombreuses séries
anglaises (dont cinq participations au Saint).
Dans les Avengers il fut l’Évêque,
le dirigeant de Bibliotek et patron de Lois
Maxwell dans Les petits miracles
mais aussi le Russe Ivanoff faisant l’acquisition
de Mrs Peel dans Maille à partir
avec les taties !

Les seconds rôles ne
sont pas en reste, avec un M manifestant un
agacement particulièrement marqué
face à un 007 encore plus irrespectueux
que de coutume, sans doute un peu trop. Q
est en roue libre, testant notamment des bagues
truquant les bandits manchots, tandis que
Miss Moneypenny se retrouve déguisée
en douanière sans réelle justification.
L’humour trop expansif dérègle
quelque peu cette atmosphère si attractive
des opus précédents. L’apparition
de Laurence Naismith (le fameux juge Fulton
d’Amicalement Vôtre)
symbolise cette évolution qui se trouvera
parfaitement incarnée par son complice
Roger Moore au cours des années 70,
mais qui jure quelque peu dans l’intensité
sans égale observée jusqu’ici
durant l’ère Connery.

Cette distanciation, encore
hors de propos dans ce contexte, se retrouve
hélas chez les adversaires, la fascinante
galerie de portraits découverte jusqu’ici
débouchant sur d’improbables
personnages à l’humour pesant
et dépourvus de toute aura. Messieurs
Wint et Kidd nous valent des personnages d’homosexuels
caricaturaux au-delà de toute nuance
(on s’étonne de ne pas les voir
beurrer des biscottes) et de surcroît
très répétitifs. Même
si leurs meurtres originaux, mais aussi inutilement
sophistiqués (quelle idée de
laisser 007 dans un pipeline sans rien prévoir
au-delà !), divertissent, on se situe
néanmoins à des années-lumière
de l’impact d’un Red Grant ou
d’un Oddjob. Ils auraient été
excellents dans Chapeau Melon (Meurtres
distingués !) mais l’univers
de James Bond n’est pas le Monde des
Avengers ! Le film paraît
bien verser franchement dans l’auto
parodie.
Ce sentiment se voit renforcé
par les certes inattendues catcheuses Bambi
et Thumper mais dont les quelques préliminaires
de combat se résolvent par une baignade
déconcertante de facilité. À
quoi rime tout cela et où sont les
passionnants combats de jadis ? L’humour
est bien entendu acceptable, voire désiré,
sauf s'il devient envahissant au point d’en
occulter tous les autres aspects que l’on
est en droit d’attendre d’un James
Bond.

Plus encore le film atteint une véritable déchéance avec Blofeld, ce Génie du Mal occupant un place si marquante dans la saga et qui nous fascinait tant depuis Bons baisers de Russie. Il avait déjà subi une première altération dans Au service secret mais l’abattage de Telly Savalas permettait de maintenir un intérêt chez le spectateur, tandis que Charles Gray nous en offre un portrait sans grandeur aucune. Le si inquiétant adversaire s’est mué en un individu vaguement précieux et mondain, plus ridicule que menaçant.
L’histoire des clones ne se traduit que par quelques effets théâtraux des plus faciles tandis que l’on observe un nadir avec cette vision d’un Blofeld grotesquement grimaçant et travesti. Avec les sémillants Wint et Kidd il ne manquait que cela pour achever de donner une image des plus particulières d’un SPECTRE qui n’est plus que l’ombre de lui-même. Cette fois il est vraiment temps de baisser le rideau ! Fort heureusement Blofeld connaîtra un crépuscule plus digne de lui dans Rien que pour vos yeux.

Cette dérive du film
vers le pastiche se retrouve enfin chez 007
lui-même, ce qui accompagne d’ailleurs
idéalement un manque de passion flagrant
chez Sean Connery, si irrésistible
jusqu’ici. Revenu dans la saga suite
à un vaste contrat avec United Artists
(avec notamment deux autres films à
venir, tandis que Connery offrira généreusement
son considérable cachet à une
œuvre écossaise), il s’agit
visiblement plus pour l’acteur d’une
nécessité à accomplir
avec professionnalisme que d’un film
où s’investir pleinement.
Son absence rejoint la désinvolture
manifestée à plusieurs reprises
par 007, qui semble souvent plus en goguette
que lancé dans une quête périlleuse,
aidé en cela il est vrai par la faible
inquiétude véhiculée
par les ennemis du jour. Si le manque patent
de conviction fait que Connery ne suscite
par un 007 aussi enthousiasmant que naguère,
il demeure néanmoins cent coudées
au-dessus de l’indigent Lazenby, consolidant
le film sous cet angle. Son talent et son
professionnalisme demeurent, l’empêchant
de sombrer dans le désabusement. Il
n’en reste pas moins que sa dernière
apparition dans la saga (on ne fera pas état
de l’insignifiant et faisandé
Jamais plus jamais) résonne
comme le combat de trop…

Si l’atmosphère
déjà seventies s’étendant
déjà sur le film ne convient
guère au 007 de Sean Connery, définitivement
inscrit dans les années 60, il en va
tout autrement pour sa partenaire féminine,
la très tonique Tiffany Case, incarnée
par la sculpturale Jill St John. Le manque
de célébrité de celle
qui succède à Diana Rigg s’explique
par l’aura de Sean Connery, il n’est
certes plus besoin de recourir à une
béquille féminine ! Même
si elle souffre toujours du machisme ambiant,
elle participe plaisamment à l’action
(éventuellement à contre sens),
et pas seulement par les nombreuses tenues
affriolantes se succédant !
Tiffany incarne avec entrain
toute l’amoralité mais aussi
l’énergie et la joie de vivre
de Végas. Jill St John apporte un vrai
naturel à son personnage, la parfaite
associée de 007 pour un tel film, elle
chez qui la part si importante dédiée
à l’humour ne dépare pas,
bien au contraire. Jill St-John connut par
la suite une carrière essentiellement
limitée aux séries télé,
mais défraya la chronique en multipliant
les amants et maris célèbres
et fortunés. En 1990, après
huit années de vie commune, elle épousa
Robert Wagner, rencontré sur le tournage
du pilote de L’amour du risque,
avant de prendre sa retraite de comédienne.
Jill St John connut enfin un grand succès
d’édition avec des livres de
recettes de cuisine !

Sur un registre similaire,
mais encore plus accentué, on n’oubliera
pas la très craquante Abondance de
la Queue (sic), jouée par l’irrésistible
(et richement dotée par la nature)
Lana Wood (sœur cadette de Nathalie
Wood, dont, curieusement, Jill St John épousa
le veuf, et qui connut une belle carrière
dans les séries télévisées
américaines). Si la délicieuse
cocotte de Casino verse franchement dans le
burlesque lors de son plongeon olympique,
l’apparition, dans des circonstances
peu claires, de sa dépouille dans une
seconde piscine manifeste un bel humour noir.
Cette lugubre image, efficacement filmée,
fait rejaillir par contraste le manque de
densité du film.

Film très plaisant,
Les diamants sont éternels
constitue cependant davantage un pastiche
qu’un authentique 007, de par la trop
grande orientation vers l’humour ainsi
que son interprète principal ayant
visiblement déjà l’esprit
ailleurs. S’il pèche surtout
par l’inanité des adversaires
du jour (triste agonie pour le SPECTRE) dans
une série ayant connu tant de triomphes
dans ce domaine, il réussit néanmoins
à distraire.
Alors qu’un cycle touche
à sa fin, le départ définitif
de Sean Connery laisse 007 orphelin et la
série dans la plus grande interrogation,
alors même que la tentative de clonage
s'est révélée un échec
patent. La poursuite de la saga nécessite
absolument un second souffle par l’exploration
de nouvelles voies. Mais, fort heureusement,
un chevalier à la lumineuse auréole,
déjà formé à la
rude école des voitures de sport et
des casinos mondains, est sur le point de
voler à son secours…

Le retour temporaire de Sean
Connery aura permis à la série
de renouer avec un succès ayant pali
lors du Au service secret de Lazenby.
Alors que le budget ne connaît qu’une
augmentation modérée (de 6 à
7,2 millions de dollars), les recettes bondissent
par contre en avant, avec 116 millions contre
64,6 précédemment. En France
le film réunit 2 493 739 entrées.
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Crédits
photo : Sony Pictures.
Captures réalisées par Estuaire44
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