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I've taught you to love chickens, to love
their flesh, their voice.
Le 18 décembre 1969,
alors que les Avengers entrent dans
un long sommeil de sept années et que
les mythiques années 60 en arrivent
à leur terme, les Britanniques découvrent
un nouveau James Bond après le départ
de Sean Connery le fondateur. Dans ce contexte
de fin d'époque, le film marquerait-il
un crépuscule, ou au contraire parviendrait-il
à rebondir vers des lendemains qui
chantent ?

Le film débute correctement, avec la traditionnelle scène d’action se révélant agréable à suivre, mais néanmoins principalement pour les superbes vues de la Méditerranée et la mystérieuse apparition de Diana Rigg, plus que pour un combat certes animé mais sans rien d’exceptionnel. Cette première impression, plutôt positive, se voit déjà contrebalancée par la plaisanterie ratée de 007 s’adressant directement au public. Ce genre de pratique amuse chez les Monty Pythons, mais semble bien hors sujet ici.
La générique,
porté par la vibrante musique de John
Barry, convainc lui sans réserve, les
producteurs, tenant à rassurer le public
quant à la continuité
de la série, ayant eu la bonne idée
d’insérer des images des précédents
films. Ce voyage dans le temps s’avère
plaisant (même si trompeur…)
et l’on remarque d’autres éléments
ludiques comme l’apparition d’Albion,
ou les jeunes femmes formant un blason introduisant
la notion d’héraldique. On n’oubliera
pas également la sublime chanson de
John Barry, interprétée pas
Louis Amstrong, We have all The time in
The world. Avec celle de Bons
baisers de Russie, elle fut la seule
à connaître une version française,
interprétée par Isabelle Aubret.

Cette volonté d’inscrire
le film dans la continuité de la saga,
malgré le changement d’interprète
principal, se dénote dès les
première images du film, tant 007 est
vivement précipité dans ses
décors ultra familiers de palace et
de casino… Malheureusement, la suite
du film va se révéler un constant
désenchantement, tant ces différents
éléments (à une notable
exception près) se caractérisent
par un décrochage brutal de la fabuleuse
qualité à laquelle nous nous
étions habitués.

OHMSS,
comme on le désigne coutumièrement,
dure fort longtemps, 2h20, rare domaine où
il représente un des sommets de la
série (il est seulement battu par Casino
Royale, une référence).
Et tout concourt à nous faire ressentir
cette interminable traversée, à
commencer par la très plate réalisation
de Peter Hunt. Celui-ci, monteur compétent
pour Bons baisers de Russie (il réalise
le montage du duel Grant/007) et On ne
vit que deux fois, n’a clairement
pas les épaules pour donner vie et
énergie à la grande machine
"James Bond". Comme écrasé
par son sujet, il se contente de passer les
plats et de filmer platement les multiples
passages, déjà sans relief,
d’une intrigue accumulant les scènes
verbeuses et sans piquant, même si très
proche de l’œuvre de Fleming.

Les dialogues et réparties
se montrent souvent des plus consternants.
De plus, on ne retrouve pas le souffle du
voyage de On ne vit que deux fois
car, hormis un rapide passage par un Portugal
de pacotille, le récit vient s’enkyster
dans les superbes mais monotones montagnes
du Piz Gloria (le premier restaurant tournant
au monde, inauguré cette année-là),
dont l’encaissement vient encore se
rajouter à l’enfermement du long
huis clos du QG de Blofeld. On s’ennuie
très rapidement d’autant que
les quelques bagarres, quasi toujours à
coups de poing, se ressemblent toutes, de
façon presque similaire à celles
de Terence Hill et Bud Spencer (accélérations,
gros plans, effets sonores).

Il faut patienter l’incroyable
délai d’une heure et demie
pour découvrir une scène d’action
digne d’un James Bond, avec la longue
course poursuite du Héros par Blofeld
et ses tueurs. Hunt se retrouve ici à
son affaire et son montage permet de parfaitement
suivre les diverses péripéties,
même au prix de quelques trucages évidents.
Ces longues scènes de ski deviennent
cependant répétitives, mais
l’entrée en scène de Tracy
apporte un second souffle bienvenu, jusqu’à
cette scène d’avalanche qui demeure
la plus aboutie de OHMSS et l’unique
vraiment saisissante (en plus de former une
jolie parabole sur la direction prise par
la saga). L’attaque de la forteresse
de Blofeld se verra terriblement expédiée,
avec des scènes parfaitement convenues
et désarmantes de facilité pour
les assaillants. On se situe plus près
de Wounded Knee que de Fort Alamo, même
si la poursuite en bobsleigh vaut le coup
d’œil.
À la décharge
de Hunt, la mise en scène doit se passer
des sublimes décors de Ken Adam, remplacé
par un Syd Cain (très actif sur les
New Avengers), habile mais dépourvu
de son génie élégant
et racé. Un handicap particulièrement
difficile à combler !

Alors que les opus précédents
bénéficiaient d’une formidable
opposition à Bond, celle-ci se voit
réduite au seul Blofeld, hormis les
tueurs inefficaces et interchangeables habituels
et une Irma Bunt qui, contrairement aux apparences,
ne pèse pas bien lourd. C’est
tout de même un comble que, dans un
film aussi long et encombré de scènes
à la triste vacuité, le scénariste
vétéran Richard Maibaum n’ait
su dégager l’espace nécessaire
à l’installation du personnage,
toujours si croustillant, de l’"épée",
dans la main du Grand Adversaire (à
l’image d’un Red Grant ou d’un
Oddjob). Ici Blofeld doit se charger lui-même
de la basse besogne, alors que l’on
ne peut que ressentir une certaine déchéance.
Le Numéro Un du SPECTRE, même
éprouvé par l’opération
Bedlam, est un cerveau, pas un porte flingues.
Telly Savalas, un des rares
éléments positifs du film –
alors même qu'il doit, bien entendu,
lutter contre l’identification à
Kojak chez les spectateurs contemporains (Ernst
Stavros Blofeld ?) – se montre
un interprète savoureux de la Némésis
de Bond, débordant de vitalité,
de malice et de confiance en soi. S’il
efface sans aucune difficulté ce pauvre
Lazenby, il ne peut toutefois rien contre
l’évolution négative subie
par son personnage.

Alors qu’avec Donald
Pleasance nous avions un effroyable esprit
diabolique, oscillant entre génie et
folie, menant le monde au bord du gouffre
nucléaire, nous nous trouvons ici simplement
face à un gangster, certes de haute
volée, mais dont les machinations ne
visent qu’à obtenir une bien
banale amnistie, avec de plus cette histoire
nobiliaire ridicule achevant de déparer
le personnage. On reste confondu de le voir,
lui qui fut si observateur et intuitif par
le passé, tomber dans le piège
grossier des hélicoptères sanitaires
ou enfermer Bond là d'où il
pourra précisément s’échapper.
Déclin de l’ambition comme des
facultés du méchant rencontrant
celui du héros, c’est bien à
un glissement global que nous assistons ici.
De plus, si son complot amusera
l’amateur des Avengers comme
un panachage des Masterminds (pour
le centre hypnotisant de nuit ses membres
– on n’osera pas parler de cerveaux
ici) et de Silent Dust (pour le virus
stérilisant), le spectateur demeurera
perplexe devant son inutile sophistication.
Il existe des moyens conventionnels de propagation
de virus bien plus convaincants et sûrs
que cette improbable histoire de jeunes femmes
hypnotisées. De fait celle-ci apparaît
essentiellement comme un prétexte à
l’introduction d’un érotisme
facile, de plus emprunt d’une certaine
vulgarité et d’un kitsch
folklorique idiot, sans même parler
du machisme ambiant. Et, bien entendu, on
ne comprend pas comment Blofeld ne reconnaît
pas 007… Mauvais temps pour le SPECTRE !

Les seconds rôles ne viendront pas davantage à la rescousse d’un film en perdition, car si l’idée de donner plus d’espace au petit monde de « Universal Exports » reste en soi excellente, le résultat ne convainc guère entre l’humour appuyé de M et Q au mariage et le sentimentalisme lacrymal de Miss Moneypenny.
Etait-il vraiment utile de
découvrir M en lépidoptériste
distingué ou de nous priver une nouvelle
fois de la séance de Q délivrant
ses gadgets ? On aurait préféré
un approfondissement du fonctionnement du
Service, tout comme dans Docteur No.
Au moins y découvre-t-on deux bonnes
idées : Bond démissionnaire
manipulant les gadgets des films passés
avec la musique correspondante (toujours cette
volonté de convaincre que le film se
situe dans la tradition) et 007 s’adressant
au portrait de Sa gracieuse Majesté,
un peu comme Don Camillo à Jésus.
Rigolo, même si on ne sait pas vraiment
à quel degré.

Draco, joué avec classe
par Gabriele Ferzetti, retrouve quelques traits
de caractère de Kerim Bey, et sa relation
avec Bond se montre plaisante. On a cependant
du mal à imaginer un homme aussi onctueux
et sympathique en chef d’un syndicat
du crime : il lui manque un rien de férocité,
y compris durant l’assaut final.
Les amateurs des Avengers
auront la joie de reconnaître Steve
Plytas dans le voisin de 007 au casino (le
dignitaire russe victime d’une mauvaise
farce dans Le club de l’enfer)
mais également James Bree dans le rôle
de Grumbold, qui joue l’inventeur de
REMAK dans Killer. À noter
que les deux se font face dans L’argile
immortelle, un épisode de la saison
2. Dans le fameux aréopage féminin
de Blofeld on retrouve également une
toute jeune Joanna Lumley, mannequin à
l’orée de sa carrière
de comédienne. Même si elle est
créditée au générique,
elle reste malheureusement une des jeunes
femmes que l’on voit le moins, et une
des rares dont on ignore l’allergie !
Mais on découvre une
autre actrice de la série en la personne
d'Angela Scoular (l’également
délurée Myra de l’épisode
Le document disparu). Elle est sans
conteste la plus exaspérante et vulgaire
de l'équipe, donc c’est finalement
assez logiquement que Lazenby se dirige vers
elle. Mais le groupe, hormis la magnifique
top modèle scandinave Julie Ege, prématurément
disparue en 2008, se voit clairement dominé
par Catherine Schell (Cosmos 1999, L’Aventurier,
Amicalement Vôtre etc.), à
qui il suffit de quelques phrases et de sa
classe indéniable pour se distinguer
d’une assemblée piaillante finalement
plus irritante que glamour. Une grande
actrice et une femme merveilleuse.

Bond avachi et en chute vertigineuse
de qualité, OHMSS trouve en
ce sens son interprète idéal
en la personne du lénifiant George
Lazenby. Certes cet ancien mannequin porte
bien le smoking et n’est pas ridicule
dans les scènes de bagarre, mais il
apparaît bien vite qu’il a été
choisi uniquement pour sa (vague) ressemblance
avec Sean Connery. Quand on songe que Timothy
Dalton ne fut écarté que pour
sa jeunesse (24 ans)… Son manque total
de flamme et de charisme, son opiniâtreté
à ânonner des dialogues déjà
peu relevés et sa manière de
passer à travers le film sans vraiment
paraître concerné par ce qui
s’y passe (en même temps on le
comprend) achèvent d’annihiler
tout ce qui pourrait tenir lieu d’intérêt
pour le spectateur. Son peu d’intérêt
pour le rôle se confirmera d’ailleurs
par son retrait volontaire, avant d’entamer
une brillante carrière qui culminera
avec de vagues apparitions dans les Emmanuelle,
ainsi que, étonnamment, dans le Caméléon
où il sera le père de Jarod !

Sous la couverture d’héraldiste
de 007, Lazenby se montre convaincant en cuistre
satisfait de lui-même, sans que l’on
aille revendiquer qu’il s’agisse
d’un rôle de composition. Lazenby
restera comme le cas d’école
d’une ineptie : recourir à
un clone pour remédier au départ
d’un interprète marquant, alors
qu’il demeure bien plus judicieux d’explorer
une nouvelle direction pour éviter
une écrasante comparaison, à
laquelle les divers palliatifs utilisés
n’apporteront aucun remède.

Ces mêmes producteurs
auront néanmoins une idée salvatrice :
pallier au manque de célébrité
de Lazenby par le recrutement d’une
bien plus prestigieuse vedette féminine,
en l’occurrence Diana Rigg, encore nimbée
de la gloire d’Emma Peel (Brigitte Bardot
puis Catherine Deneuve ont d’abord été
approchées). Le choix est excellent
car avec Tracy, une Bond Girl nettement
plus complexe et tourmentée que de
coutume, Diana Rigg va trouver à employer
son immense talent. L’humanité
mêlée de désarroi quelle
confère à son personnage rehausse
considérablement un film qui lui doit
d’échapper à une catastrophe
absolue.
Malheureusement, ses brillants
efforts se voient en partie sapés par
la faiblesse insigne de son partenaire ainsi
que par certaines scènes d’un
sentimentalisme sucré (notamment au
cours du désastreux passage portugais).
Les scènes avec Telly Savalas, acteur
autrement doué, se révèlent
de fait bien plus pétillantes et on
ne peut qu’en regretter la rareté !

Comme une trouée de
lumière dans un ciel gris et lourd,
entendre Diana Rigg déclamer un texte
sublime (le grand hymne à Aton, entonné
à l’aurore par les prêtres
d’Héliopolis, dans l’Ancienne
Egypte) constitue un pur émerveillement,
à écouter absolument en VO.
L’impact s’assimile à celui
ressenti pas les spectateurs chanceux l’écoutant
bien plus tard dans la tirade finale
d’ All about my Mother, au
West End. Un pur instant de grâce, aux
frontières du surnaturel dans un film
pareil. Hélas, Diana Rigg subit un
destin similaire à celui d'Honor Blackman
dans Goldfinger : après
avoir brillé de tous ses feux et tranché
sur le commun des Bond Grils, elle
se voit ramenée à cette
condition avant le combat où il est
inimaginable qu’elle puisse participer.
Et de quelle manière, proprement assommée
par son père. Navrant. La tristesse
de la voir manquer un formidable rendez-vous
avec Connery est contrebalancée
par la fierté ressentie devant son
avènement comme unique épouse
de Bond, avec de plus un émouvant final
où le film palpite enfin. À
toute Dame, tout honneur !

Film développant un
ennui massif par son déroulement très
lent, sa version décevante de Blofeld,
et ses dialogues ineptes, OHMSS se
voit achevé, malgré Diana Rigg,
par la fadeur de son interprète principal.
Après cet échec de la guerre
du clone, le plus étonnant reste qu’il
faudra aux – habituellement perspicaces
– producteurs emprunter une seconde
voie sans issue pour se résoudre à
enfin changer de cap, celle du champion remontant
sur le ring comme malgré lui, pour
le combat de trop.

Le public va infliger une
sanction sans appel à ce film marquant
une rupture très nette dans la jusque
là éblouissante trajectoire
de la saga : avec un budget certes réduit
(6 millions de dollars contre 9,5) OHMSS
ne rapportera que 64,6 millions de dollars
contre 111,6 pour On ne vit que deux fois.
Si le chiffre reste conséquent on atteint
tout de même une diminution particulièrement
sensible ! Alors que le film y avait
initialement connu un initial succès
de curiosité (il détient toujours
le nombre d’entrée record sur
la première semaine, avec 55 242
personnes), la France suit finalement la même
tendance, avec 1 958 172 entrées
contre 4 489 249 pour l’opus
précédent. La reconduction de
Lazenby n’était rien moins qu’assurée…